Témoignages de personnes prosopagnosiques

Ici, vous trouverez des récits vécus par des personnes qui ne reconnaissent pas les visages : parfois drôles, souvent touchants, parfois déroutants. Vous vous reconnaîtrez peut-être dans certaines situations — et vous direz : « Je ne suis pas seul·e. »

Envie de partager votre expérience ?

Vous pouvez témoigner anonymement et nous raconter votre histoire. Quelques lignes suffisent ; nous anonymisons systématiquement prénoms, lieux et détails identifiants afin de protéger votre vie privée.

Elle connaissait mon prénom. Moi, je ne savais même pas si on se faisait la bise

La semaine dernière, je suis allée manger dans un fast-food situé dans un quartier où je ne vais pratiquement jamais.

Une femme à peu près de mon âge me regarde.

Elle me dévisage.

Puis elle sourit.

Et j’entends : « Oh, Mila, salut ! »

Mince.

Elle connaît mon prénom.

Donc elle me connaît.

Et moi …

absolument aucune idée de qui elle est.

Mon cerveau lance l’enquête

À cet instant, ma tête se met à fonctionner à toute vitesse.

  • Qui est cette femme ?
  • Une collègue ?
  • Une ancienne collègue ?
  • Quelqu’un que je vois au sport ?
  • Une connaissance que j’ai croisée récemment ?
  • Une personne que je n’ai pas vue depuis dix ans ?

Et surtout : On se connaît comment ?

Parce que connaître l’identité de quelqu’un, c’est une chose.

Mais quand on ne reconnaît pas son visage, on ignore aussi soudainement toutes les règles de la relation.

  • Est-ce qu’on se fait la bise ?
  • Est-ce qu’on se connaît juste assez pour se dire bonjour ?
  • Est-ce qu’on a déjà passé des soirées ensemble ?
  • Est-ce qu’elle connaît ma famille ?
  • Est-ce que je suis censée savoir ce qu’elle devient dans la vie ?

Je cherche un indice.

Rien.

J’espère presque que nous sommes amies

Et le plus absurde, c’est que je la trouve immédiatement très sympathique.

Elle est souriante.

Avenante.

Elle a vraiment l’air contente de me voir.

Et pendant que j’essaie désespérément de comprendre qui elle est, une pensée me traverse : Ce serait chouette qu’on soit amies.

Peut-être qu’on l’est, d’ailleurs.

C’est tout le problème.

Elle possède une information essentielle que je n’ai pas :

elle sait quelle relation nous avons.

Moi, je suis devant une parfaite inconnue qui connaît mon prénom.

Sourire. Fuir.

Je pourrais lui demander : « Excuse-moi, mais qui es-tu ? »

Mais dans l’instant, je n’y arrive pas.

Parce qu’elle semble me connaître suffisamment pour que la question me paraisse embarrassante.

Alors j’utilise la stratégie de secours.

Le sourire poli.

Celui qui peut vouloir dire à peu près n’importe quoi.

Bonjour.

Ravie de te voir.

Je sais parfaitement qui tu es.

Tout va bien.

Aucune panique actuellement à bord.

Puis je pars aussi vite que possible.

Je ne saurai probablement jamais qui elle était

Depuis, évidemment, j’y pense.

J’ai essayé de chercher mentalement.

  • Travail ?
  • Sport ?
  • Amis ?
  • Ancienne connaissance ?

Rien.

Je ne sais toujours pas qui était cette femme.

Et puisque je n’ai pas osé lui demander sur le moment, je ne le saurai probablement jamais.

C’est peut-être l’une des choses les plus déstabilisantes dans mes difficultés à reconnaître les visages.

Ce n’est pas seulement regarder quelqu’un et penser : « Je ne reconnais pas cette personne. »

C’est parfois regarder quelqu’un qui connaît votre prénom, qui est manifestement heureuse de vous retrouver, et devoir résoudre en quelques secondes une question beaucoup plus compliquée : « Mais qui sommes-nous, toutes les deux ? »

Je n’ai pas trouvé la réponse.

J’espère juste qu’on était amies.

Elle avait vraiment l’air sympa...

Pendant des semaines, j’ai cru que mes deux collègues étaient la même personne

J’ai découvert le mot « prosopagnosie » en regardant l’émission Ça commence aujourd’hui .

C’est assez ironique parce que je me souviens très bien des témoignages …

mais absolument pas des visages des personnes qui témoignaient.

En les écoutant, en revanche, quelque chose a commencé à faire écho à toutes ces situations étranges que je vis depuis longtemps.

Ces moments où je ne reconnais pas quelqu’un.

Ceux où je confonds deux personnes.

Ces grands moments de solitude qui, racontés après coup, font généralement beaucoup rire mon entourage.

Et il faut reconnaître que j’ai quelques histoires en stock.

Au collège, j’ai confondu un copain avec mon futur mari

L’un de mes plus anciens souvenirs remonte au collège.

À l’époque, j’avais un ami qui avait à peu près la même coupe de cheveux qu’un autre garçon.

Je les ai confondus.

Ce deuxième garçon est devenu, quelques années plus tard …

mon mari.

On pourrait presque raconter que je l’avais déjà repéré.

Ce serait beaucoup plus romantique.

La réalité, c’est surtout que je n’avais pas réussi à distinguer deux garçons qui avaient la même coiffure.

Deux cents collègues : bienvenue dans mon cauchemar

Aujourd’hui, je travaille dans un immeuble de bureaux où nous sommes environ 200 personnes.

Pour moi, c’est une torture.

Heureusement, j’ai développé des repères.

Il y avait notamment une collègue que j’arrivais plutôt bien à identifier grâce à plusieurs caractéristiques physiques : son apparence générale, sa silhouette, son style vestimentaire …

Elle travaillait au rez-de-chaussée.

Moi, au deuxième étage.

Un jour, elle m’appelle :

« Je te monte un document. »

Quelques secondes plus tard, une jeune femme entre dans mon bureau et me donne effectivement un document.

Je pense immédiatement :

Eh ben, elle est montée en courant !

Elle repart.

Fin de l’histoire.

Enfin, c’est ce que je croyais.

« Mais si, tu viens de la voir ! »

Un peu plus tard, je discute avec trois collègues.

Nous parlons d’une nouvelle salariée arrivée récemment.

Je leur explique :

« De toute façon, je ne sais pas qui c’est, je ne l’ai pas encore vue ! »

Mes trois collègues me regardent.

Puis, presque en chœur :

« Mais si ! Elle vient de t’apporter un document ! »

Non.

Impossible.

Je leur réponds :

« Mais non, c’était l’autre collègue ! »

Et c’est là que j’ai compris.

La personne qui venait d’entrer dans mon bureau n’était pas du tout celle qui m’avait appelée.

C’était la nouvelle.

J’avais donc reçu l’appel d’une femme …

puis vu entrer une autre femme …

et mon cerveau avait tranquillement décidé :

Même personne. Aucun problème.

Mon super-indice ne fonctionnait plus

J’avais jusque-là utilisé certaines caractéristiques physiques comme repères pour identifier ma première collègue.

Mais la nouvelle collègue présentait plusieurs caractéristiques assez proches : même corpulence générale, style vestimentaire similaire, maquillage comparable et certains traits physiques que j’utilisais jusque-là comme indices.

Mon système venait de rencontrer un bug.

Lorsque les deux femmes étaient côte à côte, je pouvais voir leurs différences.

Mais séparément ?

Beaucoup plus compliqué.

Mes collègues, qui connaissaient déjà mes difficultés avec les visages, ont beaucoup ri.

Et elles se sont évidemment empressées de raconter l’histoire aux deux principales intéressées.

Merci les collègues.

La mystérieuse pharmacienne qui connaissait toute ma famille

Mais mon histoire préférée reste peut-être celle de la pharmacie.

C’était il y a plus de six ans.

Je vais acheter quelque chose et, au moment de m’encaisser, la pharmacienne commence à me poser des questions.

Elle me demande des nouvelles de ma fille.

Puis de son père.

Puis de mes beaux-parents.

Et elle connaît tous les prénoms .

Aucun doute possible : cette femme me connaît.

Très bien, même.

Moi ?

Aucune idée de qui elle est.

Je la regarde en essayant désespérément de retrouver quelque chose.

Rien.

Alors j’adopte une stratégie extrêmement sophistiquée :

« Oui ! »

« Oui, ça va ! »

« Oui, très bien ! »

Je réponds à toutes ses questions en espérant qu’un indice finira par apparaître.

Mais je quitte la pharmacie sans avoir résolu le mystère.

« Elle ressemblait à quoi ? »

En retrouvant ma famille, je raconte immédiatement :

« La pharmacienne m’a demandé des nouvelles de tout le monde. Elle connaissait tous vos prénoms … mais je ne sais absolument pas qui c’est ! »

Évidemment, on me pose la question logique :

« Mais elle ressemblait à quoi ? »

Très bonne question.

Je réfléchis.

« Elle était blonde. »

Bon.

« Les cheveux au carré, légèrement ondulés. »

Très bien.

Et puis …

« Elle avait une blouse de pharmacienne. »

Voilà.

Fin du portrait-robot.

Impossible de donner davantage de détails sur le visage de cette femme avec laquelle je venais pourtant de discuter.

Plus de six ans après, j’y pense encore.

Et je ne sais toujours pas qui elle était.

La pharmacienne mystérieuse restera probablement mystérieuse.

Maintenant, je préviens les gens

Je n’ai pas aujourd’hui de diagnostic formel de prosopagnosie.

Mais découvrir que ce trouble existe a changé ma façon de comprendre toutes ces situations.

Pendant longtemps, elles étaient simplement embarrassantes.

Pourquoi est-ce que je ne reconnais pas cette personne ?

Comment ai-je pu confondre ces deux collègues ?

Pourquoi cette femme connaît-elle toute ma famille alors que son visage ne me dit absolument rien ?

Aujourd’hui, au moins, je peux envisager une explication.

Et surtout, j’ai commencé à prévenir mon entourage de mes difficultés à reconnaître les visages.

Ça évite quelques malentendus.

Ça permet aussi d’en rire.

Parce qu’entre mon futur mari que je confonds avec un copain, deux collègues que je transforme en une seule personne et une pharmacienne qui connaît manifestement mieux ma famille que je ne connais son visage …

j’ai encore quelques anecdotes en réserve...

Les autres mémorisent vraiment les visages ?

C’est une petite phrase de ma grand-mère qui m’a mis la puce à l’oreille.

Un jour, elle m’a dit : « Si je me fais agresser dans la rue, je serai bien embêtée : je serais incapable de faire un portrait-robot pour la police. »

Je me suis immédiatement dit : Tiens, c’est vrai. Moi non plus.

Et surtout, je me suis posé une question toute simple :

Les autres sont vraiment capables de décrire un visage après l’avoir vu ?

Quelle forme avait son visage ?

Je peux passer une heure à discuter avec quelqu’un.

Je vois évidemment son visage pendant toute la conversation.

Mais une fois la personne partie, posez-moi quelques questions :

Avait-elle un visage plutôt rond ou allongé ?

Je ne sais pas.

Quelle était la couleur de ses yeux ?

Alors là …

Même après une longue conversation en face à face, je peux être incapable de répondre.

Est-ce que les autres enregistrent vraiment toutes ces informations ?

C’est finalement l’existence même du portrait-robot qui m’a fait réfléchir.

Parce que si on demande aux témoins de décrire un visage, c’est bien qu’une partie des gens est capable d’en conserver suffisamment d’informations.

Alors je me suis demandé : Quand vous regardez quelqu’un, vous mémorisez vraiment son visage ?

Vous savez ensuite quelle forme avait son nez ?

Ses yeux ?

Ses sourcils ?

Vous pouvez dire si son visage était plutôt rond, carré ou allongé ?

Et surtout : vous retenez tout cela sans avoir consciemment décidé de le mémoriser ?

C’est cette dernière question qui m’intrigue le plus.

Pour retenir un visage, je dois prendre des notes dans ma tête

Je peux mémoriser certaines caractéristiques physiques.

Mais pour cela, je dois généralement faire quelque chose de volontaire.

Je dois me dire :

Cette personne porte des lunettes.

Elle a telle forme de nez.

Ses cheveux sont comme ça.

Il y a ce détail particulier sur son visage.

Comme si je prenais mentalement des notes.

Si je n’ai pas pensé à faire ce travail pendant la rencontre, il est souvent trop tard après.

J’ai vu le visage.

Mais je n’ai pas conservé ses caractéristiques.

Heureusement, certaines personnes ont des « gueules »

Il y a pourtant des visages qui me facilitent énormément la vie.

Ceux qui possèdent une caractéristique très marquée.

Un nez particulier.

Une asymétrie.

Un élément un peu disproportionné.

Quelque chose d’inhabituel.

Bref : j’adore les gens qui ont des « gueules ».

Parce qu’un détail distinctif me donne enfin quelque chose auquel accrocher le visage.

Et finalement, c’est peut-être ma grand-mère qui m’a permis de comprendre le problème.

Pendant longtemps, je ne me demandais pas si j’étais capable de mémoriser un visage.

Je pensais simplement que tout le monde fonctionnait à peu près comme moi.

Puis elle a parlé de ce fameux portrait-robot.

Et depuis, une question me reste :

Quand vous regardez un visage, qu’est-ce qui reste réellement dans votre tête une fois que vous ne l’avez plus devant les yeux ?...

Quand le visage de mon mari change, je ne me sens plus en sécurité

Chez moi, la difficulté à reconnaître les visages touche quelque chose de très intime.

Elle touche mes relations affectives.

Je l’ai compris très jeune.

Adolescente, j’avais un petit copain qui habitait loin de chez moi. Nous ne pouvions donc pas nous voir régulièrement.

Quand il venait me rendre visite, je savais évidemment qui il était.

Je savais que c’était mon petit copain.

Je connaissais sa voix, notre histoire, notre relation.

Mais son visage, lui, ne m’était plus immédiatement familier.

C’était comme si le compteur avait été remis à zéro.

Il me fallait plusieurs jours auprès de lui pour retrouver mes repères.

Petit à petit, son visage redevenait le sien.

Puis nous nous séparions à nouveau.

Et la fois suivante, il fallait recommencer.

Le visage de référence

J’ai aujourd’hui 63 ans et cette sensation ne m’a jamais vraiment quittée.

Avec mon mari, j’ai compris que je fonctionne avec ce que j’appellerais un  visage de référence .

Une certaine apparence de lui.

Ses cheveux.

Ses lunettes.

Sa barbe.

Un ensemble de caractéristiques auxquelles je suis habituée et qui, lorsqu’elles sont réunies, me procurent quelque chose de très important :

la sensation immédiate que c’est lui.

Lorsque son apparence s’éloigne trop de cette référence, ce n’est pas seulement une difficulté de reconnaissance.

Cela peut provoquer chez moi une véritable angoisse.

Alors, je choisis ses lunettes avec lui

Quand mon mari doit changer de lunettes, je demande à l’accompagner chez l’opticien.

Pas parce que je tiens absolument à décider de son style.

Je veux voir les nouvelles lunettes.

Je veux participer au changement.

Je veux pouvoir intégrer progressivement cette nouvelle version de son visage.

Parce que j’ai peur qu’il rentre un jour avec une nouvelle monture et que quelque chose ne corresponde plus.

Il y a aussi sa barbe.

Il en avait une lorsque je l’ai connu.

Elle fait donc partie de mes repères.

Et je ne veux pas qu’il la coupe.

Là encore, ce n’est pas vraiment une question esthétique.

J’ai peur de ne plus le reconnaître.

Ses cheveux peuvent produire le même effet.

Lorsqu’ils deviennent trop longs, il arrive un moment où son visage s’éloigne suffisamment de mon image de référence pour que je commence à le perdre.

C’est difficile à expliquer parce que je sais parfaitement que mon mari reste mon mari.

Mes sentiments n’ont évidemment pas changé.

Mais l’évidence visuelle, elle, peut disparaître.

Et avec elle vient une forme d’insécurité affective.

Quelques mètres peuvent suffire pour perdre une cliente

Ces difficultés ne concernent pourtant pas uniquement mes proches.

J’ai longtemps travaillé dans un magasin d’encadrement.

Une cliente arrivait avec quelque chose à faire encadrer.

Nous pouvions discuter assez longuement.

Je regardais son document, nous choisissions ensemble le cadre, les couleurs, les matériaux.

Puis je partais dans l’atelier effectuer le travail.

Quelques mètres.

Quelques minutes.

Je revenais dans le magasin avec le cadre terminé.

Et là …

À qui dois-je le donner ?

Je pouvais ne plus reconnaître la cliente avec laquelle je venais pourtant de discuter.

Il fallait chercher.

Observer les réactions.

Attendre qu’elle se manifeste.

Et essayer de ne pas montrer que, dans ma tête, son visage avait déjà disparu.

De grands moments de solitude.

Et puis il y a l’aquagym

Je pratique également l’aquagym.

L’activité possède malheureusement un accessoire particulièrement efficace pour supprimer l’un de mes principaux repères :

le bonnet de bain.

