Témoignages de personnes prosopagnosiques

Ici, vous trouverez des récits vécus par des personnes qui ne reconnaissent pas les visages : parfois drôles, souvent touchants, parfois déroutants. Vous vous reconnaîtrez peut-être dans certaines situations — et vous direz : « Je ne suis pas seul·e. »

Envie de partager votre expérience ?

Vous pouvez témoigner anonymement et nous raconter votre histoire. Quelques lignes suffisent ; nous anonymisons systématiquement prénoms, lieux et détails identifiants afin de protéger votre vie privée.

Je ne pouvais même pas imaginer le visage de mon copain

Pendant longtemps, je me suis dit que j’étais simplement mauvaise pour reconnaître les gens.

J’ai presque toujours vécu ces petits moments de gêne où une personne me salue avec enthousiasme alors que je cherche désespérément qui elle est. Je finis souvent par retrouver son identité, mais seulement après quelques secondes de flottement.

Pourtant, certains visages sont plus faciles que d’autres.

Quand une personne possède un détail très marqué, des sourcils particuliers, des paupières caractéristiques ou un autre trait vraiment distinctif, je parviens beaucoup mieux à la reconnaître. Ce sont ces détails qui s’impriment dans ma mémoire.

Le véritable déclic est venu d’une réflexion qui m’a profondément surprise.

Un jour, je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à imaginer le visage de mon propre copain.

Je savais parfaitement qui il était. Je connaissais sa voix, son sourire, sa personnalité. Mais lorsque j’essayais de le visualiser mentalement, son visage m’échappait.

J’ai alors pris des photos de lui et je me suis mise à les observer attentivement.

J’ai mémorisé la couleur de ses yeux.

Le petit espace entre ses sourcils.

La forme particulière de ses paupières.

Petit à petit, en décomposant son visage en plusieurs éléments, j’ai réussi à construire une image mentale que je peux aujourd’hui retrouver beaucoup plus facilement.

Cette expérience m’a fait comprendre que je n’enregistrais pas spontanément les visages comme la plupart des gens.

Je les apprends.

Comme on apprend une carte ou un paysage.

En observant chaque détail.

En les mémorisant un à un.

Depuis toujours, je remarque aussi que j’identifie les personnes grâce à leur démarche ou à leur coiffure.

Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était simplement parce que j’étais myope.

Mais en y repensant, même avec des lunettes parfaitement adaptées, je continue à reconnaître les gens avant tout grâce à leur façon de marcher, leurs cheveux ou leur silhouette.

Le visage, lui, arrive souvent en dernier.

Aujourd’hui, je me demande si ces stratégies ne m’ont pas accompagnée toute ma vie sans que je m’en rende compte.

Pendant des années, je pensais simplement que j’observais les gens différemment.

Je découvre peu à peu que je les reconnais surtout … autrement...

Deux heures plus tôt, ce médecin s’occupait de moi. Je ne l’ai pourtant pas reconnu.

Le premier souvenir dont je suis certaine remonte à un moment très particulier de ma vie.

Je venais de faire un malaise, peu de temps après avoir vécu un grave accident et un choc psychologique extrêmement violent.

Un médecin s’est occupé de moi pendant un long moment. Nous avons parlé. Il m’a examinée. Il m’a rassurée.

Deux heures plus tard, je l’ai recroisé.

Je ne l’ai pas reconnu.

À l’époque, je n’ai pas compris ce qui venait de se passer. J’ai mis cela sur le compte du stress, de la fatigue ou du traumatisme que je venais de vivre. Après tout, les circonstances étaient exceptionnelles.

Puis la vie a continué.

Pendant des années, j’ai accumulé d’autres situations étranges. Des personnes qui semblaient me connaître alors que leur visage ne m’évoquait rien. Des moments de flottement. Des hésitations. Des stratégies improvisées pour masquer mes difficultés.

Je n’imaginais pas qu’il pouvait exister un trouble spécifique de la reconnaissance des visages.

