Témoignages de personnes prosopagnosiques

Ici, vous trouverez des récits vécus par des personnes qui ne reconnaissent pas les visages : parfois drôles, souvent touchants, parfois déroutants. Vous vous reconnaîtrez peut-être dans certaines situations — et vous direz : « Je ne suis pas seul·e. »

Envie de partager votre expérience ?

Vous pouvez témoigner anonymement et nous raconter votre histoire. Quelques lignes suffisent ; nous anonymisons systématiquement prénoms, lieux et détails identifiants afin de protéger votre vie privée.

Pendant une heure, j’ai travaillé avec mon ancien collègue sans le reconnaître

Ma sœur jumelle rencontre exactement les mêmes difficultés que moi. Pendant longtemps, elle a été la seule personne avec laquelle je pouvais vraiment parler de ce que nous vivions. La seule à comprendre ces moments où une personne vous salue chaleureusement, alors que vous n’avez absolument aucune idée de qui elle est.

Nous avons appris à en rire. Pourtant, derrière les anecdotes parfois amusantes, il y a aussi beaucoup de situations déstabilisantes, humiliantes et, dans mon métier, potentiellement dangereuses.

Le garçon du magasin

Mon premier souvenir marquant remonte à mes 16 ans.

Dans un magasin, j’ai croisé un garçon qui me regardait avec une certaine insistance. Comme souvent, j’ai eu un doute. Son visage me semblait familier. J’ai pensé reconnaître un ami.

Je suis allée vers lui, je l’ai appelé par le prénom de cet ami et je lui ai demandé comment il allait.

Mais ce n’était pas lui.

Le garçon a probablement cru que je cherchais à le séduire. J’ai ensuite eu le plus grand mal à me défaire de lui. Cette fausse reconnaissance, qui aurait pu n’être qu’un simple malentendu, est devenue une situation inconfortable et inquiétante.

Depuis, ma sœur et moi avons multiplié les erreurs de ce genre.

Une collègue croisée sans sa blouse. Une amie rencontrée sur un lieu de vacances. Une personne connue aperçue dans un contexte inhabituel. Il suffit parfois d’une nouvelle coiffure, d’un changement de vêtements ou d’un lieu différent pour que tous mes repères disparaissent.

Récemment encore, j’ai abordé un jeune homme, certaine cette fois de reconnaître le meilleur ami de ma fille.

Ce n’était pas lui non plus.

Infirmière sans reconnaître les visages

Je suis infirmière. Dans mon métier, identifier correctement les personnes auxquelles je distribue un traitement ou que j’accompagne est indispensable.

La prosopagnosie ne permet évidemment aucune approximation.

Il m’est arrivé d’avoir quelques sueurs froides. Les patients comprennent difficilement pourquoi je leur redemande régulièrement leur identité, parfois alors que je les accompagne depuis longtemps.

J’ai donc développé de nombreuses stratégies pour sécuriser ma pratique. Je vérifie les identités, je m’appuie sur les dossiers, sur les chambres, sur les voix et sur le contexte. Je ne fais jamais confiance à ma seule impression de reconnaître un visage.

Ces précautions me permettent de travailler correctement, mais elles demandent une vigilance constante.

Le plus difficile ne réside pas toujours dans le fait de se tromper. C’est aussi le moment où l’on comprend que l’autre personne attend d’être reconnue.

Le regard de mon ancien collègue

Un soir, je suis rentrée chez moi en pleurant, au téléphone avec ma sœur.

Je venais de passer près d’une heure auprès d’un patient avec un professionnel de l’hôpital. Nous avions travaillé ensemble, échangé et coordonné nos gestes.

Au moment de nous séparer, je lui ai demandé depuis combien de temps il travaillait dans cet établissement.

J’ai immédiatement vu une peine immense traverser son visage.

Après son départ, mes collègues m’ont expliqué qui il était : un ancien collègue avec lequel j’avais longtemps travaillé. Il avait même été mon binôme préféré.

Pendant toute l’intervention, je ne l’avais pas reconnu.

Je n’ai pas osé lui courir après pour lui expliquer. J’étais convaincue qu’il ne me croirait pas si je lui disais que je pouvais ne pas reconnaître à ce point le visage d’une personne que j’avais pourtant bien connue.

Ce soir-là, ce n’était pas seulement ma difficulté qui m’avait fait souffrir. C’était la tristesse que j’avais vue dans son regard. Il avait probablement pensé que je l’avais oublié ou qu’il n’avait pas compté pour moi.

C’était faux.

Mais comment expliquer que l’on puisse garder le souvenir d’une personne, des moments vécus avec elle, de sa voix et de sa personnalité, sans parvenir à reconnaître son visage ?

« J’ai le même trouble que Brad Pitt »

C’est au travail que j’ai entendu pour la première fois le mot « prosopagnosie ».

Je parlais à un médecin de mes difficultés à reconnaître les visages. Jusqu’alors, je pensais qu’elles venaient simplement d’un manque d’attention.

Il m’a répondu que cela pouvait être de la prosopagnosie, en ajoutant que Brad Pitt avait évoqué des difficultés similaires.

Depuis, lorsque je dois expliquer mon trouble dans une situation gênante, j’aime dire que j’ai le même problème que Brad Pitt. Cela permet d’apporter un peu de légèreté. Quitte à ne pas reconnaître les gens, autant choisir une référence convenable.

Mais derrière la plaisanterie, les difficultés restent bien réelles.

Attendre l’indice qui permettra de raccrocher les wagons

Je connais un nombre infini de moments de solitude.

Une personne me dit bonjour avec enthousiasme. Je lui réponds avec un sourire tout aussi enthousiaste, sans savoir qui elle est.

J’attends alors qu’elle m’apporte, au fil de la conversation, un indice qui me permettra de raccrocher les wagons.

Un prénom.
Un lieu.
Un souvenir commun.
Une référence au travail ou à ma famille.

Je suis devenue experte dans l’art du bonjour enjoué et relativement universel. Je préfère répondre avec chaleur plutôt que risquer de vexer une personne par mon absence de réaction.

Les proches auxquels je me suis confiée s’amusent parfois de me voir faire. Mes enfants, eux, savent repérer immédiatement mes moments de flottement. En un regard, ils comprennent que je suis perdue et m’aident à retrouver l’identité de la personne.

Cela me donne parfois l’impression d’avoir une forme particulière de cécité.

La peur de ne pas reconnaître mes bébés

Lorsque mes enfants sont nés, j’ai eu peur qu’on me les échange à la maternité.

Reconnaître un bébé me semblait encore plus difficile que reconnaître un adulte. Les nouveau-nés changent rapidement et offrent peu de repères distinctifs. Cette inquiétude pouvait sembler absurde aux autres, mais elle était très concrète pour moi.

Comment être certaine que ce bébé était bien le mien si je ne pouvais pas compter sur son visage ?

Je m’appuyais sur les vêtements, le bracelet de naissance, le berceau et tous les indices disponibles. Comme toujours, j’ai appris à reconnaître autrement.

L’homme séduisant dans la chapelle

Un autre souvenir me fait aujourd’hui beaucoup rire.

J’étais en couple depuis quinze ans avec mon mari, dont je suis maintenant séparée. Un jour, nous visitions une chapelle.

Pendant un moment de recueillement, j’ai senti une présence derrière moi. Je me suis retournée et j’ai aperçu un homme que j’ai trouvé très séduisant.

En passant une nouvelle fois devant lui, je me suis fait la même réflexion.

Lorsque je suis sortie de la chapelle, j’ai cherché mon mari pendant près de dix minutes. Quand je l’ai enfin retrouvé, je lui ai reproché d’avoir disparu.

Il m’a répondu qu’il venait de passer les dix dernières minutes avec moi, dans la chapelle presque déserte.

L’homme séduisant, c’était lui.

Cette anecdote me sert maintenant à illustrer mon trouble lorsque je dois justifier une erreur. Elle permet de faire sourire et de montrer que la prosopagnosie ne concerne pas seulement les collègues ou les connaissances lointaines.