Dans la piscine, toutes les femmes ont les cheveux cachés.

Et soudain, beaucoup se ressemblent.

Il me faut énormément de temps pour apprendre à les différencier.

Là où d’autres voient immédiatement plusieurs personnes familières, je dois reconstruire d’autres indices.

Une voix.

Une silhouette.

Une façon de bouger.

Une manière de parler.

J’ai longtemps cherché une explication ailleurs

Pendant longtemps, je n’avais pas vraiment compris ce qui m’arrivait.

J’ai cherché des explications dans mon histoire personnelle et mon enfance. Au cours de différentes thérapies, notamment l’EMDR et l’hypnose, j’ai essayé de comprendre d’où pouvait venir cette difficulté.

Sans trouver de réponse.

Lorsque j’ai découvert les témoignages sur la prosopagnosie, j’ai surtout rencontré beaucoup de récits sur les difficultés sociales.

Ne pas reconnaître un collègue.

Un voisin.

Une connaissance dans la rue.

Je m’y retrouvais.

Mais il me manquait quelque chose.

Je lisais beaucoup moins de témoignages parlant de ce que je vivais dans mes relations affectives.

De cette sensation étrange de connaître profondément quelqu’un et de pouvoir malgré tout perdre temporairement la familiarité de son visage.

Je sais que c’est lui

Aujourd’hui, je comprends mieux mes propres repères.

Et surtout, j’ai cessé de confondre deux choses.

Reconnaître un visage et reconnaître une personne.

Mon mari ne se résume évidemment pas à sa barbe, ses lunettes ou la longueur de ses cheveux.

Je le connais autrement.

Par sa voix.

Sa présence.

Sa façon de parler.

Tout ce que nous avons vécu ensemble.

Mais son apparence habituelle reste pour moi un repère extrêmement puissant.

Ce « visage de référence » fait partie de ce qui me permet de ressentir immédiatement, sans avoir besoin de réfléchir :

C’est lui.

Et lorsque ce visage change trop, mon cerveau peut avoir besoin de temps pour reconstruire cette évidence.

Mes sentiments, eux, n’ont pas besoin de ce délai...

Je croyais que ma prosopagnosie avait commencé à l’adolescence

Pendant longtemps, j’ai pensé que mes difficultés à reconnaître les visages avaient commencé vers 14 ou 15 ans.

C’est à cet âge que les problèmes sont devenus évidents.

Je pouvais faire la bise à la mauvaise personne.

Ignorer quelqu’un que je connaissais.

Croiser un camarade de classe sans savoir qui il était.

Et forcément, les autres interprétaient mon comportement.

On m’a reproché de « faire la fière ».

De faire semblant de ne pas voir les gens.

D’être hautaine.

Alors que la réalité était beaucoup plus simple :

je ne savais pas qui j’avais devant moi.

Même mes proches peuvent devenir des inconnus

Cela peut m’arriver avec des personnes extrêmement proches.

Mes parents.

Mes enfants.

Mon mari.

Si je les croise dans un contexte où je ne m’attends pas à les voir, je peux les regarder sans les reconnaître.

Ce n’est pas une simple hésitation.

Pendant quelques instants , c’est comme si je voyais cette personne pour la première fois.

Je peux regarder son visage.

Elle peut me regarder.

Mais rien ne vient me dire :

« C’est ton mari. »

« C’est ton enfant. »

« C’est ta mère. »

Le contexte joue un rôle énorme dans ma façon de reconnaître les gens.

Et j’ai mis très longtemps à comprendre à quel point.

Pourquoi cette fille me regarde ?

Un jour, je suis entrée dans une boutique.

Face à moi, il y avait une fille qui me regardait.

Immédiatement, j’ai été mal à l’aise.

Encore quelqu’un qui devait me connaître.

Et encore une fois, moi, je ne la reconnaissais pas.

Alors j’ai fait ce que je fais souvent dans ce genre de situation.

J’ai évité son regard.

Je me demandais :

Mais qui est-elle ?

Pourquoi me regarde-t-elle comme ça ?

Est-ce que je suis censée lui dire bonjour ?

Puis j’ai compris.

Il n’y avait aucune fille devant moi.

C’était un miroir.

Et cette personne que je n’osais pas regarder parce que j’avais peur de ne pas la reconnaître …

c’était moi.

L’entraîneur existe dans le gymnase

Mon fils fait du sport.

Deux fois par semaine, toutes les semaines de l’année, je vois son entraîneur.

Dans le gymnase, aucun problème.

Je sais qui il est.

Je vais lui dire bonjour.

Je lui parle.

Mais si je croise ce même homme à la boulangerie ?

Il peut me dire bonjour et je ne saurai absolument pas qui il est.

Même visage.

Même personne.

Mais plus de gymnase.

Et sans le contexte, je peux perdre son identité.

Cela m’est arrivé avec un autre entraîneur de l’un de mes enfants.

Il a fini par me faire une remarque :

« Vous pourriez me dire bonjour et me parler quand on se croise à l’extérieur, pourtant vous m’avez bien regardé ! »

Et c’est justement toute la difficulté.

Oui, je l’avais regardé.

Mais regarder un visage ne signifie pas nécessairement le reconnaître.

Je vois dans leurs yeux que je devrais savoir

Avec le temps, j’ai appris à repérer un autre indice.

La réaction de la personne.

Je croise quelqu’un.

Je ne sais pas qui c’est.

Mais je vois soudain dans son attitude une petite surprise.

Pourquoi ne lui ai-je pas dit bonjour ?

Pourquoi est-ce que je la regarde comme une inconnue ?

Et là, je comprends :

Mince. Je connais cette personne.

Le problème, c’est que cette information ne suffit pas à retrouver son identité.

Je sais désormais que je devrais la reconnaître.

Mais impossible de la « remettre ».

Alors commence l’enquête.

Tatouage, barbe, lunettes : tout est bon à prendre

Je passe énormément de temps à observer les gens.

Pas forcément leur visage dans son ensemble.

Je cherche surtout ce qui pourra me servir la prochaine fois.

Un tatouage.

Une barbe.

Des lunettes.

Une morphologie.

Une coiffure.

Un style vestimentaire.

Une caractéristique suffisamment stable et distinctive pour devenir un point de repère.

Certaines personnes sont relativement faciles.

Et puis il y a ceux que j’appellerais les « Monsieur et Madame Tout-le-Monde ».

Ceux pour lesquels je ne trouve aucun indice suffisamment distinctif.

Avec eux, c’est catastrophique.

Maintenant, je dis bonjour à des inconnus

Pendant longtemps, j’ai eu peur de saluer quelqu’un par erreur.

Aujourd’hui, j’ai adopté la stratégie inverse.

Dans le doute, je dis bonjour.

Parfois, la personne ne me connaît absolument pas.

Elle me regarde avec un air surpris.

Tant pis.

Je préfère désormais dire bonjour à un inconnu plutôt que de passer une nouvelle fois pour quelqu’un qui méprise une connaissance.

Parce que les gens peuvent prendre très mal le fait de ne pas être reconnus.

Et cela m’a déjà porté préjudice.

Alors j’ai commencé à éviter les gens

Les fêtes de village me stressent.

Les réunions scolaires de mes enfants me stressent.

Les foules me stressent.

Pas parce que je n’aime pas les gens.

Parce qu’une foule est remplie de personnes que je pourrais être censée connaître.

Alors, quand je marche, il m’arrive de garder la tête baissée.

Si je ne croise pas les regards, je réduis le risque.

Pas de regard.

Pas de personne qui me sourit.

Pas de connaissance que je devrais reconnaître.

Pas de malentendu.

Évidemment, socialement, cette stratégie n’est pas vraiment idéale.

Elle peut même produire exactement l’image que j’essaie d’éviter : celle d’une personne distante qui refuse de regarder les autres.

« Mais lui, c’est lequel ? »

Et puis il y a les films.

Quand plusieurs acteurs ont des apparences proches, je passe une partie de l’histoire à demander à mes proches :

« Attends … mais lui, c’est lequel ? »

« C’est celui de tout à l’heure ? »

« Mais c’était pas l’autre ? »

Pendant que les autres suivent tranquillement l’intrigue, moi, je dois d’abord résoudre le casting.

Heureusement, mes proches connaissent maintenant très bien mes difficultés.

Mon fils a mis un mot dessus

J’ai aujourd’hui 43 ans.

C’est mon fils, qui fait des études dans le domaine médical, qui m’a parlé de la prosopagnosie.

En découvrant ce terme, beaucoup de choses ont commencé à prendre sens.

Je n’ai pas reçu de diagnostic formel et je reste donc prudente sur ce point.

Mais cette difficulté n’a rien à voir, pour moi, avec le simple fait d’être distraite.

Je peux regarder quelqu’un attentivement.

Le problème n’est pas que je n’ai pas regardé son visage.

Le problème, c’est que son visage ne me permet pas de savoir qui il est.

Et puis je me suis souvenue de ma mère

Après avoir raconté mon histoire, quelque chose m’a pourtant travaillée.

Pourquoi étais-je si certaine que tout avait commencé à l’adolescence ?

En réfléchissant à mon enfance, un souvenir très ancien m’est revenu.

J’étais en maternelle.

Un jour, ma mère est venue me chercher à l’école.

Elle avait changé de coiffure.

Et je ne l’ai pas reconnue.

Ce sont les autres enfants qui m’ont prévenue :

« Il y a ta maman ! »

Je me souviens encore de mon incompréhension.

Comment avaient-ils fait ?

Comment ces enfants avaient-ils reconnu  ma propre mère  alors que moi, sa fille, je n’y arrivais pas ?

J’étais déboussolée.

Et surtout, j’avais ressenti de la peine et de la culpabilité.

C’était ma maman.

J’aurais dû la reconnaître.

Peut-être que rien n’a commencé à l’adolescence

Alors aujourd’hui, je vois mon histoire différemment.

Peut-être que mes difficultés n’ont pas commencé à 14 ou 15 ans.

Peut-être qu’avant cet âge, mon monde était simplement beaucoup plus petit.

La maison.

L’école.

Une salle de classe.

Ma famille.

Toujours les mêmes personnes dans les mêmes endroits.

Puis l’adolescence est arrivée.

Je suis sortie davantage seule.

Mon univers social s’est agrandi.

Les contextes se sont multipliés.

Et mes stratégies ont commencé à ne plus suffire.

Le problème n’était peut-être pas nouveau.

Il était simplement devenu impossible à cacher.

Aujourd’hui, je préviens les gens

Depuis peu, j’ai changé de stratégie.

Je parle de mes difficultés.

Lorsque je rencontre quelqu’un que je risque de revoir, je peux lui expliquer :

« Si la prochaine fois que l’on se croise je ne vous dis pas bonjour, ce n’est pas volontaire. J’ai des difficultés importantes à reconnaître les visages. Alors n’hésitez pas à venir me parler. »

Et quelque chose change immédiatement.

La personne sait.

Elle ne prendra peut-être pas mon absence de réaction pour du mépris.

Elle ne pensera pas forcément que je « fais la fière ».

Et moi, je n’ai plus besoin de consacrer autant d’énergie à faire semblant.

Souvent, j’ajoute un peu d’humour.

Parce que certaines situations sont objectivement assez drôles.

Ne pas reconnaître l’entraîneur à la boulangerie.

Dire bonjour à un parfait inconnu.

Ou entrer dans une boutique et se demander pendant quelques secondes qui est cette femme étrangement familière qui vous fixe.

On peut en rire.

Mais derrière ces anecdotes, l’impact social, lui, est bien réel.

Pendant des années, les autres ont parfois cru que je choisissais de ne pas les reconnaître.

Aujourd’hui, je commence enfin à pouvoir leur expliquer quelque chose de beaucoup plus simple :

je ne vous ignore pas. Je ne vous ai simplement pas reconnu...

Je savais que je la connaissais. Mais il fallait maintenant écrire son prénom

Récemment, j’étais en dédicace dans une librairie.

Les personnes venaient me voir, nous échangions quelques mots, puis je signais leur livre.

Tout se passait bien.

Jusqu’à ce qu’une femme arrive devant moi.

Immédiatement, j’ai su une chose :

Je la connaissais.

Aucun doute là-dessus.

Son visage m’était familier. Ce n’était pas une inconnue. Nous nous étions déjà rencontrées et, manifestement, elle me connaissait également.

Il ne restait qu’un minuscule problème.

Je n’avais absolument aucune idée de qui elle était.

Et soudain, il faut écrire un prénom

Dans beaucoup de situations, on peut gagner du temps.

On sourit.

On dit :

« Ça me fait plaisir de te voir ! »

On engage la conversation.

On attend patiemment qu’un indice apparaisse.

Un lieu.

Un souvenir commun.

Le nom d’une autre personne.

Et, avec un peu de chance, l’identité finit par revenir.

Mais lors d’une dédicace, il existe un moment particulièrement cruel.

Celui où l’on ouvre le livre, stylo à la main, et où il faut écrire :

« Pour … »

Pour qui ?

Panique.

Je ne pouvais décemment pas lui demander son prénom alors que tout, dans notre échange, indiquait que j’étais censée la connaître.

Alors mon cerveau s’est mis en mode survie.

Il fallait rédiger une dédicace chaleureuse, personnelle et parfaitement crédible …

sans utiliser son prénom.

J’ai trouvé un subterfuge.

Une formulation suffisamment naturelle pour que le prénom ne soit jamais nécessaire.

Dédicace écrite.

Livre signé.

Mission accomplie.

Elle est repartie avec son livre.

Et moi avec cette étrange petite victoire : réussir à cacher que je n’avais toujours pas retrouvé son identité.

Parce que la prosopagnosie, parfois, ce n’est pas seulement ne pas reconnaître quelqu’un.

C’est aussi devenir extrêmement douée pour terminer une phrase qui commence par « Pour … » sans jamais écrire ce qui devrait venir juste après...

J’ai peur de ne pas reconnaître ma propre mère

Il y a des personnes que je ne vois pas souvent.

Et avec le temps qui passe entre deux rencontres, une peur peut apparaître :

Et si je ne la reconnaissais pas ?

Cette peur existe même avec ma propre mère.

Je ne la vois pas très régulièrement et, parfois, je me demande ce qui se passerait si je la croisais sans m’y attendre.

Est-ce que son visage suffirait ?

Est-ce que je saurais immédiatement que c’est elle ?

Alors je révise les visages

J’ai trouvé une stratégie très simple.

J’utilise des photographies.

Je conserve des portraits de certaines personnes et je les regarde régulièrement.

J’observe leur visage.

J’essaie de le retenir, de le maintenir dans ma mémoire.

Cela ressemble presque à des révisions.

Sauf qu’au lieu de réviser une date, une formule ou un cours, je révise les visages des personnes que je connais.

Cela peut sembler étrange lorsqu’on reconnaît naturellement ses proches sans même avoir à y penser.

Pour moi, ces photos sont rassurantes.

Elles me permettent de rafraîchir une image qui pourrait autrement devenir trop floue avec le temps.

Parce que derrière cette petite habitude se cache une inquiétude beaucoup plus difficile à expliquer :

je ne regarde pas régulièrement le portrait de ma mère parce que j’ai peur de l’oublier.

Je le regarde parce que j’ai peur de ne pas la reconnaître...

Elle était heureuse de me revoir. Je n’ai jamais su qui elle était

J’étais étudiante.

Ce soir-là, dans un couloir de l’université, je regardais la feuille sur laquelle étaient affichés les résultats d’un examen.

Je cherchais mon nom.

Je l’ai trouvé.

J’étais reçue.

Une jeune fille est arrivée à son tour devant l’affichage.

Elle a cherché son nom.

Et son visage s’est décomposé.

Elle avait échoué.

Puis elle m’a vue.

Et immédiatement, elle m’a parlé avec familiarité.

Manifestement, elle me connaissait.

Et manifestement, j’étais censée la connaître aussi.

Je cherchais désespérément qui elle était

Je l’ai regardée attentivement.

De jolies boucles blondes.

Des yeux clairs.

Petite et menue.

Une voix douce.

J’avais devant moi toute une collection de détails.

Mais aucun ne me permettait de retrouver une identité.

Je cherchais dans ma mémoire.

Une camarade de cours ?

Quelqu’un rencontré à l’université ?

Une ancienne connaissance ?

Une amie d’amis ?

Rien.

Pourtant, elle était vraiment contente de me voir.

Malgré la tristesse de son échec, elle a tenu à m’inviter à dîner.

J’ai accepté.

Et pendant toute la soirée, une partie de moi a participé à la conversation pendant qu’une autre menait l’enquête.

J’écoutais chaque phrase en espérant un indice.

Un souvenir commun.

Un prénom.

Un lieu.

Une anecdote.

Quelque chose qui provoquerait enfin ce déclic :

Mais oui, bien sûr, c’est elle !

Le déclic n’est jamais venu.

Je n’ai jamais retrouvé son nom

Le dîner s’est terminé.

Nous nous sommes quittées.