Je pensais simplement que j’étais distraite ou que j’avais une mauvaise mémoire.

Il a fallu attendre … trente ans.

Trente années avant qu’un simple reportage à la télévision ne bouleverse ma compréhension de toute une partie de ma vie.

Une personne y racontait son quotidien avec la prosopagnosie.

Au fil de son témoignage, j’ai eu une sensation troublante.

Elle racontait mes difficultés.

Les mêmes hésitations.

Les mêmes erreurs.

Les mêmes incompréhensions.

Je me suis reconnue dans chacun de ses mots.

Pour la première fois, ce que je vivais depuis si longtemps avait un nom.

Ce reportage n’a pas fait disparaître mes difficultés.

Mais il m’a offert quelque chose d’immense : une explication.

Et parfois, comprendre enfin ce qui nous accompagne depuis des décennies est déjà une forme de soulagement...

J’ai trouvé un inconnu très séduisant. C’était mon amoureux.

J’ai toujours eu un faible pour les roux.

Avec le recul, je me demande même si ce n’est pas l’une des raisons pour lesquelles je suis tombée amoureuse de celui qui allait devenir mon mari. Un roux, ça se repère. Pour une prosopagnosique, c’est presque un luxe.

L’histoire se passe à la fin des années 1980.

À cette époque, les Renault 5 vertes semblaient pousser naturellement sur les parkings français. Il y en avait partout.

Je me promène à pied dans le centre-ville de Nantes lorsqu’une R5 verte avance doucement à ma hauteur, vitres ouvertes.

Au volant, un rouquin.

Et là …

Je ressens immédiatement une très forte attirance pour cet homme.

Mon cerveau se met à discuter avec lui-même.

« Ce n’est pas sérieux … »

« Tu ne vas quand même pas draguer un inconnu en pleine rue … »

« Tu es en couple. »

« Tu es même très amoureuse de ton copain. »

« Franchement, ressaisis-toi ! »

Pendant que je me fais la morale avec une conviction admirable, la voiture continue d’avancer au ralenti.

Le conducteur s’arrête juste à ma hauteur.

Il me regarde.

Il sourit.

Et il lance, visiblement très amusé :

« Alors ? On rêve ? »

À cet instant seulement, tout se remet en place.

Le rouquin mystérieux.

La Renault 5 verte.

La voix.

Le sourire.

Ce n’était pas un inconnu incroyablement séduisant.

C’était… mon amoureux.

Celui que j’étais justement en train de défendre avec autant d’ardeur dans ma conversation intérieure.

J’avais passé plusieurs secondes à lutter contre la tentation d’être infidèle …

…avec mon propre compagnon.

C’est l’une de mes anecdotes préférées pour expliquer la prosopagnosie.

Parce qu’elle fait rire.

Mais elle raconte aussi quelque chose d’important.

Je pouvais être profondément amoureuse d’un homme, reconnaître sa voix entre mille, connaître sa façon de sourire, ses gestes, son humour …

Et pourtant, quelques secondes auparavant, son visage ne m’avait pas permis de savoir que c’était lui...

Je peux dire trois fois bonjour au même client sans le reconnaître

Je suis caissière.

Dans mon travail, je vois passer beaucoup de visages chaque jour. Des clients réguliers, des clients de passage, des collègues, des personnes que je croise plusieurs fois dans la même journée.

Et pourtant, il peut m’arriver de dire trois fois bonjour au même client, sans me rappeler que je lui ai déjà dit bonjour quelques minutes plus tôt.

Ce n’est pas de l’impolitesse. Ce n’est pas du désintérêt. Ce n’est pas non plus parce que je ne fais pas attention.

C’est simplement que son visage ne reste pas.

Je peux voir une personne, lui parler, l’encaisser, lui sourire, puis ne pas la reconnaître lorsqu’elle repasse devant moi.