Je peux ne pas reconnaître une personne avec laquelle j’ai vécu pendant quinze ans.

Cela ne signifie pas que je ne l’aime pas ou qu’elle ne compte pas pour moi. Cela signifie simplement que son visage ne me donne pas accès à son identité.

La peur de paraître hautaine

Au-delà des erreurs et des efforts de concentration, ce qui pèse le plus est la peur de l’image que je renvoie.

J’ai peur de paraître hautaine lorsque je ne salue pas quelqu’un. J’ai peur de sembler idiote lorsque je pose une question qui révèle que je n’ai pas identifié la personne en face de moi.

Même après avoir expliqué mon trouble, je vois parfois le doute rester dans le regard de mon interlocuteur.

La prosopagnosie semble tellement difficile à imaginer que certaines personnes pensent que j’exagère, que je suis distraite ou que je cherche une excuse.

Pourtant, je ne vois pas les visages flous. Je peux les regarder, les trouver beaux, séduisants, expressifs ou familiers. Mais je ne parviens pas toujours à relier ce que je vois à l’identité d’une personne.

Ma sœur jumelle connaît les mêmes expériences. Nous avons la chance de pouvoir en parler ensemble et, la plupart du temps, d’en rire.

Mais écrire aujourd’hui ce témoignage me fait prendre conscience que je n’avais encore jamais vraiment posé tout cela par écrit.

Pendant des années, j’ai appris à contourner mes difficultés, à improviser, à sourire et à attendre des indices.

Mettre enfin un mot sur ce fonctionnement ne fait pas disparaître la prosopagnosie. Mais cela permet de comprendre que je ne suis ni inattentive, ni indifférente, ni seule.

Je reconnais simplement les autres autrement...

“Tu sais comment je m’appelle?”: le piège au bureau

Mes questions ont vraiment commencé le jour où j’ai travaillé à un guichet, à la vente. Il m’arrivait que des clients reviennent dans la même journée … et que je ne me souvienne pas d’eux. Sur le moment, c’était une gêne très particulière: tu sais que tu devrais reconnaître, tu sens que l’autre s’attend à une continuité, et toi tu repars à zéro. Je souriais, je faisais comme si, mais à l’intérieur je me sentais mal.

À l’époque, ça restait “gérable” parce que je travaillais dans une petite structure. Le nombre de visages à retenir était limité, et le contexte faisait beaucoup. Mais depuis quatre ans, je suis dans une structure plus grande, sur un poste administratif, et sur deux lieux différents. Là, la difficulté a pris une autre ampleur.

Avec les collègues que je vois toutes les semaines, ça va. La répétition aide, le contexte aussi. En revanche, ceux que je croise ponctuellement, c’est beaucoup plus compliqué. Je peux échanger avec eux par mail, connaître leurs prénoms sur l’écran, gérer des dossiers … et pourtant, en face à face, je n’arrive pas à les rattacher.

C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait le test. Parce qu’un collègue s’amuse de la situation. Il y a deux mois, il m’a lancé: « Bonjour Sarah, tu sais comment je m’appelle ? » Et je n’ai pas su répondre. Il m’a donné son prénom, et je me suis jurée de le retenir pour la prochaine fois.

Aujourd’hui, je le recroise. Je ne l’avais pas reconnu, jusqu’à ce qu’il me repose la même question. J’ai répondu « Vincent », sans trop de certitude … et non. C’était « Jonathan ». Et là, tu as ce mélange de honte et d’impuissance: tu veux bien faire, tu fais des efforts, tu te répètes que tu vas y arriver … mais ça t’échappe quand même.

Ce qui me gêne le plus, c’est ce décalage professionnel: je correspond avec beaucoup de personnes par e-mails, mais j’ai rarement l’occasion de les rencontrer souvent en vrai. Et chaque rencontre devient une petite épreuve, parce qu’il faut reconnaître, saluer, rattacher … sans faire d’impair...

Il me faut trois rencontres pour commencer à te reconnaître

Je dois rencontrer une personne au moins trois fois avant de commencer à la “reconnaître”. Et encore, ce n’est pas automatique : c’est plutôt une construction progressive, comme si mon cerveau avait besoin de plusieurs essais pour accrocher.

Parfois, une seule rencontre peut suffire … mais seulement si l’interaction est vraiment importante. Si on échange longtemps, si quelque chose marque, si j’obtiens plus d’informations sur la personne. Là, j’ai plus de repères : une voix, une manière de parler, une énergie, un contexte, des détails qui me permettent de m’en souvenir petit à petit. Sinon, le visage seul ne s’imprime pas...

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin… et j’en ai eu honte

Sur mon lieu de travail, je côtoie chaque jour les mêmes personnes. Je devrais être à l’aise, reconnaître sans réfléchir, saluer naturellement. Et pourtant, la veille d’un week-end, pendant une soirée, une dame m’a saluée avec un grand sourire.

Je lui ai rendu son sourire … mais je n’ai pas réussi à aller plus loin. Impossible de lui parler, parce que je ne savais plus d’où je la connaissais. Je sentais qu’il y avait un lien, une évidence pour elle, mais dans ma tête c’était le vide. Alors j’ai fait semblant d’être occupée, j’ai évité la conversation, et j’ai continué la soirée avec cette question qui tourne en boucle : mais qui est-elle ?

Ça m’a travaillée tout le reste de la nuit. Pas juste une seconde de doute, non : une vraie obsession. Comme si mon cerveau cherchait désespérément à recoller un morceau manquant.

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin, au travail. Là, tout s’est remis en place d’un coup. Et j’ai eu cette réaction que je connais trop bien : je me suis confondue en excuses, en lui disant que je n’étais “vraiment pas physionomiste ”. Comme si c’était une petite maladresse, alors que moi je venais de vivre un gros malaise.

Depuis, dès que je l’aperçois, j’ai honte. Pas parce que je m’en fiche des gens, mais parce que je sais ce que ça renvoie : l’impression de ne pas considérer l’autre, de ne pas faire attention. Alors que la réalité, c’est juste que hors contexte, mon cerveau ne suit pas...

S’ils sortent puis reviennent, je doute que ce soit la même personne

La reconnaissance des visages m’est globalement aléatoire. Certaines personnes sont faciles à identifier, mais c’est rare. La plupart me demandent de vrais efforts, et certaines sont extrêmement difficiles à reconnaître, même après plusieurs mois ou années de contacts réguliers.

Le plus compliqué, c’est quand la rencontre est inattendue. Identifier quelqu’un croisé hors de son contexte habituel ne m’arrive que rarement. Comme si mon cerveau avait besoin du décor pour valider l’identité, et que sans ce décor, tout devient incertain.

Et il y a une situation qui résume parfaitement mon quotidien : pour la majorité des gens que je rencontre, si la personne quitte la pièce puis revient, je ne suis plus sûr qu’il s’agisse de la même personne. Je vois bien un visage, mais je n’ai pas ce déclic automatique qui me dit “oui, c’est lui ” ou “oui, c’est elle ”. Je dois vérifier, deviner, reconstruire...

En photo je reconnais, en vrai je doute

Je ne me rappelle presque jamais des visages et je dois me concentrer pour être certain de reconnaître la personne (à part ma famille proche ). C’est comme si la reconnaissance ne venait pas “toute seule ” : il faut que je force, que je vérifie, que je recolle les indices.

Ce qui est étrange, c’est que je me rappelle bien des visages sur les photos. Sur une image fixe, cadrée, stable, ça marche mieux. Mais dans la vraie vie, en mouvement, avec la lumière, les expressions, le contexte, c’est beaucoup plus fragile.

Et je dis souvent que deux personnes se ressemblent énormément … alors qu’en réalité elles sont très différentes. Je peux avoir cette impression simplement parce qu’elles ont le même timbre de voix ou la même coupe de cheveux . Chez moi, ces repères prennent le dessus, et ils peuvent brouiller l’identité...