Et je ne savais toujours pas qui elle était.

Je n’ai jamais réussi à mettre un nom sur son visage.

C’est une histoire ancienne maintenant.

J’ai oublié beaucoup de choses de mes années d’université.

Mais, curieusement, pas elle.

Je me souviens de ses boucles blondes.

De ses yeux clairs.

De sa petite silhouette.

De sa voix douce.

Je me souviens surtout qu’elle était heureuse de me retrouver alors qu’elle venait d’apprendre son échec.

Mais je ne me souviens toujours pas de qui elle était.

Et toutes ces années plus tard, j’y pense encore...

Il y a des personnes que je vois depuis vingt ans et que je ne reconnais toujours pas

De mon côté, ma difficulté à reconnaître les visages me semble presque sélective.

Ce n’est pas que tous les visages me soient étrangers.

Certains, je les reconnais parfaitement.

D’autres, jamais.

Et je ne sais pas vraiment pourquoi.

Petite, j’attendais que mes oncles parlent

Enfant, je confondais mes oncles.

Quand je les voyais, leur visage ne suffisait pas forcément à me dire lequel était devant moi.

Alors j’attendais.

Il suffisait qu’ils commencent à parler.

La voix faisait ce que le visage n’avait pas réussi à faire :

Ah oui, c’est lui !

Pourtant, je reconnais mes frères et sœurs, ma cousine et beaucoup de mes proches sans difficulté.

Mais pas tous.

Il existe même des personnes qui me sont proches et que, malgré le temps passé avec elles, je n’arrive toujours pas à reconnaître facilement.

C’est cela qui me donne cette impression étrange que ma difficulté est « sélective ».

Pourquoi ce visage-là reste-t-il et pas celui-ci ?

Je n’en sais rien.

Dans ma tête, parfois seulement un demi-visage

Ce qui est encore plus étrange, c’est que je sais dessiner des portraits.

Je peux regarder un visage, en observer les formes et les reproduire.

Mais lorsque j’essaie ensuite de me souvenir du visage d’une personne, l’image peut être très différente.

Parfois, j’ai comme un demi-visage .

Quelque chose d’incomplet.

D’autres fois, il ne reste qu’un détail.

Un élément très précis qui semble avoir survécu alors que le reste du visage a disparu.

Et ce sont justement ces détails qui peuvent devenir mes meilleurs alliés pour reconnaître quelqu’un.

Vingt ans à voir quelqu’un sans le reconnaître

Je travaille dans le commerce depuis longtemps.

Il y a donc des clients que je vois depuis mes débuts.

Cela fait parfois vingt ans que certaines personnes viennent.

Vingt ans.

On pourrait penser qu’après autant de rencontres, leur visage est forcément devenu familier.

Pourtant, certaines d’entre elles, je ne les reconnais toujours pas.

Je les regarde et elles se ressemblent.

Je sais rationnellement que je les ai probablement déjà vues des dizaines de fois, mais leur visage ne me permet pas de retrouver qui elles sont.

Et puis il y a les exceptions.

Une ou deux personnes que je reconnais immédiatement grâce à un détail physique très précis .

Un point de repère.

Une particularité.

Quelque chose auquel je peux m’accrocher.

C’est peut-être ce qui décrit le mieux ma façon de reconnaître les gens.

Je ne suis pas entourée de visages totalement inconnus.

Certains me sont évidents.

Certains apparaissent dans ma mémoire à moitié.

Certains se résument à un détail.

Et d’autres, même après vingt ans, refusent obstinément de devenir familiers...

J’attends que les autres me reconnaissent avant de leur dire bonjour

À l’université, nous étions une cinquantaine dans ma classe.

Un groupe stable.

Les mêmes étudiantes, semaine après semaine, mois après mois.

Au bout d’un an et demi, je devrais normalement avoir su reconnaître tout le monde.

Mais non.

Il y avait celles dont j’étais proche. Elles, je les reconnaissais.

Et puis il y avait celles qui avaient quelque chose de suffisamment distinctif pour m’aider, notamment une coiffure ou des cheveux faciles à repérer.

Pour les autres, cela restait compliqué.

Après un an et demi passé dans la même classe, je pouvais encore regarder une personne et me demander :

Est-ce que je la connais ?

Alors, j’évite les prénoms

Avec le temps, j’ai développé des stratégies.

La plus simple consiste à éviter autant que possible de prononcer le prénom des gens.

Parce qu’utiliser un prénom, c’est prendre un risque.

Si je dis « Bonjour Marie ! » et que Marie est effectivement devant moi, tout va bien.

Si c’est Julie, la conversation commence nettement moins bien.

Alors je reste souvent dans le vague.

Mais j’ai surtout développé une autre habitude, beaucoup plus discrète.

J’attends que l’autre personne me reconnaisse en premier.

Quand je croise quelqu’un, je ne vais pas immédiatement lui montrer que je suis heureuse de le voir.

J’observe.

J’attends un sourire.

Un bonjour.

Un signe de familiarité.

Quelque chose qui me confirme :

Cette personne me connaît.

Alors seulement, je peux répondre chaleureusement.

Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’aller vers les autres.

C’est que je dois d’abord savoir si je suis réellement censée les connaître.

Dans la salle d’attente, ce sont mes clients qui me trouvent

Cette stratégie m’accompagne jusque dans mon travail.

Lorsque j’arrive dans une salle d’attente où se trouvent plusieurs personnes, je ne suis pas toujours certaine de reconnaître mon client.

Alors je compte sur quelque chose de très simple :

lui me reconnaît.

J’entre.

Je regarde les personnes présentes.

Et j’attends.

Un regard qui s’accroche au mien.

Quelqu’un qui se lève.

Un sourire.

Un mouvement dans ma direction.

C’est finalement mon client qui, sans le savoir, me permet de l’identifier.

Cela fonctionne plutôt bien.

Mais cela inverse une petite mécanique sociale que la plupart des gens ne remarquent même pas.

Pour beaucoup, reconnaître quelqu’un provoque le sourire et le « bonjour ».

Pour moi, c’est parfois le sourire et le « bonjour » de l’autre qui me permettent de comprendre que je dois le reconnaître .

Alors je peux enfin sourire à mon tour...

J’ai suivi certains clients pendant dix ans sans réussir à les reconnaître

Pendant longtemps, j’ai travaillé comme commerciale.

Mon métier consistait donc à rencontrer des clients, créer une relation avec eux, les suivre pendant des années et, détail apparemment utile dans une relation commerciale …

les reconnaître.

Pour moi, chaque rendez-vous était une source d’angoisse.

Je pouvais parfaitement connaître mon client.

Savoir pour quelle entreprise il travaillait.

Connaître son dossier.

Me souvenir de nos conversations, de ses demandes, de son activité.

Et pourtant, au moment d’arriver au rendez-vous, une question prenait toute la place :

À quoi ressemble-t-il déjà ?

Réviser son client avant de le rencontrer

J’avais pourtant développé une stratégie.

Avant un rendez-vous, je cherchais mon client sur LinkedIn.

Je regardais attentivement sa photo.

J’essayais de mémoriser son visage.

Je révisais, en quelque sorte.

Comme avant un examen.

Puis j’arrivais au rendez-vous.

Je regardais les personnes présentes …

Et la photo LinkedIn ne m’était pratiquement d’aucune aide.

Parce que, pour moi, il n’y a presque aucun lien entre un visage sur une photographie et ce même visage dans la réalité .

Sur LinkedIn, j’avais appris une image fixe.

Devant moi se trouvait une personne qui bougeait, parlait, souriait, tournait la tête, avec une lumière, une coiffure ou une expression différentes.

Je savais que c’était théoriquement le même visage.

Mais mon cerveau, lui, n’avait visiblement pas reçu la note de service.

Dix ans plus tard, toujours le même doute

On pourrait penser qu’avec le temps, le problème disparaît.

Qu’après trois, cinq ou dix rendez-vous, le visage finit nécessairement par s’imprimer.

Ce n’était pas toujours le cas.

J’ai suivi certains clients pendant plus de dix ans .

Dix années de rendez-vous.

D’échanges.

De dossiers.

De discussions professionnelles.

Je les connaissais.

Et pourtant, après toutes ces années, je pouvais encore avoir du mal à les reconnaître.

C’est probablement cela qui est le plus difficile à expliquer.

Je n’avais pas oublié ces personnes.

Je connaissais notre histoire professionnelle.

Je savais qui elles étaient.

Mais leur visage ne me donnait pas nécessairement accès à toutes ces informations.

Il fallait d’abord que quelque chose fasse le lien.

Une voix.

Un contexte.

Une phrase.

Un élément de la conversation.

Et soudain, tout revenait.

Commerciale, mais pas portraitiste pour la police

Pendant toutes ces années, je me suis souvent fait une réflexion.

Si un jour je suis témoin d’un crime, la police ferait mieux de ne pas trop compter sur moi.

« Pouvez-vous nous décrire le suspect ? »

Alors…

Il avait …

Un visage.

Probablement deux yeux.

Un nez, avec une assez forte probabilité.

Pour le reste, bonne chance.

Je serais totalement incapable de construire un portrait-robot fiable d’une personne que je viens de voir.

Et finalement, cette plaisanterie résume assez bien ce que j’ai vécu comme commerciale.

Je pouvais connaître quelqu’un professionnellement pendant dix ans, connaître son entreprise, ses besoins, nos conversations et notre histoire commune …

mais rester incapable de retrouver facilement son identité à partir de son seul visage.

Je n’oubliais pas mes clients.

Je ne les reconnaissais simplement pas comme les autres...

Dans le RER, je n’ose plus aller vers les gens

Au travail, je reconnais mes collègues.

Enfin…

Je les reconnais surtout là où ils sont censés être .

Dans mon service, avec leurs vêtements habituels, dans le décor où j’ai l’habitude de les croiser, tout va plutôt bien.

Mais il suffit de déplacer une personne de quelques dizaines de mètres pour que les choses deviennent beaucoup moins évidentes.

Je peux croiser un collègue dans un autre service et hésiter.

Pour le personnel soignant, c’est encore plus flagrant : une personne que je connais en blouse peut devenir beaucoup plus difficile à identifier lorsqu’elle est habillée en civil.

Même si elle se trouve exactement dans le service où je la croise habituellement.

Comme si mon cerveau avait enregistré :

Visage + blouse + endroit = cette personne.

Retirez la blouse et l’équation ne fonctionne plus.

Une coiffure peut faire disparaître quelqu’un

Les changements importants de coiffure me posent également problème.

Une personne peut m’être très familière, mais si elle lisse soudainement ses cheveux ou change radicalement de couleur, je peux ne plus la reconnaître.

En revanche, elle peut changer de lunettes …

Et je ne remarquerai probablement rien.

Apparemment, mon cerveau a établi sa propre hiérarchie des informations importantes et n’a jugé utile de prévenir personne.

Le plus étrange, c’est que cela ne concerne pas seulement les autres.

Un jour, je me suis fait faire des mèches blondes pour la première fois.

Je suis passée devant un miroir.

Et pendant un instant …

je ne me suis pas reconnue.

La personne dans le miroir était évidemment moi.

Je le savais rationnellement.

Mais l’image que je voyais ne correspondait plus immédiatement à celle que j’attendais.

Mes voisins existent surtout dans ma résidence

Même chose avec mes voisins.

Dans ma résidence, je peux savoir qui ils sont.

Mais croisés ailleurs, ils deviennent beaucoup plus difficiles à identifier.

Parce qu’un voisin dans ma résidence possède tout un contexte autour de lui.

Un bâtiment.

Un étage.

Une porte.

Un endroit où j’ai l’habitude de le voir.

Un voisin dans une rue à plusieurs kilomètres de chez moi devient simplement …

une personne.

Et parfois une personne vaguement familière.

La femme du RER

Un jour, dans le RER, j’ai aperçu une femme.

Cette fois, j’étais certaine de moi.

Une amie du lycée.

Je suis donc allée vers elle.

Je lui ai parlé avec la familiarité parfaitement normale de quelqu’un qui retrouve une ancienne connaissance.

Sauf qu’elle ne réagissait pas comme prévu.

J’ai insisté.

Parce que lorsqu’on est persuadée d’avoir reconnu quelqu’un, la conclusion logique n’est évidemment pas immédiatement :

« Je me suis trompée de personne. »

On pense plutôt :

« Elle ne me reconnaît pas. »

Alors j’ai continué.

Jusqu’à ce qu’elle finisse par me dire clairement qu’elle n’était pas du tout la personne que je croyais.

Grand moment de solitude.

Cette histoire pourrait être simplement amusante.

Mais elle a eu une conséquence beaucoup moins drôle.

Depuis, lorsque je crois reconnaître quelqu’un dans la rue, je ne vais plus vers cette personne.

Même lorsque j’ai une forte impression de familiarité.

Je préfère risquer de ne pas saluer quelqu’un que je connais plutôt que de revivre cette situation.

Je connais parfaitement mes parents, mais ne me demandez pas de les décrire

Il y a pourtant quelque chose qui me trouble dans toutes ces histoires.

Je reconnais mes parents.

Je reconnais mes proches.

Je les reconnais également sur les photographies.

Je me reconnais moi-même sur les photos.

Mais si vous me demandez de fabriquer un portrait-robot de l’un d’eux …

Impossible.

Quelle est précisément la forme du nez de mon père ?

Les yeux de ma mère ?

La forme exacte de leur visage ?

Je ne sais pas.

Et je serais tout aussi incapable de réaliser mon propre portrait-robot.

Je connais mon visage.

Je sais évidemment à quoi je ressemble.

Mais essayer de reconstruire mentalement ses différentes caractéristiques est une autre histoire.

Alors, peut-être que je ne suis simplement pas physionomiste ?

C’est la question que je me pose encore.

Peut-être que je suis simplement très mauvaise avec les visages.

Après tout, je reconnais mes proches. Je reconnais les photographies. Je ne suis pas systématiquement perdue devant les personnes que je connais.

Mais je remarque aussi à quel point le contexte participe à ma reconnaissance .

La blouse du soignant.

Le service dans lequel travaille mon collègue.

La résidence où habite mon voisin.

La coiffure d’une personne.

Et lorsque ces repères changent, la reconnaissance devient beaucoup plus fragile.

Je ne sais pas encore exactement où placer la frontière entre être « peu physionomiste » et être prosopagnosique.

Mais je sais une chose.

Depuis cette femme dans le RER, lorsque je crois reconnaître quelqu’un dans la rue, je garde généralement mon intuition pour moi.

Au pire, j’aurai ignoré une connaissance.

Au mieux, j’évite d’expliquer pendant cinq minutes à une parfaite inconnue pourquoi nous étions soi-disant ensemble au lycée...

J’ai arrêté d’essayer de retenir les visages

Enfant, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir de problème pour reconnaître les gens.

Je vivais dans un cercle assez restreint. Ma famille, mes proches, les mêmes personnes autour de moi. Tout ce petit monde avait sa place, son contexte, ses habitudes.

Puis j’ai rencontré mon mari.

Et j’ai changé de région pour le rejoindre.

Avec lui est arrivé un village entier de nouveaux visages.

Il me présentait les gens.

« Lui, c’est untel. »

« Elle, c’est machin. »

Je les rencontrais une fois.

Puis deux.

Puis dix.

Et malgré tout, la fois suivante, je me demandais encore :

Mais c’est qui ?

Cela fait maintenant cinquante-deux ans.

Et pour certaines personnes du village, je ne sais toujours pas vraiment « qui est qui ».

Mon dentiste n’existe apparemment que chez le dentiste

J’ai longtemps fonctionné sans comprendre ce qui se passait.

Dans la rue, il m’arrivait de saluer chaleureusement de parfaits inconnus parce que j’étais persuadée de les connaître.

Et, à l’inverse, de passer devant des personnes que je connaissais sans leur dire bonjour.

Mon dentiste, par exemple.

Je sais parfaitement qui est mon dentiste.

Dans son cabinet.

Avec sa blouse, dans son environnement, là où je m’attends à le voir.

Croisé dans la rue avec d’autres vêtements ?

Beaucoup moins évident.

Même chose avec mon médecin.

Sortez certaines personnes de leur décor habituel et une partie de mes repères disparaît avec le décor.

En revanche, si elles parlent avant que je les voie, tout peut changer.

La voix arrive et, soudain :

Mais oui, bien sûr !

Je ne reconnais donc pas seulement une personne avec son visage. Je la reconnais avec tout ce qu’il y a autour : sa voix, ses vêtements, ses lunettes, ses bijoux, ses particularités et surtout le contexte dans lequel je m’attends à la rencontrer.

Bienvenue au musée, rappelez-moi qui vous êtes

Je travaille à l’accueil d’un musée.

Autant dire que des visages, j’en vois passer.

Beaucoup.

J’ai donc développé mes propres stratégies.

Je mémorise un vêtement.

Des lunettes.

Un bijou.

Un signe particulier.

Tout ce qui peut devenir une petite balise et me permettre de retrouver la personne.

Mais ces indices ne suffisent pas toujours.