Les clients que je reconnais le plus facilement sont ceux qui ont un détail très visible. Une personne en béquilles. Une personne en fauteuil roulant. Une odeur forte. Un élément qui dépasse du visage et devient un repère.

Ce sont ces indices-là qui s’accrochent dans ma mémoire.

Pas forcément le visage.

Dire bonjour plusieurs fois aux mêmes collègues

Même dans une grande entreprise, on m’a déjà fait remarquer que je disais bonjour plusieurs fois aux mêmes collègues.

Je pensais simplement saluer les personnes que je croisais.

Eux avaient déjà reçu mon bonjour.

Parfois plusieurs fois.

Cette remarque m’a mise mal à l’aise, parce qu’elle donne l’impression que je suis distraite, bizarre ou automatique. Comme si je n’étais pas vraiment présente.

Pourtant, je fais l’effort inverse : je suis attentive, je veux bien faire, je veux être polie.

Mais je ne sais pas toujours si la personne devant moi est quelqu’un que j’ai déjà salué, quelqu’un que je connais, ou simplement quelqu’un que je croise pour la première fois.

Alors, par sécurité, je dis bonjour.

Encore.

Dans la rue, reconnaître devient compliqué

Dans la rue, il m’arrive souvent que des personnes viennent me parler.

Elles semblent me connaître. Elles me sourient, m’abordent naturellement, attendent une réaction de ma part.

Et moi, je cherche.

Je regarde leur visage. J’essaie de comprendre. Est-ce une collègue ? Une cliente ? Une ancienne connaissance ? Une personne que j’ai vue récemment ? Quelqu’un de ma famille élargie ? Une amie d’amie ?

La réponse ne vient pas toujours.

C’est gênant, parce que la personne en face de moi sent parfois mon hésitation. Elle peut croire que je l’ai oubliée, que je ne veux pas lui parler ou que je fais semblant.

Alors que je suis juste en train d’essayer de retrouver qui elle est.

Le jour où je n’ai pas su décrire mon agresseur

Une fois, je me suis fait agresser.

Quand la police m’a demandé de décrire la personne, j’en ai été incapable.

Je savais pourtant que je l’avais vue. J’avais été face à elle. Mais au moment de donner une description, rien de fiable ne me venait.

Je pouvais dire une seule chose avec certitude : il portait un short rouge.

J’ai essayé de donner d’autres éléments, mais c’était flou, incertain, fragile.

La plainte n’a mené nulle part.

Cette situation m’a beaucoup marquée, parce qu’elle montre que cette difficulté ne se limite pas à des moments gênants ou à des maladresses sociales. Elle peut aussi avoir des conséquences très concrètes, très sérieuses.

Quand on ne peut pas reconnaître ou décrire un visage, on se retrouve démunie.

Même lorsqu’il faudrait pouvoir le faire.

Les films et les prénoms

Quand je regarde un film, j’ai aussi du mal à associer les personnages à leur prénom.

Je confonds les gens. Je ne sais plus toujours qui est qui, surtout si les personnages ont un style proche ou s’ils apparaissent dans des scènes différentes.

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’avais simplement du mal à retenir les prénoms.

Aujourd’hui, je me demande si le problème n’est pas plutôt ailleurs.

Peut-être que je ne retiens pas mal les prénoms.

Peut-être que j’ai du mal à les accrocher aux bonnes personnes.

Un prénom seul, je peux parfois le retenir.

Mais l’associer à un visage, le retrouver au bon moment, reconnaître la personne à qui il appartient : c’est là que tout se complique.

La première fois que j’ai compris

La première fois que je me suis vraiment rendu compte que je reconnaissais mal les visages, j’avais 14 ans.

Une amie est venue me voir et m’a dit :

« Tout à l’heure, ma mère t’a dit bonjour. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression que tu ne l’avais pas reconnue. »

Et c’était vrai.

Je ne l’avais pas reconnue.