TDAH diagnostiqué… mais l’attention n’explique pas tout

Je m’inquiète souvent de confondre les personnes ou de ne pas du tout les reconnaître , et j’ai l’intuition que ce n’est pas uniquement lié à mon déficit d’attention .

Je suis TDAH sévère , diagnostiquée officiellement et suivie (médication et TCC). Et pourtant, malgré le traitement et tous mes efforts, il reste ce décalage étrange : des situations où je “devrais” reconnaître, mais où ça ne se fait pas. Comme si l’attention n’expliquait pas tout.

Sans même connaître la prosopagnosie, un souvenir m’est revenu récemment. Ma mère disait que mon frère, enfant, avait déjà du mal avec les visages. Et en repensant à ça aujourd’hui, je me dis que ce n’est peut-être pas un détail anodin, ni juste une étourderie passagère.

Merci pour votre démarche. Ça fait du bien de pouvoir mettre des mots sur quelque chose qu’on porte souvent en silence, et de se dire qu’on n’est pas seule...

Je révise les trombinoscopes pour survivre socialement

Ma difficulté à reconnaître les visages m’a toujours posé de nombreux soucis. Quand j’étais plus jeune, j’étudiais le trombinoscope de mon école avant chaque interaction sociale. Et je continue à le faire dès que mon entreprise en met un à disposition. C’est devenu un réflexe : réviser avant de rencontrer, pour éviter de me tromper.

Malgré ça, j’ai déjà vexé des amis en ne les reconnaissant pas après une coupe de cheveux , ou simplement parce que je ne les avais pas vus depuis un moment. Et dès qu’une personne apparaît dans un contexte inhabituel (par exemple au supermarché au lieu du travail), je peux ne plus la reconnaître du tout. Comme si le décor faisait partie de son identité, et qu’en changeant de décor, tout se débranche.

Je travaille aujourd’hui en ressources humaines , et cette difficulté est franchement handicapante. Il me faut des semaines pour distinguer les visages de mon équipe immédiate , et je ne reconnais presque jamais ceux des personnes que je ne côtoie pas quotidiennement. J’ai dû développer des stratégies pour amener les gens à me rappeler qui ils sont, sans les mettre mal à l’aise, et sans me trahir non plus.

Avant ça, j’ai travaillé en restauration, et je confondais parfois mes collègues avec les clients. Là aussi, je faisais des efforts, je me concentrais, mais ça ne suffisait pas. Je peux fournir de réels efforts de concentration, et pourtant, la reconnaissance ne vient pas. Comme si la volonté n’y changeait rien...

Ils me reconnaissent, mais moi je ne les “imprime” pas

Parfois, on me reconnaît alors que moi, j’ai l’impression de voir la personne pour la première fois. C’est un décalage étrange, presque violent sur le moment : l’autre arrive avec un sourire, une évidence, parfois même une continuité … et moi je n’ai rien. Aucune mémoire des visages .

Même dans des situations où “je devrais ” reconnaître sans effort, ça m’échappe. Je suis capable de ne pas reconnaître les parents de mes élèves , alors que je les vois tous les jours. Hors contexte, avec un détail qui change, ou juste un jour où je suis fatiguée, je peux passer à côté comme si je ne les avais jamais vus. Et après, je me repasse la scène en boucle : est-ce que j’ai eu l’air froide ? est-ce que j’ai vexé quelqu’un ? alors que je n’ai rien fait volontairement.

Ce trouble donne parfois l’impression d’être impolie ou distante, alors qu’en réalité je suis juste en train d’essayer de recoller les morceaux, avec ce que je peux...

À l’épicerie, j’ai compris que je confondais les visages

Je m’en suis vraiment rendu compte quand j’ai travaillé dans une épicerie. Là, il n’y a pas d’échappatoire : les clients défilent, reviennent, te saluent, te parlent comme si tout était évident … et toi, tu dois suivre. C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais du mal à reconnaître les gens , et que je pouvais même confondre des visages .

J’ai fait pas mal de “boulettes” : prendre un client régulier pour quelqu’un d’autre, entamer une conversation comme si on se connaissait, ou au contraire rester trop neutre avec une personne qui, elle, me reconnaît. Ce sont de petites erreurs, mais elles laissent une impression désagréable : tu passes pour distraite, froide, ou “pas pro ”, alors qu’en réalité tu es juste en difficulté sur la reconnaissance des visages .

Et le plus dur, c’est que tu t’en rends compte souvent après coup . Sur le moment, tu improvises, tu souris, tu cherches un indice … puis, une fois la personne partie, tu comprends que tu t’es trompée. À la longue, cette vigilance permanente fatigue...

Je reconnais un sac à main avant un visage

Au quotidien, il m’est déjà arrivé de vivre des incidents gênants simplement parce que je ne reconnaissais pas quelqu’un. J’ai l’impression que c’est surtout vrai avec les personnes que je ne connais pas encore très bien, ou que je n’ai vues que deux ou trois fois. Au travail, je vois beaucoup de clients différents, et il m’arrive de ne pas reconnaître certaines personnes alors qu’elles, au contraire, semblent me reconnaître sans effort. Pas plus tard qu’hier, j’ai confondu un client régulier avec quelqu’un d’autre. Sur le moment, c’est le genre de malaise qui te coupe les jambes.

Alors je compense comme je peux. Il m’est déjà arrivé de reconnaître une cliente non pas à son visage, mais à son sac à main. Et parfois, ça ne suffit pas. Une fois, à l’église, une jeune fille qui me connaît m’a saluée et m’a demandé comment j’allais. Je ne l’avais pas reconnue, alors je l’ai saluée très brièvement, de façon presque automatique. Je me suis rendu compte de mon erreur quand le garçon qui était avec elle a fait une remarque moqueuse, comme si je l’avais ignorée exprès. C’est dur, parce que ce genre de scène donne l’impression d’être froide ou méprisante, alors que la réalité, c’est juste que je n’ai pas “accroché” le visage.

Je me rends compte aussi que le contexte joue énormément. Si je vois quelqu’un dans un endroit différent de celui où je suis habituée à le croiser, j’ai beaucoup plus de mal à l’identifier. Comme si le décor faisait partie de l’identité, et qu’en le retirant, tout devient incertain.

Avec le temps, j’ai remarqué autre chose: je reconnais plus facilement les gens quand ils ont une apparence qui sort de l’ordinaire. Une personne très grande, très corpulente, avec un détail très marqué, ou qui marche avec une béquille, par exemple. À l’inverse, quand quelqu’un a une apparence plus “quelconque”, c’est là que le risque augmente. Non pas parce que je ne fais pas attention, mais parce que mon cerveau manque de points d’accroche, et que tout devient plus flou, plus interchangeable...

Quand ma propre fille devient “Madame” pendant deux secondes

Je tenais la billetterie d’un loto à l’école. Un truc simple, joyeux, avec du bruit, des gens qui passent, des tickets, des sourires. Je suis dans mon rôle, concentrée, je salue, je fais comme il faut.

Et là, ma fille de 17 ans arrive avec son petit copain de l’époque.

Sauf qu’elle n’avait pas du tout sa “tête habituelle ”. Elle était très bien habillée, avec un manteau long que je lui avais offert mais qu’elle portait rarement. Coiffée différemment. Bien maquillée. Une allure plus adulte, plus “soirée” que “quotidien”. Et d’un coup, mon cerveau n’a pas suivi.

Je n’ai reconnu ni son copain … ni elle.

Je l’ai regardée comme on regarde une inconnue. Pire: je l’ai prise pour une jeune femme plus âgée. Alors, très poliment, très naturellement, je lui ai dit :

« Bonjour madame ! »

Et là, elle a éclaté de rire. Et moi, j’ai eu un vrai choc quand elle m’a répondu :

« Enfin maman … c’est moi ! »

Ce genre de moment te tombe dessus comme une claque. Parce que ce n’est pas seulement “je me suis trompée ”. C’est comment est-ce possible de ne pas reconnaître son propre enfant ? Même quand on connaît le trouble, même quand on a des stratégies, ça te laisse avec un mélange d’embarras, de tristesse, et de vertige. Et évidemment, pour les autres, c’est drôle. Pour moi, c’est surtout très révélateur.