Alors j’ai développé une autre technique, beaucoup plus simple : je préviens les gens.

Si je sais qu’une personne va revenir un peu plus tard, je lui explique que j’ai des difficultés à reconnaître les visages.

Et je lui demande :

« Quand vous revenez, rappelez-moi simplement de quoi nous avons parlé. »

Il suffit généralement d’un mot.

Une exposition.

Un billet.

Un renseignement.

Une réservation.

Et tout revient.

Je n’ai pas forcément besoin de reconnaître le visage.

J’ai besoin de retrouver le contexte.

J’ai cru que j’avais peut-être Alzheimer

Vers 40 ans, pourtant, cette difficulté a commencé à m’inquiéter sérieusement.

Je suis allée voir mon médecin.

Je lui ai demandé s’il existait une méthode, un exercice, quelque chose qui permettrait d’apprendre à mémoriser les visages.

Ce qui m’intriguait, c’est que ma mémoire fonctionnait très bien par ailleurs.

Je pouvais retenir des chiffres.

Des codes.

Toutes sortes d’informations.

Pourquoi les visages, eux, refusaient-ils de rester ?

J’ai commencé à avoir peur.

Et si c’était un problème de mémoire ?

Et si c’était le début d’une maladie d’Alzheimer ?

Je n’avais aucune explication.

Alors, forcément, j’en fabriquais de beaucoup plus inquiétantes.

Puis un jour, j’ai entendu un mot à la télévision

C’est finalement une émission de télévision qui m’a apporté la réponse.

J’y ai entendu un mot que je ne connaissais pas :

prosopagnosie.

On décrivait des personnes qui avaient des difficultés spécifiques à reconnaître les visages.

Et je me suis reconnue.

Mes erreurs.

Mes hésitations.

Les personnes que je reconnaissais dans un contexte mais plus dans un autre.

La voix qui fonctionnait mieux que le visage.

Toutes ces années à me demander pourquoi je pouvais retenir un code sans parvenir à mémoriser correctement quelqu’un que j’avais déjà rencontré plusieurs fois.

Tout cela avait enfin une cohérence.

Et surtout, ce n’était pas Alzheimer.

Ce soulagement-là a été immense.

« Tu ne fais aucun effort »

Pendant longtemps, mon mari pensait que je ne faisais simplement pas assez d’efforts.

Il pouvait s’agacer.

Après tout, il m’avait présenté cette personne plusieurs fois.

Comment pouvais-je encore ne pas savoir qui elle était ?

Le problème, c’est que j’en faisais justement, des efforts.

Beaucoup.

J’essayais de retenir.

J’observais.

Je cherchais des caractéristiques.

Je culpabilisais lorsque cela ne fonctionnait pas.

Depuis que nous avons compris qu’il s’agissait de prosopagnosie, son regard a changé.

Aujourd’hui, il comprend.

Mieux encore : il lui arrive de prévenir lui-même les personnes que nous rencontrons.

Il est devenu, en quelque sorte, une partie de mon système de compensation.

Enfin reconnue

Plus tard, j’ai découvert l’Association Prosopagnosie de Langue Française.

Et quelque chose d’important s’est encore déplacé.

Je n’étais plus seulement celle qui « ne fait pas attention ».

Je n’étais pas « tête en l’air ».

Je n’étais pas malade.

Je pouvais enfin me reconnaître dans les expériences d’autres personnes qui vivaient les mêmes situations.

Et surtout, j’ai fini par arrêter de me battre contre quelque chose qui ne fonctionnait tout simplement pas de cette manière chez moi.

Pendant des années, j’avais essayé de retenir les visages .

Aujourd’hui, je ne me prends plus la tête.

Je sais que je reconnais autrement.

Je cherche une voix.

Un vêtement.

Des lunettes.

Un bijou.

Un contexte.

Un mot qui me permettra de raccrocher les wagons.

Et lorsque je ne reconnais vraiment pas quelqu’un, je l’explique.

Avec humour, généralement.

Parce qu’un détail a finalement changé beaucoup de choses dans ma vie :

avant, je ne reconnaissais pas les gens et j’avais honte.

Aujourd’hui, il m’arrive toujours de ne pas les reconnaître.

Mais au moins, je sais pourquoi...

J’ai traité le contrôleur de robot… devant le contrôleur

Je suis dans le train avec mon mari.

Le contrôleur arrive.

Contrôle des billets.

Et là, mauvaise nouvelle : nous nous sommes trompés de train.

Le contrôleur ne semble pas particulièrement sensible à notre détresse ferroviaire. Mauvais train, mauvais billet, mauvaise journée : amende.

Je le trouve franchement peu sympathique.

Un peu froid.

Très règlement-règlement.

Bref, dans ma tête, le verdict tombe : un robot de la SNCF.

Un peu plus tard, je vois passer un autre contrôleur.

Et puisque visiblement je considère que la SNCF dispose d’un service après-vente émotionnel, je décide de lui faire part de mon mécontentement.

Je lui explique donc tranquillement :

« Franchement, votre collègue n’était vraiment pas sympa. On s’est juste trompés de train et il nous a mis une amende. Un vrai robot ! »

À côté de moi, mon mari me regarde.

Pas le regard amoureux.

Pas le regard amusé.

Le regard très précis qui signifie :

Mais qu’est-ce que tu es en train de faire ?

Je continue probablement encore quelques secondes avant de comprendre.

Ce n’était pas un autre contrôleur .

C’était le même contrôleur .

Celui qui venait de nous mettre l’amende.

Celui que j’étais donc en train de traiter de robot en lui parlant de lui-même à la troisième personne.

Voilà.

Je ne sais pas toujours si ce genre de situation vient de ma difficulté à reconnaître les visages, d’un moment d’inattention ou d’un merveilleux cocktail des deux.

Mais une chose est certaine : quand cela arrive, c’est embarrassant.

Et manifestement, lorsque je ne reconnais pas quelqu’un, je ne devrais jamais partir du principe qu’il s’agit de la personne idéale pour lui dire du mal de quelqu’un d’autre.

Surtout dans un train...

J’ai le son, mais pas l’image

Je peux reconnaître quelqu’un à cent mètres.

Je vois une silhouette au loin et, sans vraiment savoir pourquoi, je suis certaine de savoir qui c’est.

Puis la personne se rapproche.

Son visage devient visible.

Et là … je ne la reconnais plus.

Je me dis que je me suis trompée.

Parfois, la personne parle et sa voix confirme immédiatement ma première intuition. D’autres fois, je vérifie plus tard si elle se trouvait bien à cet endroit ce jour-là.

J’avais raison.

Je suis donc capable de reconnaître certaines personnes grâce à leur silhouette, leur démarche ou quelque chose que je serais bien incapable de décrire consciemment.

Mais quand leur visage entre dans l’équation, tout peut se compliquer.

La phrase qui me caractérise probablement le mieux est finalement très simple :

J’ai le son, mais pas l’image.

Cinq minutes pour oublier un visage

Les entretiens d’embauche ont souvent été de grands moments de solitude.

Je peux passer un entretien entier avec quelqu’un, être recrutée, puis arriver le premier jour de travail et ne pas reconnaître la personne qui m’a embauchée.

Pas simplement hésiter sur son identité.

Ne même pas avoir le sentiment de l’avoir déjà vue quelque part.

J’ai pourtant essayé consciemment de mémoriser les visages pendant les entretiens. Mais j’ai l’impression que l’effort de concentration nécessaire pour répondre aux questions, réfléchir et gérer le stress m’empêche justement d’enregistrer la personne qui se trouve devant moi.

Une fois, après un entretien, mon futur responsable m’a fait visiter les bureaux.

Il m’a présenté mes futurs collègues. J’ai serré des mains, dit bonjour, essayé d’enregistrer tout ce petit monde.

Puis nous sommes partis visiter l’usine.

Quelques minutes plus tard, nous avons croisé un jeune homme.

Son visage m’a semblé vaguement familier.

Je lui ai donc dit :

« Bonjour ! Tiens, il me semble qu’on se connaît, mais je ne me souviens plus du contexte … »

Il m’a regardée.

« Oui, bien sûr. On s’est rencontrés au bureau il y a cinq minutes. »

Cinq minutes.

Sous le regard de mon futur chef.

Voilà.

Cet homme est ensuite devenu un excellent collègue pendant plusieurs années.

Mais nos cinq premières minutes ensemble avaient déjà disparu.

Heureusement, il existe les trombinoscopes

J’ai découvert quelque chose qui m’aide énormément : les photographies.

Un visage vivant bouge sans cesse.

Il sourit, parle, tourne la tête, change d’expression. J’ai l’impression de recevoir trop de versions différentes et de ne savoir laquelle mémoriser.

Une photographie, elle, ne bouge pas.

Je peux l’observer et enregistrer une image stable.

Ensuite, lorsque je rencontre réellement la personne, son visage vivant finit parfois par passer fugitivement par cette image mémorisée.

Et là :

C’est elle !

Le trombinoscope est donc devenu un outil précieux.

Je me suis progressivement enfermée dans mon bureau

Pendant quelques années, j’ai travaillé dans l’entreprise de mon mari sur des tâches administratives.

Au début, j’adorais accueillir les clients.

Les renseigner, discuter avec eux, essayer de résoudre leurs problèmes : j’y prenais vraiment plaisir.

Puis les difficultés se sont accumulées.

Des personnes revenaient et je ne les reconnaissais pas.

Certaines avaient déjà longuement discuté avec moi. D’autres étaient devenues des amis de mon mari.

Elles arrivaient avec la familiarité naturelle de quelqu’un qui vous connaît.

Moi, je n’avais aucune idée de qui elles étaient.

Petit à petit, j’ai cessé d’aller vers les clients.

Je me suis installée dans mon bureau et j’ai limité les interactions.

Pas parce que je n’aimais plus accueillir les gens.

Parce que j’étais trop mal à l’aise.

L’enquête photographique clandestine

Lorsque j’étais seule dans l’entreprise, impossible évidemment de me cacher dans mon bureau.

Il fallait accueillir les clients.

Avec certains, je pouvais simplement demander :

« Vous pouvez me rappeler votre nom ? »

Mais il y avait une catégorie beaucoup plus compliquée.

La personne qui entre …

…et vient vous faire la bise.

Là, demander « Vous êtes qui ? » devient socialement légèrement plus délicat.

Alors je jouais la comédie.

Je souriais.

Je discutais.

Je cherchais désespérément des indices dans la conversation.

Et lorsque la personne repartait, j’attendais qu’elle remonte dans sa voiture …

…et je prenais discrètement une photo.

Puis j’envoyais la photo à mon mari :

« C’est qui ? »

Une technologie de pointe au service de la reconnaissance faciale humaine.

Trois semaines de vacances, six mois d’absence

Même avec toutes les stratégies que j’ai développées, il m’arrive encore de dire bonjour deux fois à la même personne.

Ou de saluer familièrement quelqu’un que je ne connais absolument pas.

Ou de ne plus reconnaître une personne que je n’ai pas vue depuis quelque temps.

Les retours de vacances sont particulièrement difficiles.

Trois semaines sans voir quelqu’un peuvent donner à mon cerveau l’impression que six mois se sont écoulés.

Les soirées, les débuts dans une nouvelle entreprise ou les grands rassemblements demandent donc énormément d’énergie.

Parce qu’il faut constamment chercher.

Observer.

Déduire.

Éviter les erreurs.

Et faire tout cela pendant que les autres discutent tranquillement.

Mon cerveau connaissait le plan des bureaux

Je viens justement de commencer dans une nouvelle entreprise.

Beaucoup de salariés sont en télétravail et, lorsqu’ils viennent sur place, ils n’ont pas de bureau attitré.

Pour moi, c’est extrêmement compliqué.

Je ne peux plus utiliser l’un de mes principaux systèmes de reconnaissance : la géographie.

Dans mes anciens emplois, je savais inconsciemment que telle personne se trouvait à tel endroit.

Le bureau faisait partie de son identité.

En découvrant ce nouvel environnement, j’ai compris quelque chose d’assez drôle : je connaissais autrefois les plans des bureaux par cœur.

Je ne mémorisais pas seulement mes collègues.

Je mémorisais mes collègues dans l’espace .

Déplacez tout le monde et mon annuaire interne perd une partie de son classement.

Plusieurs visages pour une seule personne

Il m’arrive aussi quelque chose de très étrange lorsque je parle longtemps en tête à tête avec une personne que je connais sans qu’elle me soit très proche.

Un collègue, par exemple. Ou un psychologue.

Pendant la conversation, j’ai parfois l’impression que son visage change.

Je vois presque plusieurs versions de la même personne.

Et surtout plusieurs âges.

Elle peut me sembler avoir dix ou vingt ans de plus, puis de moins, sans que je puisse réellement lui attribuer un âge.

Curieusement, cela s’atténue énormément lorsque je connais son âge exact.

Comme si cette information venait stabiliser quelque chose.

À quoi ressemblait mon collègue aujourd’hui ?

En fin de journée, je peux avoir travaillé plusieurs heures avec quelqu’un et être incapable de dire comment cette personne était habillée.

Robe ou pantalon ?

Aucune idée.

Cravate ?

Mystère.

Lunettes ?

Peut-être.

Cheveux courts ou longs ? Raides ou bouclés ? Blonds, bruns ou gris ?

Je ne sais pas.

La personne est-elle chauve ? Barbue ? Moustachue ?

Toutes ces informations qui semblent évidentes aux autres ne sont pas nécessairement enregistrées chez moi.

Il peut même m’arriver de ne pas intégrer immédiatement le genre apparent de la personne.

Un jour, dans un magasin, un vendeur commence à me conseiller puis s’éloigne.

Quelques instants plus tard, je vois un vendeur près de moi et je poursuis naturellement la conversation exactement là où nous l’avions laissée.

Sauf que ce n’était pas la même personne.

Il y avait un vendeur.

Et une vendeuse.

Oups.

Je serais un témoin absolument catastrophique

Cette difficulté ne concerne d’ailleurs peut-être pas uniquement les visages.

J’ai un jour été témoin d’un accident suivi d’un délit de fuite.

La police m’a demandé de décrire la voiture.

Sa couleur ?

Je ne savais pas.

Sa marque ?

Non plus.

Son modèle ?

Encore moins.

Sa taille ?

Toujours pas.

Une voiture venait de passer devant moi dans des circonstances suffisamment importantes pour nécessiter l’intervention de la police et mon cerveau avait apparemment décidé que ses caractéristiques physiques étaient des informations facultatives.

Comme témoin, on a connu plus utile.

Le cinéma, cette réunion géante de gens que je ne connais pas

Regarder un film peut également devenir compliqué.

Il me faut parfois plus de la moitié du film pour comprendre qui sont les personnages.

Avec des flash-backs, cela devient carrément sportif.

Il m’arrive donc de regarder un film deux fois : une première pour comprendre qui est qui, une seconde pour profiter réellement de l’histoire.

J’ai maintenant trouvé une stratégie.

Avant certains films, je demande à ChatGPT de me présenter les personnages : leur rôle, les éléments permettant de les différencier et les âges auxquels ils apparaissent dans l’histoire.

Avec cette petite préparation, je peux enfin profiter du film dès le premier visionnage.

Je reconnais également très rarement un acteur d’un film à l’autre.

Et lorsqu’une personnalité apparaît à la télévision, je peux demander à mes proches :

« C’est bien lui ? »

Même lorsqu’il s’agit du président de la République.

Ma mère ne m’a pas reconnue le jour de mon mariage

Et puis il y a cette histoire qui me fait particulièrement sourire parce que, pour une fois, je me suis retrouvée de l’autre côté.

Le jour de mon mariage, ma mère s’est approchée de moi.

J’étais coiffée et maquillée différemment.

Je ne portais pas une robe blanche traditionnelle.

Elle est venue très gentiment me proposer son aide, parce que le terrain était accidenté et que je portais des talons.

Et elle m’a vouvoyée.

Ma propre mère.

Le jour de mon mariage.

Elle ne m’avait absolument pas reconnue.

Lorsque je lui ai parlé, j’ai vu son visage se décomposer. Pendant quelques secondes, elle a semblé perdue, presque effrayée.

Mon mari, lui, a trouvé la situation très drôle.

Moi, beaucoup moins.

Pas parce que j’étais vexée.

Parce qu’une pensée m’a immédiatement traversé l’esprit :

Ça pourrait tellement m’arriver.

Je savais exactement ce qu’elle venait de ressentir.

J’ai le son, mais pas l’image

Pendant longtemps, ma meilleure compensation a été la voix.

Je reconnaissais les gens grâce à leur timbre, leur façon de parler, leurs expressions et leurs tics de langage.

Ces dernières années, ma capacité à reconnaître les voix a diminué.

Et je mesure maintenant à quel point elle compensait mes difficultés avec les visages.

Heureusement, il me reste encore le langage.

Une expression typique.

Une tournure de phrase.

Une manière bien particulière de raconter quelque chose.

Une silhouette aperçue au loin.

Une place habituelle dans un bureau.