Pourtant, cette femme m’avait ramenée en voiture la veille. Nous avions passé environ une heure ensemble. Nous avions discuté.

Elle n’était pas une inconnue.

Mais le lendemain, son visage ne m’a pas suffi.

Cette scène m’est restée, parce qu’elle m’a fait comprendre que quelque chose ne fonctionnait pas comme chez les autres.

Je pouvais parler longuement avec une personne, passer du temps avec elle, partager un trajet, puis ne pas la reconnaître le lendemain.

Ce n’est pas que les personnes ne comptent pas.

Ce n’est pas que je ne les écoute pas.

C’est que mon cerveau ne garde pas leur visage comme un repère fiable.

Reconnaître autrement

Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi certains détails m’aident plus que d’autres.

Une béquille.
Un fauteuil.
Une odeur.
Un vêtement très visible.
Une voix.
Une manière de parler.
Un contexte.

Ce sont ces éléments qui me permettent parfois de reconnaître les gens.

Le visage, lui, reste souvent trop instable.

Je peux dire plusieurs fois bonjour à la même personne. Je peux ne pas reconnaître quelqu’un qui m’a parlé la veille. Je peux être incapable de décrire un visage dans une situation importante.

Ce n’est pas un manque de respect.

Ce n’est pas une absence d’attention.

C’est une autre manière de traverser le monde, en cherchant des indices là où les autres semblent reconnaître naturellement...

Je ne reconnais pas un visage, je reconnais une collection de détails

J’ai le sentiment que les visages familiers ne s’enregistrent pas chez moi comme un tout.

Ce n’est pas une image complète, claire, que je pourrais retrouver facilement dans ma mémoire. C’est plutôt une collection de détails que j’ai observés longtemps, mémorisés séparément, puis rangés quelque part.

Un trait du visage.
Une expression.
Une manière de sourire.
Une mimique.
Une forme de regard.
Un mouvement de la bouche.
Une façon de froncer les sourcils.

Je connais parfois très bien chacun de ces éléments, mais ils ne se rassemblent pas naturellement en un visage unique.

Pour reconnaître quelqu’un, j’ai besoin d’avoir eu le temps de stocker ces informations. Il me faut de la répétition, des moments, des observations. Si j’ai pu enregistrer assez de détails, alors la personne devient reconnaissable pour moi. Et quand cela arrive, je peux la reconnaître durablement, parfois pour toujours.

Mais lorsque je vois un visage brièvement, tout devient beaucoup plus difficile.

Si les personnes ont un style proche, des traits réguliers ou peu de signes distinctifs, les visages se mélangent. Ils semblent presque interchangeables. Je vois bien les personnes, mais je ne parviens pas à les différencier vraiment.

Faire défiler des profils sur Tinder, par exemple, est pour moi un enfer.

Les visages passent trop vite. Les poses se ressemblent. Les styles se répètent. Rien n’a le temps de s’accrocher. Impossible de construire une mémoire stable à partir de ces images.

Je ne reconnais donc pas les visages comme une évidence immédiate.

Je les apprends.

Petit à petit.

Détail par détail.

Et parfois, lorsqu’on ne me laisse pas ce temps-là, tous les visages deviennent presque les mêmes...

J’ai découvert à 78 ans que mes difficultés avaient un nom

La plus grande partie de ma vie, je n’ai pas su que j’avais un handicap pour reconnaître les visages.

Je savais que je reconnaissais difficilement certaines personnes. Je savais que les visages réguliers, sans signes distinctifs, me posaient problème. Je savais que je pouvais être perdu devant quelqu’un que j’étais pourtant censé connaître.

Mais je ne savais pas que cela portait un nom.

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’étais simplement peu physionomiste.

Cette explication suffisait presque. Elle permettait de ranger mes difficultés dans une catégorie familière, acceptable, un peu vague. Être peu physionomiste, après tout, cela arrive à beaucoup de monde.