Dans un autre registre, ça m’a aussi mis en difficulté dans ma vie associative.

J’étais très active comme déléguée dans une association et j’assistais à de nombreuses réunions. Il y avait souvent des chargées de mission de différentes structures, souvent du même âge, avec des profils assez proches. Pour moi, elles se ressemblaient toutes. Mais je les rencontrais en général séparément, et toujours dans leur cadre de travail: une réunion ici, un bureau là, un contexte précis qui m’aidait à raccrocher.

Puis après les vacances d’été, lors d’un colloque, elles étaient toutes présentes en même temps, dans la même salle.

Et là, j’ai coulé.

Impossible de mettre un nom sur chacune. Impossible même de les rattacher rapidement à leur structure. Comme si on avait rassemblé tous mes repères au même endroit et que, d’un coup, tout se mélangeait. J’ai dû employer des astuces: écouter attentivement leurs discours pour capter un indice, poser des questions indirectes, attendre qu’un autre prononce un nom, repérer une fonction, une mission, un mot-clé … Bref, faire une enquête en temps réel pour reconstituer qui était qui.

C’est ça, au fond, la prosopagnosie dans la vraie vie: pas seulement “oublier un visage ”. C’est devoir fabriquer de la reconnaissance autrement, à la volée, en espérant que personne ne prenne ton hésitation pour du mépris ou de l’indifférence...

Je reconnais à la voix… et je dis bonjour à tout le monde

C’est souvent la voix qui me permet d’associer un nom à une personne, surtout quand je la rencontre hors de son cadre habituel. Le visage seul ne suffit pas. La voix, elle, déclenche quelque chose. Alors je m’y accroche.

Et pour limiter les dégâts, j’ai développé une autre stratégie très simple (et franchement épuisante): je dis bonjour à tout le monde, tout le temps . Comme ça, au cas où je ne reconnaîtrais pas quelqu’un que je connais, je ne passe pas pour impolie. Ça ressemble à de la convivialité, mais c’est surtout de la prévention.

Depuis que mes enfants sont en âge de parler, ils sont devenus mes petites balises. Ils me soufflent parfois des identités sans même s’en rendre compte. Je m’appuie sur eux pour reconnaître les personnes qu’on croise, et ça m’évite des scènes gênantes.

Parce que ce trouble me complique le quotidien, particulièrement dans deux situations: à la sortie de l’école , et au travail , quand quelqu’un arrive sans rendez-vous. Dans ces moments-là, il faut aller vite, être sûre, gérer socialement. Et moi, je peux être en décalage.

Le regard des autres, lui, ne pardonne pas. Beaucoup me trouvent hautaine ou difficile à cerner, parce qu’il m’arrive de passer près d’eux sans savoir que je les connais, même si je les ai rencontrés quelques jours avant. Ça m’est arrivé avec une opticienne avec qui j’avais échangé la veille: je la recroise, hors contexte, et je passe à côté. Pour elle, ça peut ressembler à du mépris. Pour moi, c’est juste … un bug.

Et c’est fatiguant. Ça demande une énergie énorme: analyser, douter, vérifier, compenser, improviser, sourire. J’aime avoir des moments de solitude, parce que j’en ai besoin pour récupérer de cette vigilance permanente.

Mais ce qui est le plus difficile, c’est quand on me demande de décrire une personne . Là, je suis souvent démunie.

Je me souviens, par exemple, d’un appel à la gendarmerie parce qu’une personne titubait la nuit sur une route. On me demande de la décrire … et je réalise que je n’ai presque rien de fiable à donner. Pareil lors d’une rencontre imprévue où quelqu’un me dit “passe le bonjour à untel ”: je suis incapable de savoir qui c’est si je n’ai pas la voix ou le contexte. Ou encore lors d’une panne automobile: une personne m’a aidée, a su me ramener chez moi, sans que j’aie besoin de lui indiquer la route … et je suis incapable ensuite de la décrire correctement.

Dans ces moments-là, je comprends à quel point ce trouble n’est pas juste une “petite difficulté à reconnaître les gens ”. C’est un décalage qui touche l’identité, les liens, la confiance, et même parfois la sécurité. Et malgré tout, je continue à avancer, avec mes astuces, ma vigilance … et l’espoir que ce soit un jour mieux compris...

Le jour où Oliver Sacks a mis un nom sur mon trouble

Pendant longtemps, j’ai vécu avec la conviction que cette difficulté venait de moi. Je l’interprétais comme un défaut d’attention, un manque de concentration, une sorte de “paresse du regard ”. Je m’en faisais le reproche, comme on se reproche une maladresse: si je faisais davantage d’efforts, je reconnaîtrais mieux.

Je rangeais cela dans la même catégorie que d’autres fragilités perçues très tôt: un sens de l’observation peu assuré dès la petite enfance, et une absence presque proverbiale de sens de l’orientation. Avec les années, j’avais fini par me construire une explication simple, presque apaisante: c’était, pensai-je, le revers de la médaille.

Car, par ailleurs, j’ai longtemps disposé d’une grande capacité de concentration. Je pouvais me fermer aux sollicitations extérieures et rester entièrement absorbée par une tâche, au point que le monde autour semblait s’effacer. J’attribuais mon efficacité à cette faculté de filtrer. Dans mon esprit, tout se tenait: je filtre beaucoup, donc je laisse échapper certaines choses. Les visages, les détails, la géographie … tout cela me paraissait être le prix à payer.

Puis le temps a passé.

Je suis aujourd’hui une femme âgée, et cette puissance de concentration s’est émoussée. Je suis moins capable qu’autrefois de me couper du monde, plus perméable à la fatigue, moins solide dans l’effort soutenu.

Or, malgré cela … je n’arrive toujours pas à reconnaître les visages.

Cette persistance a créé en moi une forme de vide. Si ce n’était pas seulement l’attention, alors de quoi s’agissait-il ? Si, en perdant ma capacité à filtrer, je conservais la même difficulté, c’est que le problème n’était pas une simple affaire de volonté. Ce n’était pas un défaut que l’on corrige en se forçant. C’était autre chose: quelque chose de plus profond, de plus stable. Une incapacité, et non une distraction.

Et puis, un jour, il y eut une sorte d’éclaircie.

Je lisais Oliver Sacks et, au fil des pages, j’ai eu l’impression d’être décrite avec une précision troublante. Tout ce que je prenais pour un défaut d’attention trouvait soudain un nom, un cadre, une réalité reconnue: la prosopagnosie .

Je crois que c’est à la fois ce qu’il y a de plus difficile et de plus libérateur: comprendre que l’on ne “choisit” pas cela. Que l’on n’est pas fautive. Qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter un poids moral à la difficulté elle-même. J’ai ressenti, à cet instant, un véritable vertige: non pas un simple “je comprends ”, mais la prise de conscience que je n’avais pas été “incapable” pendant des décennies. J’avais vécu avec un trouble sans le savoir. Et mettre un mot dessus, même tard, ne répare pas les visages … mais répare un peu la manière dont on se juge...

J’ai compris en psycho que j’étais prosopagnosique

Pour moi, le déclic est arrivé pendant mes études de psychologie. En cours, en lisant, en recoupant les descriptions … j’ai fini par me rendre compte que ce que je vivais depuis longtemps avait un nom: la prosopagnosie . Jusque-là, je m’étais adaptée comme on s’adapte à une bizarrerie personnelle: je compensais, j’évitais certaines situations, je me demandais parfois si c’était moi qui étais “trop distraite ”, “pas assez attentive ”, ou juste “mauvaise avec les gens ”.

Et surtout, avant de tomber sur votre travail, je n’avais même pas envisagé une chose toute simple: qu’on puisse demander une forme de reconnaissance . Demander que ce soit pris en compte. Demander que ce soit compris. Comme si ça n’avait pas le droit d’exister dans le monde réel, seulement dans les livres.