Une photo mémorisée.

Je reconnais les personnes avec tout ce que je peux récupérer autour de leur visage.

Parce qu’au fond, la meilleure façon de résumer ma prosopagnosie tient toujours dans cette petite phrase :

J’ai le son, mais pas l’image...

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Elle connaissait mon prénom. Moi, je ne savais même pas si on se faisait la bise

La semaine dernière, je suis allée manger dans un fast-food situé dans un quartier où je ne vais pratiquement jamais.

Une femme à peu près de mon âge me regarde.

Elle me dévisage.

Puis elle sourit.

Et j’entends : « Oh, Mila, salut ! »

Mince.

Elle connaît mon prénom.

Donc elle me connaît.

Et moi …

absolument aucune idée de qui elle est.

Mon cerveau lance l’enquête

À cet instant, ma tête se met à fonctionner à toute vitesse.

  • Qui est cette femme ?
  • Une collègue ?
  • Une ancienne collègue ?
  • Quelqu’un que je vois au sport ?
  • Une connaissance que j’ai croisée récemment ?
  • Une personne que je n’ai pas vue depuis dix ans ?

Et surtout : On se connaît comment ?

Parce que connaître l’identité de quelqu’un, c’est une chose.

Mais quand on ne reconnaît pas son visage, on ignore aussi soudainement toutes les règles de la relation.

  • Est-ce qu’on se fait la bise ?
  • Est-ce qu’on se connaît juste assez pour se dire bonjour ?
  • Est-ce qu’on a déjà passé des soirées ensemble ?
  • Est-ce qu’elle connaît ma famille ?
  • Est-ce que je suis censée savoir ce qu’elle devient dans la vie ?

Je cherche un indice.

Rien.

J’espère presque que nous sommes amies

Et le plus absurde, c’est que je la trouve immédiatement très sympathique.

Elle est souriante.

Avenante.

Elle a vraiment l’air contente de me voir.

Et pendant que j’essaie désespérément de comprendre qui elle est, une pensée me traverse : Ce serait chouette qu’on soit amies.

Peut-être qu’on l’est, d’ailleurs.

C’est tout le problème.

Elle possède une information essentielle que je n’ai pas :

elle sait quelle relation nous avons.

Moi, je suis devant une parfaite inconnue qui connaît mon prénom.

Sourire. Fuir.

Je pourrais lui demander : « Excuse-moi, mais qui es-tu ? »

Mais dans l’instant, je n’y arrive pas.

Parce qu’elle semble me connaître suffisamment pour que la question me paraisse embarrassante.

Alors j’utilise la stratégie de secours.

Le sourire poli.

Celui qui peut vouloir dire à peu près n’importe quoi.

Bonjour.

Ravie de te voir.

Je sais parfaitement qui tu es.

Tout va bien.

Aucune panique actuellement à bord.

Puis je pars aussi vite que possible.

Je ne saurai probablement jamais qui elle était

Depuis, évidemment, j’y pense.

J’ai essayé de chercher mentalement.

  • Travail ?
  • Sport ?
  • Amis ?
  • Ancienne connaissance ?

Rien.

Je ne sais toujours pas qui était cette femme.

Et puisque je n’ai pas osé lui demander sur le moment, je ne le saurai probablement jamais.

C’est peut-être l’une des choses les plus déstabilisantes dans mes difficultés à reconnaître les visages.

Ce n’est pas seulement regarder quelqu’un et penser : « Je ne reconnais pas cette personne. »

C’est parfois regarder quelqu’un qui connaît votre prénom, qui est manifestement heureuse de vous retrouver, et devoir résoudre en quelques secondes une question beaucoup plus compliquée : « Mais qui sommes-nous, toutes les deux ? »

Je n’ai pas trouvé la réponse.

J’espère juste qu’on était amies.

Elle avait vraiment l’air sympa...

Pendant des semaines, j’ai cru que mes deux collègues étaient la même personne

J’ai découvert le mot « prosopagnosie » en regardant l’émission Ça commence aujourd’hui .

C’est assez ironique parce que je me souviens très bien des témoignages …

mais absolument pas des visages des personnes qui témoignaient.

En les écoutant, en revanche, quelque chose a commencé à faire écho à toutes ces situations étranges que je vis depuis longtemps.

Ces moments où je ne reconnais pas quelqu’un.

Ceux où je confonds deux personnes.

Ces grands moments de solitude qui, racontés après coup, font généralement beaucoup rire mon entourage.

Et il faut reconnaître que j’ai quelques histoires en stock.

Au collège, j’ai confondu un copain avec mon futur mari

L’un de mes plus anciens souvenirs remonte au collège.

À l’époque, j’avais un ami qui avait à peu près la même coupe de cheveux qu’un autre garçon.

Je les ai confondus.

Ce deuxième garçon est devenu, quelques années plus tard …

mon mari.

On pourrait presque raconter que je l’avais déjà repéré.

Ce serait beaucoup plus romantique.

La réalité, c’est surtout que je n’avais pas réussi à distinguer deux garçons qui avaient la même coiffure.

Deux cents collègues : bienvenue dans mon cauchemar

Aujourd’hui, je travaille dans un immeuble de bureaux où nous sommes environ 200 personnes.

Pour moi, c’est une torture.

Heureusement, j’ai développé des repères.

Il y avait notamment une collègue que j’arrivais plutôt bien à identifier grâce à plusieurs caractéristiques physiques : son apparence générale, sa silhouette, son style vestimentaire …

Elle travaillait au rez-de-chaussée.

Moi, au deuxième étage.

Un jour, elle m’appelle :

« Je te monte un document. »

Quelques secondes plus tard, une jeune femme entre dans mon bureau et me donne effectivement un document.

Je pense immédiatement :

Eh ben, elle est montée en courant !

Elle repart.

Fin de l’histoire.

Enfin, c’est ce que je croyais.

« Mais si, tu viens de la voir ! »

Un peu plus tard, je discute avec trois collègues.

Nous parlons d’une nouvelle salariée arrivée récemment.

Je leur explique :

« De toute façon, je ne sais pas qui c’est, je ne l’ai pas encore vue ! »

Mes trois collègues me regardent.

Puis, presque en chœur :

« Mais si ! Elle vient de t’apporter un document ! »

Non.

Impossible.

Je leur réponds :

« Mais non, c’était l’autre collègue ! »

Et c’est là que j’ai compris.

La personne qui venait d’entrer dans mon bureau n’était pas du tout celle qui m’avait appelée.

C’était la nouvelle.

J’avais donc reçu l’appel d’une femme …

puis vu entrer une autre femme …

et mon cerveau avait tranquillement décidé :

Même personne. Aucun problème.

Mon super-indice ne fonctionnait plus

J’avais jusque-là utilisé certaines caractéristiques physiques comme repères pour identifier ma première collègue.

Mais la nouvelle collègue présentait plusieurs caractéristiques assez proches : même corpulence générale, style vestimentaire similaire, maquillage comparable et certains traits physiques que j’utilisais jusque-là comme indices.

Mon système venait de rencontrer un bug.

Lorsque les deux femmes étaient côte à côte, je pouvais voir leurs différences.

Mais séparément ?

Beaucoup plus compliqué.

Mes collègues, qui connaissaient déjà mes difficultés avec les visages, ont beaucoup ri.

Et elles se sont évidemment empressées de raconter l’histoire aux deux principales intéressées.

Merci les collègues.

La mystérieuse pharmacienne qui connaissait toute ma famille

Mais mon histoire préférée reste peut-être celle de la pharmacie.

C’était il y a plus de six ans.

Je vais acheter quelque chose et, au moment de m’encaisser, la pharmacienne commence à me poser des questions.

Elle me demande des nouvelles de ma fille.

Puis de son père.

Puis de mes beaux-parents.

Et elle connaît tous les prénoms .

Aucun doute possible : cette femme me connaît.

Très bien, même.

Moi ?

Aucune idée de qui elle est.

Je la regarde en essayant désespérément de retrouver quelque chose.

Rien.

Alors j’adopte une stratégie extrêmement sophistiquée :

« Oui ! »

« Oui, ça va ! »

« Oui, très bien ! »

Je réponds à toutes ses questions en espérant qu’un indice finira par apparaître.

Mais je quitte la pharmacie sans avoir résolu le mystère.

« Elle ressemblait à quoi ? »

En retrouvant ma famille, je raconte immédiatement :

« La pharmacienne m’a demandé des nouvelles de tout le monde. Elle connaissait tous vos prénoms … mais je ne sais absolument pas qui c’est ! »

Évidemment, on me pose la question logique :

« Mais elle ressemblait à quoi ? »

Très bonne question.

Je réfléchis.

« Elle était blonde. »

Bon.

« Les cheveux au carré, légèrement ondulés. »

Très bien.

Et puis …

« Elle avait une blouse de pharmacienne. »

Voilà.

Fin du portrait-robot.

Impossible de donner davantage de détails sur le visage de cette femme avec laquelle je venais pourtant de discuter.

Plus de six ans après, j’y pense encore.

Et je ne sais toujours pas qui elle était.

La pharmacienne mystérieuse restera probablement mystérieuse.

Maintenant, je préviens les gens

Je n’ai pas aujourd’hui de diagnostic formel de prosopagnosie.

Mais découvrir que ce trouble existe a changé ma façon de comprendre toutes ces situations.

Pendant longtemps, elles étaient simplement embarrassantes.

Pourquoi est-ce que je ne reconnais pas cette personne ?

Comment ai-je pu confondre ces deux collègues ?

Pourquoi cette femme connaît-elle toute ma famille alors que son visage ne me dit absolument rien ?

Aujourd’hui, au moins, je peux envisager une explication.

Et surtout, j’ai commencé à prévenir mon entourage de mes difficultés à reconnaître les visages.

Ça évite quelques malentendus.

Ça permet aussi d’en rire.

Parce qu’entre mon futur mari que je confonds avec un copain, deux collègues que je transforme en une seule personne et une pharmacienne qui connaît manifestement mieux ma famille que je ne connais son visage …

j’ai encore quelques anecdotes en réserve...

Les autres mémorisent vraiment les visages ?

C’est une petite phrase de ma grand-mère qui m’a mis la puce à l’oreille.

Un jour, elle m’a dit : « Si je me fais agresser dans la rue, je serai bien embêtée : je serais incapable de faire un portrait-robot pour la police. »

Je me suis immédiatement dit : Tiens, c’est vrai. Moi non plus.

Et surtout, je me suis posé une question toute simple :

Les autres sont vraiment capables de décrire un visage après l’avoir vu ?

Quelle forme avait son visage ?

Je peux passer une heure à discuter avec quelqu’un.

Je vois évidemment son visage pendant toute la conversation.

Mais une fois la personne partie, posez-moi quelques questions :

Avait-elle un visage plutôt rond ou allongé ?

Je ne sais pas.

Quelle était la couleur de ses yeux ?

Alors là …

Même après une longue conversation en face à face, je peux être incapable de répondre.

Est-ce que les autres enregistrent vraiment toutes ces informations ?

C’est finalement l’existence même du portrait-robot qui m’a fait réfléchir.

Parce que si on demande aux témoins de décrire un visage, c’est bien qu’une partie des gens est capable d’en conserver suffisamment d’informations.

Alors je me suis demandé : Quand vous regardez quelqu’un, vous mémorisez vraiment son visage ?

Vous savez ensuite quelle forme avait son nez ?

Ses yeux ?

Ses sourcils ?

Vous pouvez dire si son visage était plutôt rond, carré ou allongé ?

Et surtout : vous retenez tout cela sans avoir consciemment décidé de le mémoriser ?

C’est cette dernière question qui m’intrigue le plus.

Pour retenir un visage, je dois prendre des notes dans ma tête

Je peux mémoriser certaines caractéristiques physiques.

Mais pour cela, je dois généralement faire quelque chose de volontaire.

Je dois me dire :

Cette personne porte des lunettes.

Elle a telle forme de nez.

Ses cheveux sont comme ça.

Il y a ce détail particulier sur son visage.

Comme si je prenais mentalement des notes.

Si je n’ai pas pensé à faire ce travail pendant la rencontre, il est souvent trop tard après.

J’ai vu le visage.

Mais je n’ai pas conservé ses caractéristiques.

Heureusement, certaines personnes ont des « gueules »

Il y a pourtant des visages qui me facilitent énormément la vie.

Ceux qui possèdent une caractéristique très marquée.

Un nez particulier.

Une asymétrie.

Un élément un peu disproportionné.

Quelque chose d’inhabituel.

Bref : j’adore les gens qui ont des « gueules ».

Parce qu’un détail distinctif me donne enfin quelque chose auquel accrocher le visage.

Et finalement, c’est peut-être ma grand-mère qui m’a permis de comprendre le problème.

Pendant longtemps, je ne me demandais pas si j’étais capable de mémoriser un visage.

Je pensais simplement que tout le monde fonctionnait à peu près comme moi.

Puis elle a parlé de ce fameux portrait-robot.

Et depuis, une question me reste :

Quand vous regardez un visage, qu’est-ce qui reste réellement dans votre tête une fois que vous ne l’avez plus devant les yeux ?...

Quand le visage de mon mari change, je ne me sens plus en sécurité

Chez moi, la difficulté à reconnaître les visages touche quelque chose de très intime.

Elle touche mes relations affectives.

Je l’ai compris très jeune.

Adolescente, j’avais un petit copain qui habitait loin de chez moi. Nous ne pouvions donc pas nous voir régulièrement.

Quand il venait me rendre visite, je savais évidemment qui il était.

Je savais que c’était mon petit copain.

Je connaissais sa voix, notre histoire, notre relation.

Mais son visage, lui, ne m’était plus immédiatement familier.

C’était comme si le compteur avait été remis à zéro.

Il me fallait plusieurs jours auprès de lui pour retrouver mes repères.

Petit à petit, son visage redevenait le sien.

Puis nous nous séparions à nouveau.

Et la fois suivante, il fallait recommencer.

Le visage de référence

J’ai aujourd’hui 63 ans et cette sensation ne m’a jamais vraiment quittée.

Avec mon mari, j’ai compris que je fonctionne avec ce que j’appellerais un  visage de référence .

Une certaine apparence de lui.

Ses cheveux.

Ses lunettes.

Sa barbe.

Un ensemble de caractéristiques auxquelles je suis habituée et qui, lorsqu’elles sont réunies, me procurent quelque chose de très important :

la sensation immédiate que c’est lui.

Lorsque son apparence s’éloigne trop de cette référence, ce n’est pas seulement une difficulté de reconnaissance.

Cela peut provoquer chez moi une véritable angoisse.

Alors, je choisis ses lunettes avec lui

Quand mon mari doit changer de lunettes, je demande à l’accompagner chez l’opticien.

Pas parce que je tiens absolument à décider de son style.

Je veux voir les nouvelles lunettes.

Je veux participer au changement.

Je veux pouvoir intégrer progressivement cette nouvelle version de son visage.

Parce que j’ai peur qu’il rentre un jour avec une nouvelle monture et que quelque chose ne corresponde plus.

Il y a aussi sa barbe.

Il en avait une lorsque je l’ai connu.

Elle fait donc partie de mes repères.

Et je ne veux pas qu’il la coupe.

Là encore, ce n’est pas vraiment une question esthétique.

J’ai peur de ne plus le reconnaître.

Ses cheveux peuvent produire le même effet.

Lorsqu’ils deviennent trop longs, il arrive un moment où son visage s’éloigne suffisamment de mon image de référence pour que je commence à le perdre.

C’est difficile à expliquer parce que je sais parfaitement que mon mari reste mon mari.

Mes sentiments n’ont évidemment pas changé.

Mais l’évidence visuelle, elle, peut disparaître.

Et avec elle vient une forme d’insécurité affective.

Quelques mètres peuvent suffire pour perdre une cliente

Ces difficultés ne concernent pourtant pas uniquement mes proches.

J’ai longtemps travaillé dans un magasin d’encadrement.

Une cliente arrivait avec quelque chose à faire encadrer.

Nous pouvions discuter assez longuement.

Je regardais son document, nous choisissions ensemble le cadre, les couleurs, les matériaux.

Puis je partais dans l’atelier effectuer le travail.

Quelques mètres.

Quelques minutes.

Je revenais dans le magasin avec le cadre terminé.

Et là …

À qui dois-je le donner ?

Je pouvais ne plus reconnaître la cliente avec laquelle je venais pourtant de discuter.

Il fallait chercher.

Observer les réactions.

Attendre qu’elle se manifeste.

Et essayer de ne pas montrer que, dans ma tête, son visage avait déjà disparu.

De grands moments de solitude.

Et puis il y a l’aquagym

Je pratique également l’aquagym.

L’activité possède malheureusement un accessoire particulièrement efficace pour supprimer l’un de mes principaux repères :

le bonnet de bain.

Dans la piscine, toutes les femmes ont les cheveux cachés.

Et soudain, beaucoup se ressemblent.

Il me faut énormément de temps pour apprendre à les différencier.