Mais en lisant les témoignages publiés sur le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française, j’ai très souvent eu l’impression que l’on parlait de moi.

Chaque histoire réveillait un souvenir.

Chaque détail faisait remonter une scène.

Et peu à peu, ce que j’avais vécu pendant des décennies sans le comprendre a commencé à prendre une forme beaucoup plus claire.

Je suis prosopagnosique.

Le visage de mon petit-fils

Il y a une scène que je n’ai jamais oubliée.

À la sortie de l’école primaire, je n’ai pas reconnu mon petit-fils.

Ce n’est pas arrivé une seule fois. La scène s’est répétée, sans doute une dizaine de fois.

La blessure était d’abord pour lui.

Son grand-père ne le reconnaissait pas.

Mais elle était aussi pour moi.

Comment expliquer cela ? Comment dire à un enfant que l’amour est là, intact, mais que le visage ne suffit pas à ouvrir la porte de la reconnaissance ?

Je savais évidemment qui était mon petit-fils. Je savais ce qu’il représentait pour moi. Mais dans la foule des enfants, à la sortie de l’école, son visage ne s’imposait pas à moi avec l’évidence qu’il aurait dû avoir.

Cette difficulté est d’autant plus douloureuse qu’elle touche à quelque chose de fondamental dans les relations humaines.

Reconnaître quelqu’un, c’est lui dire silencieusement : tu existes pour moi.

Ne pas le reconnaître peut être vécu comme une absence d’attachement, une indifférence ou un oubli.

Pourtant, il ne s’agissait pas d’un manque d’amour.

Il s’agissait d’un trouble de la reconnaissance des visages.

Mais à ce moment-là, je ne disposais pas encore de cette explication.

Une scolarité qui bascule

J’ai longtemps cherché à comprendre ce qui s’était passé au début de ma scolarité secondaire.

J’avais été troisième du département à l’examen d’entrée en sixième. Pourtant, j’ai redoublé cette classe.

Ce contraste m’a poursuivi.

Comment expliquer une telle chute ?

Pendant des années, j’ai envisagé plusieurs causes : la timidité, l’absence d’amis, le refus d’aller à l’école, peut-être d’autres difficultés que je ne savais pas identifier.

Aujourd’hui, une autre hypothèse me paraît cohérente.

Le passage au collège a peut-être fait éclater les stratégies que j’avais construites jusque-là pour reconnaître mes camarades.

À l’école primaire, les repères sont plus stables. Les élèves restent souvent dans la même classe, avec le même groupe, dans des espaces familiers. On peut s’appuyer sur les habitudes, les places, les vêtements, les routines.

Au collège, tout change.

Les professeurs changent.
Les salles changent.
Les élèves changent de place.
Les groupes se mélangent.
Les repères se déplacent sans cesse.

Pour un enfant prosopagnosique, ce bouleversement peut être considérable.

Je ne me souviens aujourd’hui d’aucun camarade de cette période.

Des enseignants, il ne me reste presque rien, à l’exception du professeur d’anglais : un grand monsieur voûté, au visage très allongé, avec un nez mémorable et un cours incompréhensible.

Ce souvenir dit beaucoup. Je me souviens de ce qui formait un repère distinctif. Le reste s’est effacé.

Il m’a fallu des années pour retrouver une situation plus viable, dans un contexte plus restreint, où mes compensations pouvaient de nouveau fonctionner.

Compenser sans comprendre

J’ai ensuite vécu toute ma vie avec ce handicap sans pouvoir le nommer.

Dans mon métier de chercheur, j’ai dû compenser, parfois dans des contextes de responsabilité.

Je connaissais mes difficultés. Je savais l’effort qu’elles demandaient. Mais je ne comprenais pas qu’il y avait là un problème spécifique avec les visages.

Le visage n’était pas, pour moi, le moyen principal de reconnaître une personne. Je m’appuyais sur d’autres indices, sans même toujours m’en rendre compte.