Voir ce travail, voir que quelqu’un met des mots, des ressources, et de la place pour ça, ça m’a fait quelque chose de très concret: ça m’a retiré un poids. Ça m’a donné le sentiment que ce n’était pas juste “mon problème ”, mais une réalité partagée, légitime...

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Ma sœur jumelle rencontre exactement les mêmes difficultés que moi. Pendant longtemps, elle a été la seule personne avec laquelle je pouvais vraiment parler de ce que nous vivions. La seule à comprendre ces moments où une personne vous salue chaleureusement, alors que vous n’avez absolument aucune idée de qui elle est.

Nous avons appris à en rire. Pourtant, derrière les anecdotes parfois amusantes, il y a aussi beaucoup de situations déstabilisantes, humiliantes et, dans mon métier, potentiellement dangereuses.

Le garçon du magasin

Mon premier souvenir marquant remonte à mes 16 ans.

Dans un magasin, j’ai croisé un garçon qui me regardait avec une certaine insistance. Comme souvent, j’ai eu un doute. Son visage me semblait familier. J’ai pensé reconnaître un ami.

Je suis allée vers lui, je l’ai appelé par le prénom de cet ami et je lui ai demandé comment il allait.

Mais ce n’était pas lui.

Le garçon a probablement cru que je cherchais à le séduire. J’ai ensuite eu le plus grand mal à me défaire de lui. Cette fausse reconnaissance, qui aurait pu n’être qu’un simple malentendu, est devenue une situation inconfortable et inquiétante.

Depuis, ma sœur et moi avons multiplié les erreurs de ce genre.

Une collègue croisée sans sa blouse. Une amie rencontrée sur un lieu de vacances. Une personne connue aperçue dans un contexte inhabituel. Il suffit parfois d’une nouvelle coiffure, d’un changement de vêtements ou d’un lieu différent pour que tous mes repères disparaissent.

Récemment encore, j’ai abordé un jeune homme, certaine cette fois de reconnaître le meilleur ami de ma fille.

Ce n’était pas lui non plus.

Infirmière sans reconnaître les visages

Je suis infirmière. Dans mon métier, identifier correctement les personnes auxquelles je distribue un traitement ou que j’accompagne est indispensable.

La prosopagnosie ne permet évidemment aucune approximation.

Il m’est arrivé d’avoir quelques sueurs froides. Les patients comprennent difficilement pourquoi je leur redemande régulièrement leur identité, parfois alors que je les accompagne depuis longtemps.

J’ai donc développé de nombreuses stratégies pour sécuriser ma pratique. Je vérifie les identités, je m’appuie sur les dossiers, sur les chambres, sur les voix et sur le contexte. Je ne fais jamais confiance à ma seule impression de reconnaître un visage.

Ces précautions me permettent de travailler correctement, mais elles demandent une vigilance constante.

Le plus difficile ne réside pas toujours dans le fait de se tromper. C’est aussi le moment où l’on comprend que l’autre personne attend d’être reconnue.

Le regard de mon ancien collègue

Un soir, je suis rentrée chez moi en pleurant, au téléphone avec ma sœur.

Je venais de passer près d’une heure auprès d’un patient avec un professionnel de l’hôpital. Nous avions travaillé ensemble, échangé et coordonné nos gestes.

Au moment de nous séparer, je lui ai demandé depuis combien de temps il travaillait dans cet établissement.

J’ai immédiatement vu une peine immense traverser son visage.

Après son départ, mes collègues m’ont expliqué qui il était : un ancien collègue avec lequel j’avais longtemps travaillé. Il avait même été mon binôme préféré.

Pendant toute l’intervention, je ne l’avais pas reconnu.

Je n’ai pas osé lui courir après pour lui expliquer. J’étais convaincue qu’il ne me croirait pas si je lui disais que je pouvais ne pas reconnaître à ce point le visage d’une personne que j’avais pourtant bien connue.

Ce soir-là, ce n’était pas seulement ma difficulté qui m’avait fait souffrir. C’était la tristesse que j’avais vue dans son regard. Il avait probablement pensé que je l’avais oublié ou qu’il n’avait pas compté pour moi.

C’était faux.

Mais comment expliquer que l’on puisse garder le souvenir d’une personne, des moments vécus avec elle, de sa voix et de sa personnalité, sans parvenir à reconnaître son visage ?

« J’ai le même trouble que Brad Pitt »

C’est au travail que j’ai entendu pour la première fois le mot « prosopagnosie ».

Je parlais à un médecin de mes difficultés à reconnaître les visages. Jusqu’alors, je pensais qu’elles venaient simplement d’un manque d’attention.

Il m’a répondu que cela pouvait être de la prosopagnosie, en ajoutant que Brad Pitt avait évoqué des difficultés similaires.

Depuis, lorsque je dois expliquer mon trouble dans une situation gênante, j’aime dire que j’ai le même problème que Brad Pitt. Cela permet d’apporter un peu de légèreté. Quitte à ne pas reconnaître les gens, autant choisir une référence convenable.

Mais derrière la plaisanterie, les difficultés restent bien réelles.

Attendre l’indice qui permettra de raccrocher les wagons

Je connais un nombre infini de moments de solitude.

Une personne me dit bonjour avec enthousiasme. Je lui réponds avec un sourire tout aussi enthousiaste, sans savoir qui elle est.

J’attends alors qu’elle m’apporte, au fil de la conversation, un indice qui me permettra de raccrocher les wagons.

Un prénom.
Un lieu.
Un souvenir commun.
Une référence au travail ou à ma famille.

Je suis devenue experte dans l’art du bonjour enjoué et relativement universel. Je préfère répondre avec chaleur plutôt que risquer de vexer une personne par mon absence de réaction.

Les proches auxquels je me suis confiée s’amusent parfois de me voir faire. Mes enfants, eux, savent repérer immédiatement mes moments de flottement. En un regard, ils comprennent que je suis perdue et m’aident à retrouver l’identité de la personne.

Cela me donne parfois l’impression d’avoir une forme particulière de cécité.

La peur de ne pas reconnaître mes bébés

Lorsque mes enfants sont nés, j’ai eu peur qu’on me les échange à la maternité.

Reconnaître un bébé me semblait encore plus difficile que reconnaître un adulte. Les nouveau-nés changent rapidement et offrent peu de repères distinctifs. Cette inquiétude pouvait sembler absurde aux autres, mais elle était très concrète pour moi.

Comment être certaine que ce bébé était bien le mien si je ne pouvais pas compter sur son visage ?

Je m’appuyais sur les vêtements, le bracelet de naissance, le berceau et tous les indices disponibles. Comme toujours, j’ai appris à reconnaître autrement.

L’homme séduisant dans la chapelle

Un autre souvenir me fait aujourd’hui beaucoup rire.

J’étais en couple depuis quinze ans avec mon mari, dont je suis maintenant séparée. Un jour, nous visitions une chapelle.

Pendant un moment de recueillement, j’ai senti une présence derrière moi. Je me suis retournée et j’ai aperçu un homme que j’ai trouvé très séduisant.

En passant une nouvelle fois devant lui, je me suis fait la même réflexion.

Lorsque je suis sortie de la chapelle, j’ai cherché mon mari pendant près de dix minutes. Quand je l’ai enfin retrouvé, je lui ai reproché d’avoir disparu.

Il m’a répondu qu’il venait de passer les dix dernières minutes avec moi, dans la chapelle presque déserte.

L’homme séduisant, c’était lui.

Cette anecdote me sert maintenant à illustrer mon trouble lorsque je dois justifier une erreur. Elle permet de faire sourire et de montrer que la prosopagnosie ne concerne pas seulement les collègues ou les connaissances lointaines.

Je peux ne pas reconnaître une personne avec laquelle j’ai vécu pendant quinze ans.

Cela ne signifie pas que je ne l’aime pas ou qu’elle ne compte pas pour moi. Cela signifie simplement que son visage ne me donne pas accès à son identité.