Là où d’autres voient immédiatement plusieurs personnes familières, je dois reconstruire d’autres indices.

Une voix.

Une silhouette.

Une façon de bouger.

Une manière de parler.

J’ai longtemps cherché une explication ailleurs

Pendant longtemps, je n’avais pas vraiment compris ce qui m’arrivait.

J’ai cherché des explications dans mon histoire personnelle et mon enfance. Au cours de différentes thérapies, notamment l’EMDR et l’hypnose, j’ai essayé de comprendre d’où pouvait venir cette difficulté.

Sans trouver de réponse.

Lorsque j’ai découvert les témoignages sur la prosopagnosie, j’ai surtout rencontré beaucoup de récits sur les difficultés sociales.

Ne pas reconnaître un collègue.

Un voisin.

Une connaissance dans la rue.

Je m’y retrouvais.

Mais il me manquait quelque chose.

Je lisais beaucoup moins de témoignages parlant de ce que je vivais dans mes relations affectives.

De cette sensation étrange de connaître profondément quelqu’un et de pouvoir malgré tout perdre temporairement la familiarité de son visage.

Je sais que c’est lui

Aujourd’hui, je comprends mieux mes propres repères.

Et surtout, j’ai cessé de confondre deux choses.

Reconnaître un visage et reconnaître une personne.

Mon mari ne se résume évidemment pas à sa barbe, ses lunettes ou la longueur de ses cheveux.

Je le connais autrement.

Par sa voix.

Sa présence.

Sa façon de parler.

Tout ce que nous avons vécu ensemble.

Mais son apparence habituelle reste pour moi un repère extrêmement puissant.

Ce « visage de référence » fait partie de ce qui me permet de ressentir immédiatement, sans avoir besoin de réfléchir :

C’est lui.

Et lorsque ce visage change trop, mon cerveau peut avoir besoin de temps pour reconstruire cette évidence.

Mes sentiments, eux, n’ont pas besoin de ce délai...

Je croyais que ma prosopagnosie avait commencé à l’adolescence

Pendant longtemps, j’ai pensé que mes difficultés à reconnaître les visages avaient commencé vers 14 ou 15 ans.

C’est à cet âge que les problèmes sont devenus évidents.

Je pouvais faire la bise à la mauvaise personne.

Ignorer quelqu’un que je connaissais.

Croiser un camarade de classe sans savoir qui il était.

Et forcément, les autres interprétaient mon comportement.

On m’a reproché de « faire la fière ».

De faire semblant de ne pas voir les gens.

D’être hautaine.

Alors que la réalité était beaucoup plus simple :

je ne savais pas qui j’avais devant moi.

Même mes proches peuvent devenir des inconnus

Cela peut m’arriver avec des personnes extrêmement proches.

Mes parents.

Mes enfants.

Mon mari.

Si je les croise dans un contexte où je ne m’attends pas à les voir, je peux les regarder sans les reconnaître.

Ce n’est pas une simple hésitation.

Pendant quelques instants , c’est comme si je voyais cette personne pour la première fois.

Je peux regarder son visage.

Elle peut me regarder.

Mais rien ne vient me dire :

« C’est ton mari. »

« C’est ton enfant. »

« C’est ta mère. »

Le contexte joue un rôle énorme dans ma façon de reconnaître les gens.

Et j’ai mis très longtemps à comprendre à quel point.

Pourquoi cette fille me regarde ?

Un jour, je suis entrée dans une boutique.

Face à moi, il y avait une fille qui me regardait.

Immédiatement, j’ai été mal à l’aise.

Encore quelqu’un qui devait me connaître.

Et encore une fois, moi, je ne la reconnaissais pas.

Alors j’ai fait ce que je fais souvent dans ce genre de situation.

J’ai évité son regard.

Je me demandais :

Mais qui est-elle ?

Pourquoi me regarde-t-elle comme ça ?

Est-ce que je suis censée lui dire bonjour ?

Puis j’ai compris.

Il n’y avait aucune fille devant moi.

C’était un miroir.

Et cette personne que je n’osais pas regarder parce que j’avais peur de ne pas la reconnaître …

c’était moi.

L’entraîneur existe dans le gymnase

Mon fils fait du sport.

Deux fois par semaine, toutes les semaines de l’année, je vois son entraîneur.

Dans le gymnase, aucun problème.

Je sais qui il est.

Je vais lui dire bonjour.

Je lui parle.

Mais si je croise ce même homme à la boulangerie ?

Il peut me dire bonjour et je ne saurai absolument pas qui il est.

Même visage.

Même personne.

Mais plus de gymnase.

Et sans le contexte, je peux perdre son identité.

Cela m’est arrivé avec un autre entraîneur de l’un de mes enfants.

Il a fini par me faire une remarque :

« Vous pourriez me dire bonjour et me parler quand on se croise à l’extérieur, pourtant vous m’avez bien regardé ! »

Et c’est justement toute la difficulté.

Oui, je l’avais regardé.

Mais regarder un visage ne signifie pas nécessairement le reconnaître.

Je vois dans leurs yeux que je devrais savoir

Avec le temps, j’ai appris à repérer un autre indice.

La réaction de la personne.

Je croise quelqu’un.

Je ne sais pas qui c’est.

Mais je vois soudain dans son attitude une petite surprise.

Pourquoi ne lui ai-je pas dit bonjour ?

Pourquoi est-ce que je la regarde comme une inconnue ?

Et là, je comprends :

Mince. Je connais cette personne.

Le problème, c’est que cette information ne suffit pas à retrouver son identité.

Je sais désormais que je devrais la reconnaître.

Mais impossible de la « remettre ».

Alors commence l’enquête.

Tatouage, barbe, lunettes : tout est bon à prendre

Je passe énormément de temps à observer les gens.

Pas forcément leur visage dans son ensemble.

Je cherche surtout ce qui pourra me servir la prochaine fois.

Un tatouage.

Une barbe.

Des lunettes.

Une morphologie.

Une coiffure.

Un style vestimentaire.

Une caractéristique suffisamment stable et distinctive pour devenir un point de repère.

Certaines personnes sont relativement faciles.

Et puis il y a ceux que j’appellerais les « Monsieur et Madame Tout-le-Monde ».

Ceux pour lesquels je ne trouve aucun indice suffisamment distinctif.

Avec eux, c’est catastrophique.

Maintenant, je dis bonjour à des inconnus

Pendant longtemps, j’ai eu peur de saluer quelqu’un par erreur.

Aujourd’hui, j’ai adopté la stratégie inverse.

Dans le doute, je dis bonjour.

Parfois, la personne ne me connaît absolument pas.

Elle me regarde avec un air surpris.

Tant pis.

Je préfère désormais dire bonjour à un inconnu plutôt que de passer une nouvelle fois pour quelqu’un qui méprise une connaissance.

Parce que les gens peuvent prendre très mal le fait de ne pas être reconnus.

Et cela m’a déjà porté préjudice.

Alors j’ai commencé à éviter les gens

Les fêtes de village me stressent.

Les réunions scolaires de mes enfants me stressent.

Les foules me stressent.

Pas parce que je n’aime pas les gens.

Parce qu’une foule est remplie de personnes que je pourrais être censée connaître.

Alors, quand je marche, il m’arrive de garder la tête baissée.

Si je ne croise pas les regards, je réduis le risque.

Pas de regard.

Pas de personne qui me sourit.

Pas de connaissance que je devrais reconnaître.

Pas de malentendu.

Évidemment, socialement, cette stratégie n’est pas vraiment idéale.

Elle peut même produire exactement l’image que j’essaie d’éviter : celle d’une personne distante qui refuse de regarder les autres.

« Mais lui, c’est lequel ? »

Et puis il y a les films.

Quand plusieurs acteurs ont des apparences proches, je passe une partie de l’histoire à demander à mes proches :

« Attends … mais lui, c’est lequel ? »

« C’est celui de tout à l’heure ? »

« Mais c’était pas l’autre ? »

Pendant que les autres suivent tranquillement l’intrigue, moi, je dois d’abord résoudre le casting.

Heureusement, mes proches connaissent maintenant très bien mes difficultés.

Mon fils a mis un mot dessus

J’ai aujourd’hui 43 ans.

C’est mon fils, qui fait des études dans le domaine médical, qui m’a parlé de la prosopagnosie.

En découvrant ce terme, beaucoup de choses ont commencé à prendre sens.

Je n’ai pas reçu de diagnostic formel et je reste donc prudente sur ce point.

Mais cette difficulté n’a rien à voir, pour moi, avec le simple fait d’être distraite.

Je peux regarder quelqu’un attentivement.

Le problème n’est pas que je n’ai pas regardé son visage.

Le problème, c’est que son visage ne me permet pas de savoir qui il est.

Et puis je me suis souvenue de ma mère

Après avoir raconté mon histoire, quelque chose m’a pourtant travaillée.

Pourquoi étais-je si certaine que tout avait commencé à l’adolescence ?

En réfléchissant à mon enfance, un souvenir très ancien m’est revenu.

J’étais en maternelle.

Un jour, ma mère est venue me chercher à l’école.

Elle avait changé de coiffure.

Et je ne l’ai pas reconnue.

Ce sont les autres enfants qui m’ont prévenue :

« Il y a ta maman ! »

Je me souviens encore de mon incompréhension.

Comment avaient-ils fait ?

Comment ces enfants avaient-ils reconnu  ma propre mère  alors que moi, sa fille, je n’y arrivais pas ?

J’étais déboussolée.

Et surtout, j’avais ressenti de la peine et de la culpabilité.

C’était ma maman.

J’aurais dû la reconnaître.

Peut-être que rien n’a commencé à l’adolescence

Alors aujourd’hui, je vois mon histoire différemment.

Peut-être que mes difficultés n’ont pas commencé à 14 ou 15 ans.

Peut-être qu’avant cet âge, mon monde était simplement beaucoup plus petit.

La maison.

L’école.

Une salle de classe.

Ma famille.

Toujours les mêmes personnes dans les mêmes endroits.

Puis l’adolescence est arrivée.

Je suis sortie davantage seule.

Mon univers social s’est agrandi.

Les contextes se sont multipliés.

Et mes stratégies ont commencé à ne plus suffire.

Le problème n’était peut-être pas nouveau.

Il était simplement devenu impossible à cacher.

Aujourd’hui, je préviens les gens

Depuis peu, j’ai changé de stratégie.

Je parle de mes difficultés.

Lorsque je rencontre quelqu’un que je risque de revoir, je peux lui expliquer :

« Si la prochaine fois que l’on se croise je ne vous dis pas bonjour, ce n’est pas volontaire. J’ai des difficultés importantes à reconnaître les visages. Alors n’hésitez pas à venir me parler. »

Et quelque chose change immédiatement.

La personne sait.

Elle ne prendra peut-être pas mon absence de réaction pour du mépris.

Elle ne pensera pas forcément que je « fais la fière ».

Et moi, je n’ai plus besoin de consacrer autant d’énergie à faire semblant.

Souvent, j’ajoute un peu d’humour.

Parce que certaines situations sont objectivement assez drôles.

Ne pas reconnaître l’entraîneur à la boulangerie.

Dire bonjour à un parfait inconnu.

Ou entrer dans une boutique et se demander pendant quelques secondes qui est cette femme étrangement familière qui vous fixe.

On peut en rire.

Mais derrière ces anecdotes, l’impact social, lui, est bien réel.

Pendant des années, les autres ont parfois cru que je choisissais de ne pas les reconnaître.

Aujourd’hui, je commence enfin à pouvoir leur expliquer quelque chose de beaucoup plus simple :

je ne vous ignore pas. Je ne vous ai simplement pas reconnu...

Je savais que je la connaissais. Mais il fallait maintenant écrire son prénom

Récemment, j’étais en dédicace dans une librairie.

Les personnes venaient me voir, nous échangions quelques mots, puis je signais leur livre.

Tout se passait bien.

Jusqu’à ce qu’une femme arrive devant moi.

Immédiatement, j’ai su une chose :

Je la connaissais.

Aucun doute là-dessus.

Son visage m’était familier. Ce n’était pas une inconnue. Nous nous étions déjà rencontrées et, manifestement, elle me connaissait également.

Il ne restait qu’un minuscule problème.

Je n’avais absolument aucune idée de qui elle était.

Et soudain, il faut écrire un prénom

Dans beaucoup de situations, on peut gagner du temps.

On sourit.

On dit :

« Ça me fait plaisir de te voir ! »

On engage la conversation.

On attend patiemment qu’un indice apparaisse.

Un lieu.

Un souvenir commun.

Le nom d’une autre personne.

Et, avec un peu de chance, l’identité finit par revenir.

Mais lors d’une dédicace, il existe un moment particulièrement cruel.

Celui où l’on ouvre le livre, stylo à la main, et où il faut écrire :

« Pour … »

Pour qui ?

Panique.

Je ne pouvais décemment pas lui demander son prénom alors que tout, dans notre échange, indiquait que j’étais censée la connaître.

Alors mon cerveau s’est mis en mode survie.

Il fallait rédiger une dédicace chaleureuse, personnelle et parfaitement crédible …

sans utiliser son prénom.

J’ai trouvé un subterfuge.

Une formulation suffisamment naturelle pour que le prénom ne soit jamais nécessaire.

Dédicace écrite.

Livre signé.

Mission accomplie.

Elle est repartie avec son livre.

Et moi avec cette étrange petite victoire : réussir à cacher que je n’avais toujours pas retrouvé son identité.

Parce que la prosopagnosie, parfois, ce n’est pas seulement ne pas reconnaître quelqu’un.

C’est aussi devenir extrêmement douée pour terminer une phrase qui commence par « Pour … » sans jamais écrire ce qui devrait venir juste après...

J’ai peur de ne pas reconnaître ma propre mère

Il y a des personnes que je ne vois pas souvent.

Et avec le temps qui passe entre deux rencontres, une peur peut apparaître :

Et si je ne la reconnaissais pas ?

Cette peur existe même avec ma propre mère.

Je ne la vois pas très régulièrement et, parfois, je me demande ce qui se passerait si je la croisais sans m’y attendre.

Est-ce que son visage suffirait ?

Est-ce que je saurais immédiatement que c’est elle ?

Alors je révise les visages

J’ai trouvé une stratégie très simple.

J’utilise des photographies.

Je conserve des portraits de certaines personnes et je les regarde régulièrement.

J’observe leur visage.

J’essaie de le retenir, de le maintenir dans ma mémoire.

Cela ressemble presque à des révisions.

Sauf qu’au lieu de réviser une date, une formule ou un cours, je révise les visages des personnes que je connais.

Cela peut sembler étrange lorsqu’on reconnaît naturellement ses proches sans même avoir à y penser.

Pour moi, ces photos sont rassurantes.

Elles me permettent de rafraîchir une image qui pourrait autrement devenir trop floue avec le temps.

Parce que derrière cette petite habitude se cache une inquiétude beaucoup plus difficile à expliquer :

je ne regarde pas régulièrement le portrait de ma mère parce que j’ai peur de l’oublier.

Je le regarde parce que j’ai peur de ne pas la reconnaître...

Elle était heureuse de me revoir. Je n’ai jamais su qui elle était

J’étais étudiante.

Ce soir-là, dans un couloir de l’université, je regardais la feuille sur laquelle étaient affichés les résultats d’un examen.

Je cherchais mon nom.

Je l’ai trouvé.

J’étais reçue.

Une jeune fille est arrivée à son tour devant l’affichage.

Elle a cherché son nom.

Et son visage s’est décomposé.

Elle avait échoué.

Puis elle m’a vue.

Et immédiatement, elle m’a parlé avec familiarité.

Manifestement, elle me connaissait.

Et manifestement, j’étais censée la connaître aussi.

Je cherchais désespérément qui elle était

Je l’ai regardée attentivement.

De jolies boucles blondes.

Des yeux clairs.

Petite et menue.

Une voix douce.

J’avais devant moi toute une collection de détails.

Mais aucun ne me permettait de retrouver une identité.

Je cherchais dans ma mémoire.

Une camarade de cours ?

Quelqu’un rencontré à l’université ?

Une ancienne connaissance ?

Une amie d’amis ?

Rien.

Pourtant, elle était vraiment contente de me voir.

Malgré la tristesse de son échec, elle a tenu à m’inviter à dîner.

J’ai accepté.

Et pendant toute la soirée, une partie de moi a participé à la conversation pendant qu’une autre menait l’enquête.

J’écoutais chaque phrase en espérant un indice.

Un souvenir commun.

Un prénom.

Un lieu.

Une anecdote.

Quelque chose qui provoquerait enfin ce déclic :

Mais oui, bien sûr, c’est elle !

Le déclic n’est jamais venu.

Je n’ai jamais retrouvé son nom

Le dîner s’est terminé.

Nous nous sommes quittées.

Et je ne savais toujours pas qui elle était.

Je n’ai jamais réussi à mettre un nom sur son visage.

C’est une histoire ancienne maintenant.

J’ai oublié beaucoup de choses de mes années d’université.

Mais, curieusement, pas elle.

Je me souviens de ses boucles blondes.