La peur de paraître hautaine

Au-delà des erreurs et des efforts de concentration, ce qui pèse le plus est la peur de l’image que je renvoie.

J’ai peur de paraître hautaine lorsque je ne salue pas quelqu’un. J’ai peur de sembler idiote lorsque je pose une question qui révèle que je n’ai pas identifié la personne en face de moi.

Même après avoir expliqué mon trouble, je vois parfois le doute rester dans le regard de mon interlocuteur.

La prosopagnosie semble tellement difficile à imaginer que certaines personnes pensent que j’exagère, que je suis distraite ou que je cherche une excuse.

Pourtant, je ne vois pas les visages flous. Je peux les regarder, les trouver beaux, séduisants, expressifs ou familiers. Mais je ne parviens pas toujours à relier ce que je vois à l’identité d’une personne.

Ma sœur jumelle connaît les mêmes expériences. Nous avons la chance de pouvoir en parler ensemble et, la plupart du temps, d’en rire.

Mais écrire aujourd’hui ce témoignage me fait prendre conscience que je n’avais encore jamais vraiment posé tout cela par écrit.

Pendant des années, j’ai appris à contourner mes difficultés, à improviser, à sourire et à attendre des indices.

Mettre enfin un mot sur ce fonctionnement ne fait pas disparaître la prosopagnosie. Mais cela permet de comprendre que je ne suis ni inattentive, ni indifférente, ni seule.

Je reconnais simplement les autres autrement...

“Tu sais comment je m’appelle?”: le piège au bureau

Mes questions ont vraiment commencé le jour où j’ai travaillé à un guichet, à la vente. Il m’arrivait que des clients reviennent dans la même journée … et que je ne me souvienne pas d’eux. Sur le moment, c’était une gêne très particulière: tu sais que tu devrais reconnaître, tu sens que l’autre s’attend à une continuité, et toi tu repars à zéro. Je souriais, je faisais comme si, mais à l’intérieur je me sentais mal.

À l’époque, ça restait “gérable” parce que je travaillais dans une petite structure. Le nombre de visages à retenir était limité, et le contexte faisait beaucoup. Mais depuis quatre ans, je suis dans une structure plus grande, sur un poste administratif, et sur deux lieux différents. Là, la difficulté a pris une autre ampleur.

Avec les collègues que je vois toutes les semaines, ça va. La répétition aide, le contexte aussi. En revanche, ceux que je croise ponctuellement, c’est beaucoup plus compliqué. Je peux échanger avec eux par mail, connaître leurs prénoms sur l’écran, gérer des dossiers … et pourtant, en face à face, je n’arrive pas à les rattacher.

C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait le test. Parce qu’un collègue s’amuse de la situation. Il y a deux mois, il m’a lancé: « Bonjour Sarah, tu sais comment je m’appelle ? » Et je n’ai pas su répondre. Il m’a donné son prénom, et je me suis jurée de le retenir pour la prochaine fois.

Aujourd’hui, je le recroise. Je ne l’avais pas reconnu, jusqu’à ce qu’il me repose la même question. J’ai répondu « Vincent », sans trop de certitude … et non. C’était « Jonathan ». Et là, tu as ce mélange de honte et d’impuissance: tu veux bien faire, tu fais des efforts, tu te répètes que tu vas y arriver … mais ça t’échappe quand même.

Ce qui me gêne le plus, c’est ce décalage professionnel: je correspond avec beaucoup de personnes par e-mails, mais j’ai rarement l’occasion de les rencontrer souvent en vrai. Et chaque rencontre devient une petite épreuve, parce qu’il faut reconnaître, saluer, rattacher … sans faire d’impair...

Il me faut trois rencontres pour commencer à te reconnaître

Je dois rencontrer une personne au moins trois fois avant de commencer à la “reconnaître”. Et encore, ce n’est pas automatique : c’est plutôt une construction progressive, comme si mon cerveau avait besoin de plusieurs essais pour accrocher.

Parfois, une seule rencontre peut suffire … mais seulement si l’interaction est vraiment importante. Si on échange longtemps, si quelque chose marque, si j’obtiens plus d’informations sur la personne. Là, j’ai plus de repères : une voix, une manière de parler, une énergie, un contexte, des détails qui me permettent de m’en souvenir petit à petit. Sinon, le visage seul ne s’imprime pas...

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin… et j’en ai eu honte

Sur mon lieu de travail, je côtoie chaque jour les mêmes personnes. Je devrais être à l’aise, reconnaître sans réfléchir, saluer naturellement. Et pourtant, la veille d’un week-end, pendant une soirée, une dame m’a saluée avec un grand sourire.

Je lui ai rendu son sourire … mais je n’ai pas réussi à aller plus loin. Impossible de lui parler, parce que je ne savais plus d’où je la connaissais. Je sentais qu’il y avait un lien, une évidence pour elle, mais dans ma tête c’était le vide. Alors j’ai fait semblant d’être occupée, j’ai évité la conversation, et j’ai continué la soirée avec cette question qui tourne en boucle : mais qui est-elle ?

Ça m’a travaillée tout le reste de la nuit. Pas juste une seconde de doute, non : une vraie obsession. Comme si mon cerveau cherchait désespérément à recoller un morceau manquant.

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin, au travail. Là, tout s’est remis en place d’un coup. Et j’ai eu cette réaction que je connais trop bien : je me suis confondue en excuses, en lui disant que je n’étais “vraiment pas physionomiste ”. Comme si c’était une petite maladresse, alors que moi je venais de vivre un gros malaise.

Depuis, dès que je l’aperçois, j’ai honte. Pas parce que je m’en fiche des gens, mais parce que je sais ce que ça renvoie : l’impression de ne pas considérer l’autre, de ne pas faire attention. Alors que la réalité, c’est juste que hors contexte, mon cerveau ne suit pas...

S’ils sortent puis reviennent, je doute que ce soit la même personne

La reconnaissance des visages m’est globalement aléatoire. Certaines personnes sont faciles à identifier, mais c’est rare. La plupart me demandent de vrais efforts, et certaines sont extrêmement difficiles à reconnaître, même après plusieurs mois ou années de contacts réguliers.

Le plus compliqué, c’est quand la rencontre est inattendue. Identifier quelqu’un croisé hors de son contexte habituel ne m’arrive que rarement. Comme si mon cerveau avait besoin du décor pour valider l’identité, et que sans ce décor, tout devient incertain.

Et il y a une situation qui résume parfaitement mon quotidien : pour la majorité des gens que je rencontre, si la personne quitte la pièce puis revient, je ne suis plus sûr qu’il s’agisse de la même personne. Je vois bien un visage, mais je n’ai pas ce déclic automatique qui me dit “oui, c’est lui ” ou “oui, c’est elle ”. Je dois vérifier, deviner, reconstruire...

En photo je reconnais, en vrai je doute

Je ne me rappelle presque jamais des visages et je dois me concentrer pour être certain de reconnaître la personne (à part ma famille proche ). C’est comme si la reconnaissance ne venait pas “toute seule ” : il faut que je force, que je vérifie, que je recolle les indices.

Ce qui est étrange, c’est que je me rappelle bien des visages sur les photos. Sur une image fixe, cadrée, stable, ça marche mieux. Mais dans la vraie vie, en mouvement, avec la lumière, les expressions, le contexte, c’est beaucoup plus fragile.

Et je dis souvent que deux personnes se ressemblent énormément … alors qu’en réalité elles sont très différentes. Je peux avoir cette impression simplement parce qu’elles ont le même timbre de voix ou la même coupe de cheveux . Chez moi, ces repères prennent le dessus, et ils peuvent brouiller l’identité...

TDAH diagnostiqué… mais l’attention n’explique pas tout

Je m’inquiète souvent de confondre les personnes ou de ne pas du tout les reconnaître , et j’ai l’intuition que ce n’est pas uniquement lié à mon déficit d’attention .

Je suis TDAH sévère , diagnostiquée officiellement et suivie (médication et TCC). Et pourtant, malgré le traitement et tous mes efforts, il reste ce décalage étrange : des situations où je “devrais” reconnaître, mais où ça ne se fait pas. Comme si l’attention n’expliquait pas tout.

Sans même connaître la prosopagnosie, un souvenir m’est revenu récemment. Ma mère disait que mon frère, enfant, avait déjà du mal avec les visages. Et en repensant à ça aujourd’hui, je me dis que ce n’est peut-être pas un détail anodin, ni juste une étourderie passagère.

Merci pour votre démarche. Ça fait du bien de pouvoir mettre des mots sur quelque chose qu’on porte souvent en silence, et de se dire qu’on n’est pas seule...

Je révise les trombinoscopes pour survivre socialement

Ma difficulté à reconnaître les visages m’a toujours posé de nombreux soucis. Quand j’étais plus jeune, j’étudiais le trombinoscope de mon école avant chaque interaction sociale. Et je continue à le faire dès que mon entreprise en met un à disposition. C’est devenu un réflexe : réviser avant de rencontrer, pour éviter de me tromper.

Malgré ça, j’ai déjà vexé des amis en ne les reconnaissant pas après une coupe de cheveux , ou simplement parce que je ne les avais pas vus depuis un moment. Et dès qu’une personne apparaît dans un contexte inhabituel (par exemple au supermarché au lieu du travail), je peux ne plus la reconnaître du tout. Comme si le décor faisait partie de son identité, et qu’en changeant de décor, tout se débranche.

Je travaille aujourd’hui en ressources humaines , et cette difficulté est franchement handicapante. Il me faut des semaines pour distinguer les visages de mon équipe immédiate , et je ne reconnais presque jamais ceux des personnes que je ne côtoie pas quotidiennement. J’ai dû développer des stratégies pour amener les gens à me rappeler qui ils sont, sans les mettre mal à l’aise, et sans me trahir non plus.

Avant ça, j’ai travaillé en restauration, et je confondais parfois mes collègues avec les clients. Là aussi, je faisais des efforts, je me concentrais, mais ça ne suffisait pas. Je peux fournir de réels efforts de concentration, et pourtant, la reconnaissance ne vient pas. Comme si la volonté n’y changeait rien...

Ils me reconnaissent, mais moi je ne les “imprime” pas

Parfois, on me reconnaît alors que moi, j’ai l’impression de voir la personne pour la première fois. C’est un décalage étrange, presque violent sur le moment : l’autre arrive avec un sourire, une évidence, parfois même une continuité … et moi je n’ai rien. Aucune mémoire des visages .

Même dans des situations où “je devrais ” reconnaître sans effort, ça m’échappe. Je suis capable de ne pas reconnaître les parents de mes élèves , alors que je les vois tous les jours. Hors contexte, avec un détail qui change, ou juste un jour où je suis fatiguée, je peux passer à côté comme si je ne les avais jamais vus. Et après, je me repasse la scène en boucle : est-ce que j’ai eu l’air froide ? est-ce que j’ai vexé quelqu’un ? alors que je n’ai rien fait volontairement.

Ce trouble donne parfois l’impression d’être impolie ou distante, alors qu’en réalité je suis juste en train d’essayer de recoller les morceaux, avec ce que je peux...

À l’épicerie, j’ai compris que je confondais les visages

Je m’en suis vraiment rendu compte quand j’ai travaillé dans une épicerie. Là, il n’y a pas d’échappatoire : les clients défilent, reviennent, te saluent, te parlent comme si tout était évident … et toi, tu dois suivre. C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais du mal à reconnaître les gens , et que je pouvais même confondre des visages .

J’ai fait pas mal de “boulettes” : prendre un client régulier pour quelqu’un d’autre, entamer une conversation comme si on se connaissait, ou au contraire rester trop neutre avec une personne qui, elle, me reconnaît. Ce sont de petites erreurs, mais elles laissent une impression désagréable : tu passes pour distraite, froide, ou “pas pro ”, alors qu’en réalité tu es juste en difficulté sur la reconnaissance des visages .

Et le plus dur, c’est que tu t’en rends compte souvent après coup . Sur le moment, tu improvises, tu souris, tu cherches un indice … puis, une fois la personne partie, tu comprends que tu t’es trompée. À la longue, cette vigilance permanente fatigue...

Je reconnais un sac à main avant un visage

Au quotidien, il m’est déjà arrivé de vivre des incidents gênants simplement parce que je ne reconnaissais pas quelqu’un. J’ai l’impression que c’est surtout vrai avec les personnes que je ne connais pas encore très bien, ou que je n’ai vues que deux ou trois fois. Au travail, je vois beaucoup de clients différents, et il m’arrive de ne pas reconnaître certaines personnes alors qu’elles, au contraire, semblent me reconnaître sans effort. Pas plus tard qu’hier, j’ai confondu un client régulier avec quelqu’un d’autre. Sur le moment, c’est le genre de malaise qui te coupe les jambes.

Alors je compense comme je peux. Il m’est déjà arrivé de reconnaître une cliente non pas à son visage, mais à son sac à main. Et parfois, ça ne suffit pas. Une fois, à l’église, une jeune fille qui me connaît m’a saluée et m’a demandé comment j’allais. Je ne l’avais pas reconnue, alors je l’ai saluée très brièvement, de façon presque automatique. Je me suis rendu compte de mon erreur quand le garçon qui était avec elle a fait une remarque moqueuse, comme si je l’avais ignorée exprès. C’est dur, parce que ce genre de scène donne l’impression d’être froide ou méprisante, alors que la réalité, c’est juste que je n’ai pas “accroché” le visage.

Je me rends compte aussi que le contexte joue énormément. Si je vois quelqu’un dans un endroit différent de celui où je suis habituée à le croiser, j’ai beaucoup plus de mal à l’identifier. Comme si le décor faisait partie de l’identité, et qu’en le retirant, tout devient incertain.

Avec le temps, j’ai remarqué autre chose: je reconnais plus facilement les gens quand ils ont une apparence qui sort de l’ordinaire. Une personne très grande, très corpulente, avec un détail très marqué, ou qui marche avec une béquille, par exemple. À l’inverse, quand quelqu’un a une apparence plus “quelconque”, c’est là que le risque augmente. Non pas parce que je ne fais pas attention, mais parce que mon cerveau manque de points d’accroche, et que tout devient plus flou, plus interchangeable...

Quand ma propre fille devient “Madame” pendant deux secondes

Je tenais la billetterie d’un loto à l’école. Un truc simple, joyeux, avec du bruit, des gens qui passent, des tickets, des sourires. Je suis dans mon rôle, concentrée, je salue, je fais comme il faut.

Et là, ma fille de 17 ans arrive avec son petit copain de l’époque.

Sauf qu’elle n’avait pas du tout sa “tête habituelle ”. Elle était très bien habillée, avec un manteau long que je lui avais offert mais qu’elle portait rarement. Coiffée différemment. Bien maquillée. Une allure plus adulte, plus “soirée” que “quotidien”. Et d’un coup, mon cerveau n’a pas suivi.

Je n’ai reconnu ni son copain … ni elle.

Je l’ai regardée comme on regarde une inconnue. Pire: je l’ai prise pour une jeune femme plus âgée. Alors, très poliment, très naturellement, je lui ai dit :

« Bonjour madame ! »

Et là, elle a éclaté de rire. Et moi, j’ai eu un vrai choc quand elle m’a répondu :

« Enfin maman … c’est moi ! »

Ce genre de moment te tombe dessus comme une claque. Parce que ce n’est pas seulement “je me suis trompée ”. C’est comment est-ce possible de ne pas reconnaître son propre enfant ? Même quand on connaît le trouble, même quand on a des stratégies, ça te laisse avec un mélange d’embarras, de tristesse, et de vertige. Et évidemment, pour les autres, c’est drôle. Pour moi, c’est surtout très révélateur.

Dans un autre registre, ça m’a aussi mis en difficulté dans ma vie associative.