De ses yeux clairs.

De sa petite silhouette.

De sa voix douce.

Je me souviens surtout qu’elle était heureuse de me retrouver alors qu’elle venait d’apprendre son échec.

Mais je ne me souviens toujours pas de qui elle était.

Et toutes ces années plus tard, j’y pense encore...

Il y a des personnes que je vois depuis vingt ans et que je ne reconnais toujours pas

De mon côté, ma difficulté à reconnaître les visages me semble presque sélective.

Ce n’est pas que tous les visages me soient étrangers.

Certains, je les reconnais parfaitement.

D’autres, jamais.

Et je ne sais pas vraiment pourquoi.

Petite, j’attendais que mes oncles parlent

Enfant, je confondais mes oncles.

Quand je les voyais, leur visage ne suffisait pas forcément à me dire lequel était devant moi.

Alors j’attendais.

Il suffisait qu’ils commencent à parler.

La voix faisait ce que le visage n’avait pas réussi à faire :

Ah oui, c’est lui !

Pourtant, je reconnais mes frères et sœurs, ma cousine et beaucoup de mes proches sans difficulté.

Mais pas tous.

Il existe même des personnes qui me sont proches et que, malgré le temps passé avec elles, je n’arrive toujours pas à reconnaître facilement.

C’est cela qui me donne cette impression étrange que ma difficulté est « sélective ».

Pourquoi ce visage-là reste-t-il et pas celui-ci ?

Je n’en sais rien.

Dans ma tête, parfois seulement un demi-visage

Ce qui est encore plus étrange, c’est que je sais dessiner des portraits.

Je peux regarder un visage, en observer les formes et les reproduire.

Mais lorsque j’essaie ensuite de me souvenir du visage d’une personne, l’image peut être très différente.

Parfois, j’ai comme un demi-visage .

Quelque chose d’incomplet.

D’autres fois, il ne reste qu’un détail.

Un élément très précis qui semble avoir survécu alors que le reste du visage a disparu.

Et ce sont justement ces détails qui peuvent devenir mes meilleurs alliés pour reconnaître quelqu’un.

Vingt ans à voir quelqu’un sans le reconnaître

Je travaille dans le commerce depuis longtemps.

Il y a donc des clients que je vois depuis mes débuts.

Cela fait parfois vingt ans que certaines personnes viennent.

Vingt ans.

On pourrait penser qu’après autant de rencontres, leur visage est forcément devenu familier.

Pourtant, certaines d’entre elles, je ne les reconnais toujours pas.

Je les regarde et elles se ressemblent.

Je sais rationnellement que je les ai probablement déjà vues des dizaines de fois, mais leur visage ne me permet pas de retrouver qui elles sont.

Et puis il y a les exceptions.

Une ou deux personnes que je reconnais immédiatement grâce à un détail physique très précis .

Un point de repère.

Une particularité.

Quelque chose auquel je peux m’accrocher.

C’est peut-être ce qui décrit le mieux ma façon de reconnaître les gens.

Je ne suis pas entourée de visages totalement inconnus.

Certains me sont évidents.

Certains apparaissent dans ma mémoire à moitié.

Certains se résument à un détail.

Et d’autres, même après vingt ans, refusent obstinément de devenir familiers...

J’attends que les autres me reconnaissent avant de leur dire bonjour

À l’université, nous étions une cinquantaine dans ma classe.

Un groupe stable.

Les mêmes étudiantes, semaine après semaine, mois après mois.

Au bout d’un an et demi, je devrais normalement avoir su reconnaître tout le monde.

Mais non.

Il y avait celles dont j’étais proche. Elles, je les reconnaissais.

Et puis il y avait celles qui avaient quelque chose de suffisamment distinctif pour m’aider, notamment une coiffure ou des cheveux faciles à repérer.

Pour les autres, cela restait compliqué.

Après un an et demi passé dans la même classe, je pouvais encore regarder une personne et me demander :

Est-ce que je la connais ?

Alors, j’évite les prénoms

Avec le temps, j’ai développé des stratégies.

La plus simple consiste à éviter autant que possible de prononcer le prénom des gens.

Parce qu’utiliser un prénom, c’est prendre un risque.

Si je dis « Bonjour Marie ! » et que Marie est effectivement devant moi, tout va bien.

Si c’est Julie, la conversation commence nettement moins bien.

Alors je reste souvent dans le vague.

Mais j’ai surtout développé une autre habitude, beaucoup plus discrète.

J’attends que l’autre personne me reconnaisse en premier.

Quand je croise quelqu’un, je ne vais pas immédiatement lui montrer que je suis heureuse de le voir.

J’observe.

J’attends un sourire.

Un bonjour.

Un signe de familiarité.

Quelque chose qui me confirme :

Cette personne me connaît.

Alors seulement, je peux répondre chaleureusement.

Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’aller vers les autres.

C’est que je dois d’abord savoir si je suis réellement censée les connaître.

Dans la salle d’attente, ce sont mes clients qui me trouvent

Cette stratégie m’accompagne jusque dans mon travail.

Lorsque j’arrive dans une salle d’attente où se trouvent plusieurs personnes, je ne suis pas toujours certaine de reconnaître mon client.

Alors je compte sur quelque chose de très simple :

lui me reconnaît.

J’entre.

Je regarde les personnes présentes.

Et j’attends.

Un regard qui s’accroche au mien.

Quelqu’un qui se lève.

Un sourire.

Un mouvement dans ma direction.

C’est finalement mon client qui, sans le savoir, me permet de l’identifier.

Cela fonctionne plutôt bien.

Mais cela inverse une petite mécanique sociale que la plupart des gens ne remarquent même pas.

Pour beaucoup, reconnaître quelqu’un provoque le sourire et le « bonjour ».

Pour moi, c’est parfois le sourire et le « bonjour » de l’autre qui me permettent de comprendre que je dois le reconnaître .

Alors je peux enfin sourire à mon tour...

J’ai suivi certains clients pendant dix ans sans réussir à les reconnaître

Pendant longtemps, j’ai travaillé comme commerciale.

Mon métier consistait donc à rencontrer des clients, créer une relation avec eux, les suivre pendant des années et, détail apparemment utile dans une relation commerciale …

les reconnaître.

Pour moi, chaque rendez-vous était une source d’angoisse.

Je pouvais parfaitement connaître mon client.

Savoir pour quelle entreprise il travaillait.

Connaître son dossier.

Me souvenir de nos conversations, de ses demandes, de son activité.

Et pourtant, au moment d’arriver au rendez-vous, une question prenait toute la place :

À quoi ressemble-t-il déjà ?

Réviser son client avant de le rencontrer

J’avais pourtant développé une stratégie.

Avant un rendez-vous, je cherchais mon client sur LinkedIn.

Je regardais attentivement sa photo.

J’essayais de mémoriser son visage.

Je révisais, en quelque sorte.

Comme avant un examen.

Puis j’arrivais au rendez-vous.

Je regardais les personnes présentes …

Et la photo LinkedIn ne m’était pratiquement d’aucune aide.

Parce que, pour moi, il n’y a presque aucun lien entre un visage sur une photographie et ce même visage dans la réalité .

Sur LinkedIn, j’avais appris une image fixe.

Devant moi se trouvait une personne qui bougeait, parlait, souriait, tournait la tête, avec une lumière, une coiffure ou une expression différentes.

Je savais que c’était théoriquement le même visage.

Mais mon cerveau, lui, n’avait visiblement pas reçu la note de service.

Dix ans plus tard, toujours le même doute

On pourrait penser qu’avec le temps, le problème disparaît.

Qu’après trois, cinq ou dix rendez-vous, le visage finit nécessairement par s’imprimer.

Ce n’était pas toujours le cas.

J’ai suivi certains clients pendant plus de dix ans .

Dix années de rendez-vous.

D’échanges.

De dossiers.

De discussions professionnelles.

Je les connaissais.

Et pourtant, après toutes ces années, je pouvais encore avoir du mal à les reconnaître.

C’est probablement cela qui est le plus difficile à expliquer.

Je n’avais pas oublié ces personnes.

Je connaissais notre histoire professionnelle.

Je savais qui elles étaient.

Mais leur visage ne me donnait pas nécessairement accès à toutes ces informations.

Il fallait d’abord que quelque chose fasse le lien.

Une voix.

Un contexte.

Une phrase.

Un élément de la conversation.

Et soudain, tout revenait.

Commerciale, mais pas portraitiste pour la police

Pendant toutes ces années, je me suis souvent fait une réflexion.

Si un jour je suis témoin d’un crime, la police ferait mieux de ne pas trop compter sur moi.

« Pouvez-vous nous décrire le suspect ? »

Alors…

Il avait …

Un visage.

Probablement deux yeux.

Un nez, avec une assez forte probabilité.

Pour le reste, bonne chance.

Je serais totalement incapable de construire un portrait-robot fiable d’une personne que je viens de voir.

Et finalement, cette plaisanterie résume assez bien ce que j’ai vécu comme commerciale.

Je pouvais connaître quelqu’un professionnellement pendant dix ans, connaître son entreprise, ses besoins, nos conversations et notre histoire commune …

mais rester incapable de retrouver facilement son identité à partir de son seul visage.

Je n’oubliais pas mes clients.

Je ne les reconnaissais simplement pas comme les autres...

Dans le RER, je n’ose plus aller vers les gens

Au travail, je reconnais mes collègues.

Enfin…

Je les reconnais surtout là où ils sont censés être .

Dans mon service, avec leurs vêtements habituels, dans le décor où j’ai l’habitude de les croiser, tout va plutôt bien.

Mais il suffit de déplacer une personne de quelques dizaines de mètres pour que les choses deviennent beaucoup moins évidentes.

Je peux croiser un collègue dans un autre service et hésiter.

Pour le personnel soignant, c’est encore plus flagrant : une personne que je connais en blouse peut devenir beaucoup plus difficile à identifier lorsqu’elle est habillée en civil.

Même si elle se trouve exactement dans le service où je la croise habituellement.

Comme si mon cerveau avait enregistré :

Visage + blouse + endroit = cette personne.

Retirez la blouse et l’équation ne fonctionne plus.

Une coiffure peut faire disparaître quelqu’un

Les changements importants de coiffure me posent également problème.

Une personne peut m’être très familière, mais si elle lisse soudainement ses cheveux ou change radicalement de couleur, je peux ne plus la reconnaître.

En revanche, elle peut changer de lunettes …

Et je ne remarquerai probablement rien.

Apparemment, mon cerveau a établi sa propre hiérarchie des informations importantes et n’a jugé utile de prévenir personne.

Le plus étrange, c’est que cela ne concerne pas seulement les autres.

Un jour, je me suis fait faire des mèches blondes pour la première fois.

Je suis passée devant un miroir.

Et pendant un instant …

je ne me suis pas reconnue.

La personne dans le miroir était évidemment moi.

Je le savais rationnellement.

Mais l’image que je voyais ne correspondait plus immédiatement à celle que j’attendais.

Mes voisins existent surtout dans ma résidence

Même chose avec mes voisins.

Dans ma résidence, je peux savoir qui ils sont.

Mais croisés ailleurs, ils deviennent beaucoup plus difficiles à identifier.

Parce qu’un voisin dans ma résidence possède tout un contexte autour de lui.

Un bâtiment.

Un étage.

Une porte.

Un endroit où j’ai l’habitude de le voir.

Un voisin dans une rue à plusieurs kilomètres de chez moi devient simplement …

une personne.

Et parfois une personne vaguement familière.

La femme du RER

Un jour, dans le RER, j’ai aperçu une femme.

Cette fois, j’étais certaine de moi.

Une amie du lycée.

Je suis donc allée vers elle.

Je lui ai parlé avec la familiarité parfaitement normale de quelqu’un qui retrouve une ancienne connaissance.

Sauf qu’elle ne réagissait pas comme prévu.

J’ai insisté.

Parce que lorsqu’on est persuadée d’avoir reconnu quelqu’un, la conclusion logique n’est évidemment pas immédiatement :

« Je me suis trompée de personne. »

On pense plutôt :

« Elle ne me reconnaît pas. »

Alors j’ai continué.

Jusqu’à ce qu’elle finisse par me dire clairement qu’elle n’était pas du tout la personne que je croyais.

Grand moment de solitude.

Cette histoire pourrait être simplement amusante.

Mais elle a eu une conséquence beaucoup moins drôle.

Depuis, lorsque je crois reconnaître quelqu’un dans la rue, je ne vais plus vers cette personne.

Même lorsque j’ai une forte impression de familiarité.

Je préfère risquer de ne pas saluer quelqu’un que je connais plutôt que de revivre cette situation.

Je connais parfaitement mes parents, mais ne me demandez pas de les décrire

Il y a pourtant quelque chose qui me trouble dans toutes ces histoires.

Je reconnais mes parents.

Je reconnais mes proches.

Je les reconnais également sur les photographies.

Je me reconnais moi-même sur les photos.

Mais si vous me demandez de fabriquer un portrait-robot de l’un d’eux …

Impossible.

Quelle est précisément la forme du nez de mon père ?

Les yeux de ma mère ?

La forme exacte de leur visage ?

Je ne sais pas.

Et je serais tout aussi incapable de réaliser mon propre portrait-robot.

Je connais mon visage.

Je sais évidemment à quoi je ressemble.

Mais essayer de reconstruire mentalement ses différentes caractéristiques est une autre histoire.

Alors, peut-être que je ne suis simplement pas physionomiste ?

C’est la question que je me pose encore.

Peut-être que je suis simplement très mauvaise avec les visages.

Après tout, je reconnais mes proches. Je reconnais les photographies. Je ne suis pas systématiquement perdue devant les personnes que je connais.

Mais je remarque aussi à quel point le contexte participe à ma reconnaissance .

La blouse du soignant.

Le service dans lequel travaille mon collègue.

La résidence où habite mon voisin.

La coiffure d’une personne.

Et lorsque ces repères changent, la reconnaissance devient beaucoup plus fragile.

Je ne sais pas encore exactement où placer la frontière entre être « peu physionomiste » et être prosopagnosique.

Mais je sais une chose.

Depuis cette femme dans le RER, lorsque je crois reconnaître quelqu’un dans la rue, je garde généralement mon intuition pour moi.

Au pire, j’aurai ignoré une connaissance.

Au mieux, j’évite d’expliquer pendant cinq minutes à une parfaite inconnue pourquoi nous étions soi-disant ensemble au lycée...

J’ai arrêté d’essayer de retenir les visages

Enfant, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir de problème pour reconnaître les gens.

Je vivais dans un cercle assez restreint. Ma famille, mes proches, les mêmes personnes autour de moi. Tout ce petit monde avait sa place, son contexte, ses habitudes.

Puis j’ai rencontré mon mari.

Et j’ai changé de région pour le rejoindre.

Avec lui est arrivé un village entier de nouveaux visages.

Il me présentait les gens.

« Lui, c’est untel. »

« Elle, c’est machin. »

Je les rencontrais une fois.

Puis deux.

Puis dix.

Et malgré tout, la fois suivante, je me demandais encore :

Mais c’est qui ?

Cela fait maintenant cinquante-deux ans.

Et pour certaines personnes du village, je ne sais toujours pas vraiment « qui est qui ».

Mon dentiste n’existe apparemment que chez le dentiste

J’ai longtemps fonctionné sans comprendre ce qui se passait.

Dans la rue, il m’arrivait de saluer chaleureusement de parfaits inconnus parce que j’étais persuadée de les connaître.

Et, à l’inverse, de passer devant des personnes que je connaissais sans leur dire bonjour.

Mon dentiste, par exemple.

Je sais parfaitement qui est mon dentiste.

Dans son cabinet.

Avec sa blouse, dans son environnement, là où je m’attends à le voir.

Croisé dans la rue avec d’autres vêtements ?

Beaucoup moins évident.

Même chose avec mon médecin.

Sortez certaines personnes de leur décor habituel et une partie de mes repères disparaît avec le décor.

En revanche, si elles parlent avant que je les voie, tout peut changer.

La voix arrive et, soudain :

Mais oui, bien sûr !

Je ne reconnais donc pas seulement une personne avec son visage. Je la reconnais avec tout ce qu’il y a autour : sa voix, ses vêtements, ses lunettes, ses bijoux, ses particularités et surtout le contexte dans lequel je m’attends à la rencontrer.

Bienvenue au musée, rappelez-moi qui vous êtes

Je travaille à l’accueil d’un musée.

Autant dire que des visages, j’en vois passer.

Beaucoup.

J’ai donc développé mes propres stratégies.

Je mémorise un vêtement.

Des lunettes.

Un bijou.

Un signe particulier.

Tout ce qui peut devenir une petite balise et me permettre de retrouver la personne.

Mais ces indices ne suffisent pas toujours.

Alors j’ai développé une autre technique, beaucoup plus simple : je préviens les gens.

Si je sais qu’une personne va revenir un peu plus tard, je lui explique que j’ai des difficultés à reconnaître les visages.