J’étais très active comme déléguée dans une association et j’assistais à de nombreuses réunions. Il y avait souvent des chargées de mission de différentes structures, souvent du même âge, avec des profils assez proches. Pour moi, elles se ressemblaient toutes. Mais je les rencontrais en général séparément, et toujours dans leur cadre de travail: une réunion ici, un bureau là, un contexte précis qui m’aidait à raccrocher.

Puis après les vacances d’été, lors d’un colloque, elles étaient toutes présentes en même temps, dans la même salle.

Et là, j’ai coulé.

Impossible de mettre un nom sur chacune. Impossible même de les rattacher rapidement à leur structure. Comme si on avait rassemblé tous mes repères au même endroit et que, d’un coup, tout se mélangeait. J’ai dû employer des astuces: écouter attentivement leurs discours pour capter un indice, poser des questions indirectes, attendre qu’un autre prononce un nom, repérer une fonction, une mission, un mot-clé … Bref, faire une enquête en temps réel pour reconstituer qui était qui.

C’est ça, au fond, la prosopagnosie dans la vraie vie: pas seulement “oublier un visage ”. C’est devoir fabriquer de la reconnaissance autrement, à la volée, en espérant que personne ne prenne ton hésitation pour du mépris ou de l’indifférence...

Je reconnais à la voix… et je dis bonjour à tout le monde

C’est souvent la voix qui me permet d’associer un nom à une personne, surtout quand je la rencontre hors de son cadre habituel. Le visage seul ne suffit pas. La voix, elle, déclenche quelque chose. Alors je m’y accroche.

Et pour limiter les dégâts, j’ai développé une autre stratégie très simple (et franchement épuisante): je dis bonjour à tout le monde, tout le temps . Comme ça, au cas où je ne reconnaîtrais pas quelqu’un que je connais, je ne passe pas pour impolie. Ça ressemble à de la convivialité, mais c’est surtout de la prévention.

Depuis que mes enfants sont en âge de parler, ils sont devenus mes petites balises. Ils me soufflent parfois des identités sans même s’en rendre compte. Je m’appuie sur eux pour reconnaître les personnes qu’on croise, et ça m’évite des scènes gênantes.

Parce que ce trouble me complique le quotidien, particulièrement dans deux situations: à la sortie de l’école , et au travail , quand quelqu’un arrive sans rendez-vous. Dans ces moments-là, il faut aller vite, être sûre, gérer socialement. Et moi, je peux être en décalage.

Le regard des autres, lui, ne pardonne pas. Beaucoup me trouvent hautaine ou difficile à cerner, parce qu’il m’arrive de passer près d’eux sans savoir que je les connais, même si je les ai rencontrés quelques jours avant. Ça m’est arrivé avec une opticienne avec qui j’avais échangé la veille: je la recroise, hors contexte, et je passe à côté. Pour elle, ça peut ressembler à du mépris. Pour moi, c’est juste … un bug.

Et c’est fatiguant. Ça demande une énergie énorme: analyser, douter, vérifier, compenser, improviser, sourire. J’aime avoir des moments de solitude, parce que j’en ai besoin pour récupérer de cette vigilance permanente.

Mais ce qui est le plus difficile, c’est quand on me demande de décrire une personne . Là, je suis souvent démunie.

Je me souviens, par exemple, d’un appel à la gendarmerie parce qu’une personne titubait la nuit sur une route. On me demande de la décrire … et je réalise que je n’ai presque rien de fiable à donner. Pareil lors d’une rencontre imprévue où quelqu’un me dit “passe le bonjour à untel ”: je suis incapable de savoir qui c’est si je n’ai pas la voix ou le contexte. Ou encore lors d’une panne automobile: une personne m’a aidée, a su me ramener chez moi, sans que j’aie besoin de lui indiquer la route … et je suis incapable ensuite de la décrire correctement.

Dans ces moments-là, je comprends à quel point ce trouble n’est pas juste une “petite difficulté à reconnaître les gens ”. C’est un décalage qui touche l’identité, les liens, la confiance, et même parfois la sécurité. Et malgré tout, je continue à avancer, avec mes astuces, ma vigilance … et l’espoir que ce soit un jour mieux compris...

Le jour où Oliver Sacks a mis un nom sur mon trouble

Pendant longtemps, j’ai vécu avec la conviction que cette difficulté venait de moi. Je l’interprétais comme un défaut d’attention, un manque de concentration, une sorte de “paresse du regard ”. Je m’en faisais le reproche, comme on se reproche une maladresse: si je faisais davantage d’efforts, je reconnaîtrais mieux.

Je rangeais cela dans la même catégorie que d’autres fragilités perçues très tôt: un sens de l’observation peu assuré dès la petite enfance, et une absence presque proverbiale de sens de l’orientation. Avec les années, j’avais fini par me construire une explication simple, presque apaisante: c’était, pensai-je, le revers de la médaille.

Car, par ailleurs, j’ai longtemps disposé d’une grande capacité de concentration. Je pouvais me fermer aux sollicitations extérieures et rester entièrement absorbée par une tâche, au point que le monde autour semblait s’effacer. J’attribuais mon efficacité à cette faculté de filtrer. Dans mon esprit, tout se tenait: je filtre beaucoup, donc je laisse échapper certaines choses. Les visages, les détails, la géographie … tout cela me paraissait être le prix à payer.

Puis le temps a passé.

Je suis aujourd’hui une femme âgée, et cette puissance de concentration s’est émoussée. Je suis moins capable qu’autrefois de me couper du monde, plus perméable à la fatigue, moins solide dans l’effort soutenu.

Or, malgré cela … je n’arrive toujours pas à reconnaître les visages.

Cette persistance a créé en moi une forme de vide. Si ce n’était pas seulement l’attention, alors de quoi s’agissait-il ? Si, en perdant ma capacité à filtrer, je conservais la même difficulté, c’est que le problème n’était pas une simple affaire de volonté. Ce n’était pas un défaut que l’on corrige en se forçant. C’était autre chose: quelque chose de plus profond, de plus stable. Une incapacité, et non une distraction.

Et puis, un jour, il y eut une sorte d’éclaircie.

Je lisais Oliver Sacks et, au fil des pages, j’ai eu l’impression d’être décrite avec une précision troublante. Tout ce que je prenais pour un défaut d’attention trouvait soudain un nom, un cadre, une réalité reconnue: la prosopagnosie .

Je crois que c’est à la fois ce qu’il y a de plus difficile et de plus libérateur: comprendre que l’on ne “choisit” pas cela. Que l’on n’est pas fautive. Qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter un poids moral à la difficulté elle-même. J’ai ressenti, à cet instant, un véritable vertige: non pas un simple “je comprends ”, mais la prise de conscience que je n’avais pas été “incapable” pendant des décennies. J’avais vécu avec un trouble sans le savoir. Et mettre un mot dessus, même tard, ne répare pas les visages … mais répare un peu la manière dont on se juge...

J’ai compris en psycho que j’étais prosopagnosique

Pour moi, le déclic est arrivé pendant mes études de psychologie. En cours, en lisant, en recoupant les descriptions … j’ai fini par me rendre compte que ce que je vivais depuis longtemps avait un nom: la prosopagnosie . Jusque-là, je m’étais adaptée comme on s’adapte à une bizarrerie personnelle: je compensais, j’évitais certaines situations, je me demandais parfois si c’était moi qui étais “trop distraite ”, “pas assez attentive ”, ou juste “mauvaise avec les gens ”.

Et surtout, avant de tomber sur votre travail, je n’avais même pas envisagé une chose toute simple: qu’on puisse demander une forme de reconnaissance . Demander que ce soit pris en compte. Demander que ce soit compris. Comme si ça n’avait pas le droit d’exister dans le monde réel, seulement dans les livres.

Voir ce travail, voir que quelqu’un met des mots, des ressources, et de la place pour ça, ça m’a fait quelque chose de très concret: ça m’a retiré un poids. Ça m’a donné le sentiment que ce n’était pas juste “mon problème ”, mais une réalité partagée, légitime...

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