Et je lui demande :

« Quand vous revenez, rappelez-moi simplement de quoi nous avons parlé. »

Il suffit généralement d’un mot.

Une exposition.

Un billet.

Un renseignement.

Une réservation.

Et tout revient.

Je n’ai pas forcément besoin de reconnaître le visage.

J’ai besoin de retrouver le contexte.

J’ai cru que j’avais peut-être Alzheimer

Vers 40 ans, pourtant, cette difficulté a commencé à m’inquiéter sérieusement.

Je suis allée voir mon médecin.

Je lui ai demandé s’il existait une méthode, un exercice, quelque chose qui permettrait d’apprendre à mémoriser les visages.

Ce qui m’intriguait, c’est que ma mémoire fonctionnait très bien par ailleurs.

Je pouvais retenir des chiffres.

Des codes.

Toutes sortes d’informations.

Pourquoi les visages, eux, refusaient-ils de rester ?

J’ai commencé à avoir peur.

Et si c’était un problème de mémoire ?

Et si c’était le début d’une maladie d’Alzheimer ?

Je n’avais aucune explication.

Alors, forcément, j’en fabriquais de beaucoup plus inquiétantes.

Puis un jour, j’ai entendu un mot à la télévision

C’est finalement une émission de télévision qui m’a apporté la réponse.

J’y ai entendu un mot que je ne connaissais pas :

prosopagnosie.

On décrivait des personnes qui avaient des difficultés spécifiques à reconnaître les visages.

Et je me suis reconnue.

Mes erreurs.

Mes hésitations.

Les personnes que je reconnaissais dans un contexte mais plus dans un autre.

La voix qui fonctionnait mieux que le visage.

Toutes ces années à me demander pourquoi je pouvais retenir un code sans parvenir à mémoriser correctement quelqu’un que j’avais déjà rencontré plusieurs fois.

Tout cela avait enfin une cohérence.

Et surtout, ce n’était pas Alzheimer.

Ce soulagement-là a été immense.

« Tu ne fais aucun effort »

Pendant longtemps, mon mari pensait que je ne faisais simplement pas assez d’efforts.

Il pouvait s’agacer.

Après tout, il m’avait présenté cette personne plusieurs fois.

Comment pouvais-je encore ne pas savoir qui elle était ?

Le problème, c’est que j’en faisais justement, des efforts.

Beaucoup.

J’essayais de retenir.

J’observais.

Je cherchais des caractéristiques.

Je culpabilisais lorsque cela ne fonctionnait pas.

Depuis que nous avons compris qu’il s’agissait de prosopagnosie, son regard a changé.

Aujourd’hui, il comprend.

Mieux encore : il lui arrive de prévenir lui-même les personnes que nous rencontrons.

Il est devenu, en quelque sorte, une partie de mon système de compensation.

Enfin reconnue

Plus tard, j’ai découvert l’Association Prosopagnosie de Langue Française.

Et quelque chose d’important s’est encore déplacé.

Je n’étais plus seulement celle qui « ne fait pas attention ».

Je n’étais pas « tête en l’air ».

Je n’étais pas malade.

Je pouvais enfin me reconnaître dans les expériences d’autres personnes qui vivaient les mêmes situations.

Et surtout, j’ai fini par arrêter de me battre contre quelque chose qui ne fonctionnait tout simplement pas de cette manière chez moi.

Pendant des années, j’avais essayé de retenir les visages .

Aujourd’hui, je ne me prends plus la tête.

Je sais que je reconnais autrement.

Je cherche une voix.

Un vêtement.

Des lunettes.

Un bijou.

Un contexte.

Un mot qui me permettra de raccrocher les wagons.

Et lorsque je ne reconnais vraiment pas quelqu’un, je l’explique.

Avec humour, généralement.

Parce qu’un détail a finalement changé beaucoup de choses dans ma vie :

avant, je ne reconnaissais pas les gens et j’avais honte.

Aujourd’hui, il m’arrive toujours de ne pas les reconnaître.

Mais au moins, je sais pourquoi...

J’ai traité le contrôleur de robot… devant le contrôleur

Je suis dans le train avec mon mari.

Le contrôleur arrive.

Contrôle des billets.

Et là, mauvaise nouvelle : nous nous sommes trompés de train.

Le contrôleur ne semble pas particulièrement sensible à notre détresse ferroviaire. Mauvais train, mauvais billet, mauvaise journée : amende.

Je le trouve franchement peu sympathique.

Un peu froid.

Très règlement-règlement.

Bref, dans ma tête, le verdict tombe : un robot de la SNCF.

Un peu plus tard, je vois passer un autre contrôleur.

Et puisque visiblement je considère que la SNCF dispose d’un service après-vente émotionnel, je décide de lui faire part de mon mécontentement.

Je lui explique donc tranquillement :

« Franchement, votre collègue n’était vraiment pas sympa. On s’est juste trompés de train et il nous a mis une amende. Un vrai robot ! »

À côté de moi, mon mari me regarde.

Pas le regard amoureux.

Pas le regard amusé.

Le regard très précis qui signifie :

Mais qu’est-ce que tu es en train de faire ?

Je continue probablement encore quelques secondes avant de comprendre.

Ce n’était pas un autre contrôleur .

C’était le même contrôleur .

Celui qui venait de nous mettre l’amende.

Celui que j’étais donc en train de traiter de robot en lui parlant de lui-même à la troisième personne.

Voilà.

Je ne sais pas toujours si ce genre de situation vient de ma difficulté à reconnaître les visages, d’un moment d’inattention ou d’un merveilleux cocktail des deux.

Mais une chose est certaine : quand cela arrive, c’est embarrassant.

Et manifestement, lorsque je ne reconnais pas quelqu’un, je ne devrais jamais partir du principe qu’il s’agit de la personne idéale pour lui dire du mal de quelqu’un d’autre.

Surtout dans un train...

J’ai le son, mais pas l’image

Je peux reconnaître quelqu’un à cent mètres.

Je vois une silhouette au loin et, sans vraiment savoir pourquoi, je suis certaine de savoir qui c’est.

Puis la personne se rapproche.

Son visage devient visible.

Et là … je ne la reconnais plus.

Je me dis que je me suis trompée.

Parfois, la personne parle et sa voix confirme immédiatement ma première intuition. D’autres fois, je vérifie plus tard si elle se trouvait bien à cet endroit ce jour-là.

J’avais raison.

Je suis donc capable de reconnaître certaines personnes grâce à leur silhouette, leur démarche ou quelque chose que je serais bien incapable de décrire consciemment.

Mais quand leur visage entre dans l’équation, tout peut se compliquer.

La phrase qui me caractérise probablement le mieux est finalement très simple :

J’ai le son, mais pas l’image.

Cinq minutes pour oublier un visage

Les entretiens d’embauche ont souvent été de grands moments de solitude.

Je peux passer un entretien entier avec quelqu’un, être recrutée, puis arriver le premier jour de travail et ne pas reconnaître la personne qui m’a embauchée.

Pas simplement hésiter sur son identité.

Ne même pas avoir le sentiment de l’avoir déjà vue quelque part.

J’ai pourtant essayé consciemment de mémoriser les visages pendant les entretiens. Mais j’ai l’impression que l’effort de concentration nécessaire pour répondre aux questions, réfléchir et gérer le stress m’empêche justement d’enregistrer la personne qui se trouve devant moi.

Une fois, après un entretien, mon futur responsable m’a fait visiter les bureaux.

Il m’a présenté mes futurs collègues. J’ai serré des mains, dit bonjour, essayé d’enregistrer tout ce petit monde.

Puis nous sommes partis visiter l’usine.

Quelques minutes plus tard, nous avons croisé un jeune homme.

Son visage m’a semblé vaguement familier.

Je lui ai donc dit :

« Bonjour ! Tiens, il me semble qu’on se connaît, mais je ne me souviens plus du contexte … »

Il m’a regardée.

« Oui, bien sûr. On s’est rencontrés au bureau il y a cinq minutes. »

Cinq minutes.

Sous le regard de mon futur chef.

Voilà.

Cet homme est ensuite devenu un excellent collègue pendant plusieurs années.

Mais nos cinq premières minutes ensemble avaient déjà disparu.

Heureusement, il existe les trombinoscopes

J’ai découvert quelque chose qui m’aide énormément : les photographies.

Un visage vivant bouge sans cesse.

Il sourit, parle, tourne la tête, change d’expression. J’ai l’impression de recevoir trop de versions différentes et de ne savoir laquelle mémoriser.

Une photographie, elle, ne bouge pas.

Je peux l’observer et enregistrer une image stable.

Ensuite, lorsque je rencontre réellement la personne, son visage vivant finit parfois par passer fugitivement par cette image mémorisée.

Et là :

C’est elle !

Le trombinoscope est donc devenu un outil précieux.

Je me suis progressivement enfermée dans mon bureau

Pendant quelques années, j’ai travaillé dans l’entreprise de mon mari sur des tâches administratives.

Au début, j’adorais accueillir les clients.

Les renseigner, discuter avec eux, essayer de résoudre leurs problèmes : j’y prenais vraiment plaisir.

Puis les difficultés se sont accumulées.

Des personnes revenaient et je ne les reconnaissais pas.

Certaines avaient déjà longuement discuté avec moi. D’autres étaient devenues des amis de mon mari.

Elles arrivaient avec la familiarité naturelle de quelqu’un qui vous connaît.

Moi, je n’avais aucune idée de qui elles étaient.

Petit à petit, j’ai cessé d’aller vers les clients.

Je me suis installée dans mon bureau et j’ai limité les interactions.

Pas parce que je n’aimais plus accueillir les gens.

Parce que j’étais trop mal à l’aise.

L’enquête photographique clandestine

Lorsque j’étais seule dans l’entreprise, impossible évidemment de me cacher dans mon bureau.

Il fallait accueillir les clients.

Avec certains, je pouvais simplement demander :

« Vous pouvez me rappeler votre nom ? »

Mais il y avait une catégorie beaucoup plus compliquée.

La personne qui entre …

…et vient vous faire la bise.

Là, demander « Vous êtes qui ? » devient socialement légèrement plus délicat.

Alors je jouais la comédie.

Je souriais.

Je discutais.

Je cherchais désespérément des indices dans la conversation.

Et lorsque la personne repartait, j’attendais qu’elle remonte dans sa voiture …

…et je prenais discrètement une photo.

Puis j’envoyais la photo à mon mari :

« C’est qui ? »

Une technologie de pointe au service de la reconnaissance faciale humaine.

Trois semaines de vacances, six mois d’absence

Même avec toutes les stratégies que j’ai développées, il m’arrive encore de dire bonjour deux fois à la même personne.

Ou de saluer familièrement quelqu’un que je ne connais absolument pas.

Ou de ne plus reconnaître une personne que je n’ai pas vue depuis quelque temps.

Les retours de vacances sont particulièrement difficiles.

Trois semaines sans voir quelqu’un peuvent donner à mon cerveau l’impression que six mois se sont écoulés.

Les soirées, les débuts dans une nouvelle entreprise ou les grands rassemblements demandent donc énormément d’énergie.

Parce qu’il faut constamment chercher.

Observer.

Déduire.

Éviter les erreurs.

Et faire tout cela pendant que les autres discutent tranquillement.

Mon cerveau connaissait le plan des bureaux

Je viens justement de commencer dans une nouvelle entreprise.

Beaucoup de salariés sont en télétravail et, lorsqu’ils viennent sur place, ils n’ont pas de bureau attitré.

Pour moi, c’est extrêmement compliqué.

Je ne peux plus utiliser l’un de mes principaux systèmes de reconnaissance : la géographie.

Dans mes anciens emplois, je savais inconsciemment que telle personne se trouvait à tel endroit.

Le bureau faisait partie de son identité.

En découvrant ce nouvel environnement, j’ai compris quelque chose d’assez drôle : je connaissais autrefois les plans des bureaux par cœur.

Je ne mémorisais pas seulement mes collègues.

Je mémorisais mes collègues dans l’espace .

Déplacez tout le monde et mon annuaire interne perd une partie de son classement.

Plusieurs visages pour une seule personne

Il m’arrive aussi quelque chose de très étrange lorsque je parle longtemps en tête à tête avec une personne que je connais sans qu’elle me soit très proche.

Un collègue, par exemple. Ou un psychologue.

Pendant la conversation, j’ai parfois l’impression que son visage change.

Je vois presque plusieurs versions de la même personne.

Et surtout plusieurs âges.

Elle peut me sembler avoir dix ou vingt ans de plus, puis de moins, sans que je puisse réellement lui attribuer un âge.

Curieusement, cela s’atténue énormément lorsque je connais son âge exact.

Comme si cette information venait stabiliser quelque chose.

À quoi ressemblait mon collègue aujourd’hui ?

En fin de journée, je peux avoir travaillé plusieurs heures avec quelqu’un et être incapable de dire comment cette personne était habillée.

Robe ou pantalon ?

Aucune idée.

Cravate ?

Mystère.

Lunettes ?

Peut-être.

Cheveux courts ou longs ? Raides ou bouclés ? Blonds, bruns ou gris ?

Je ne sais pas.

La personne est-elle chauve ? Barbue ? Moustachue ?

Toutes ces informations qui semblent évidentes aux autres ne sont pas nécessairement enregistrées chez moi.

Il peut même m’arriver de ne pas intégrer immédiatement le genre apparent de la personne.

Un jour, dans un magasin, un vendeur commence à me conseiller puis s’éloigne.

Quelques instants plus tard, je vois un vendeur près de moi et je poursuis naturellement la conversation exactement là où nous l’avions laissée.

Sauf que ce n’était pas la même personne.

Il y avait un vendeur.

Et une vendeuse.

Oups.

Je serais un témoin absolument catastrophique

Cette difficulté ne concerne d’ailleurs peut-être pas uniquement les visages.

J’ai un jour été témoin d’un accident suivi d’un délit de fuite.

La police m’a demandé de décrire la voiture.

Sa couleur ?

Je ne savais pas.

Sa marque ?

Non plus.

Son modèle ?

Encore moins.

Sa taille ?

Toujours pas.

Une voiture venait de passer devant moi dans des circonstances suffisamment importantes pour nécessiter l’intervention de la police et mon cerveau avait apparemment décidé que ses caractéristiques physiques étaient des informations facultatives.

Comme témoin, on a connu plus utile.

Le cinéma, cette réunion géante de gens que je ne connais pas

Regarder un film peut également devenir compliqué.

Il me faut parfois plus de la moitié du film pour comprendre qui sont les personnages.

Avec des flash-backs, cela devient carrément sportif.

Il m’arrive donc de regarder un film deux fois : une première pour comprendre qui est qui, une seconde pour profiter réellement de l’histoire.

J’ai maintenant trouvé une stratégie.

Avant certains films, je demande à ChatGPT de me présenter les personnages : leur rôle, les éléments permettant de les différencier et les âges auxquels ils apparaissent dans l’histoire.

Avec cette petite préparation, je peux enfin profiter du film dès le premier visionnage.

Je reconnais également très rarement un acteur d’un film à l’autre.

Et lorsqu’une personnalité apparaît à la télévision, je peux demander à mes proches :

« C’est bien lui ? »

Même lorsqu’il s’agit du président de la République.

Ma mère ne m’a pas reconnue le jour de mon mariage

Et puis il y a cette histoire qui me fait particulièrement sourire parce que, pour une fois, je me suis retrouvée de l’autre côté.

Le jour de mon mariage, ma mère s’est approchée de moi.

J’étais coiffée et maquillée différemment.

Je ne portais pas une robe blanche traditionnelle.

Elle est venue très gentiment me proposer son aide, parce que le terrain était accidenté et que je portais des talons.

Et elle m’a vouvoyée.

Ma propre mère.

Le jour de mon mariage.

Elle ne m’avait absolument pas reconnue.

Lorsque je lui ai parlé, j’ai vu son visage se décomposer. Pendant quelques secondes, elle a semblé perdue, presque effrayée.

Mon mari, lui, a trouvé la situation très drôle.

Moi, beaucoup moins.

Pas parce que j’étais vexée.

Parce qu’une pensée m’a immédiatement traversé l’esprit :

Ça pourrait tellement m’arriver.

Je savais exactement ce qu’elle venait de ressentir.

J’ai le son, mais pas l’image

Pendant longtemps, ma meilleure compensation a été la voix.

Je reconnaissais les gens grâce à leur timbre, leur façon de parler, leurs expressions et leurs tics de langage.

Ces dernières années, ma capacité à reconnaître les voix a diminué.

Et je mesure maintenant à quel point elle compensait mes difficultés avec les visages.

Heureusement, il me reste encore le langage.

Une expression typique.

Une tournure de phrase.

Une manière bien particulière de raconter quelque chose.

Une silhouette aperçue au loin.

Une place habituelle dans un bureau.

Une photo mémorisée.

Je reconnais les personnes avec tout ce que je peux récupérer autour de leur visage.

Parce qu’au fond, la meilleure façon de résumer ma prosopagnosie tient toujours dans cette petite phrase :

J’ai le son, mais pas l’image...

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