Une voix.
Une silhouette.
Une posture.
Un contexte.
Un détail physique.
Une manière de parler.
Une situation connue.

Comme ces stratégies existaient, je ne pensais pas nécessairement à une défaillance particulière.

Je pensais simplement que la reconnaissance des personnes passait par un ensemble d’indices et que, chez moi, les visages n’étaient pas très fiables.

C’était presque normal, puisque cela avait toujours été ainsi.

Découvrir le mot à 78 ans

C’est seulement vers l’âge de 78 ans que j’ai découvert le mot « prosopagnosie ».

Je l’ai lu dans un article, peut-être dans Le Monde ou dans le magazine Epsiloon, je ne sais plus exactement.

Mais je me souviens de l’effet produit par ce mot.

J’ai immédiatement compris.

C’était cela.

Ce trouble de la reconnaissance des visages, cette difficulté à identifier des personnes pourtant connues, cette dépendance aux signes distinctifs et au contexte : tout cela avait un nom.

Pourtant, j’en ai peu parlé autour de moi.

Lorsque j’ai tenté de l’évoquer, j’ai souvent rencontré de l’incompréhension, parfois même de l’incrédulité.

La prosopagnosie semble difficile à accepter pour ceux qui ne la vivent pas. Comme si reconnaître les visages allait tellement de soi qu’il devenait presque impossible d’imaginer que cette capacité puisse faire défaut.

On peut comprendre qu’une personne voie mal, entende mal ou marche difficilement.

Mais ne pas reconnaître un visage connu ?

Pour beaucoup, cela paraît invraisemblable.

Les témoignages comme preuve intime

Ces derniers jours, en cherchant sur Internet, j’ai trouvé le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française.

La lecture des témoignages m’a convaincu.

Non pas au sens d’une preuve médicale définitive, mais au sens d’une reconnaissance intime, profonde.

Je retrouvais dans ces récits des mécanismes, des blessures, des maladresses et des situations qui ressemblaient aux miennes.

Les tests sont venus appuyer cette impression. Ils me situent à la limite entre une prosopagnosie modérée et sévère.

Cette nuance me semble importante. Mon cas est incontestable, mais il ne fait pas partie des formes les plus sévères. Je peux reconnaître certaines personnes, notamment lorsqu’elles ont des signes distinctifs ou lorsque le contexte m’aide. Mais le trouble est bien là. Il a traversé ma vie entière.

Les témoignages entendus dans le podcast Les Pieds sur Terre ont encore renforcé cette prise de conscience.

Ils ont provoqué chez moi des réflexions intenses.

En particulier sur ma scolarité, que je relis aujourd’hui autrement.

Une compétence sociale fondamentale

L’aptitude à reconnaître les visages est une compétence sociale fondamentale.

Elle permet de reconnaître une personne, donc de poursuivre une relation avec elle. Elle donne de la continuité au lien. Elle permet de retrouver l’autre dans un groupe, dans une rue, dans une école, dans un lieu de travail.

La prosopagnosie atteint cette compétence.

Elle ne se limite pas à une petite difficulté pratique ou à une distraction un peu gênante.

Elle peut devenir un handicap dans le développement social et psychique des personnes concernées.

Si l’on ne reconnaît pas les visages, il faut construire d’autres chemins vers les autres. Il faut compenser, deviner, observer, attendre des indices, mémoriser autrement.

Cela demande un effort constant.

Et lorsque cet effort échoue, l’autre peut se sentir oublié, nié ou blessé.

C’est probablement l’une des grandes douleurs de ce trouble : il produit des malentendus affectifs.

La personne prosopagnosique peut être profondément attachée à quelqu’un et ne pas le reconnaître dans certaines circonstances.

Ce paradoxe est difficile à expliquer.

Il est encore plus difficile à faire croire.

Relire une vie entière

Découvrir la prosopagnosie à un âge avancé ne change pas le passé.

Mais cela le rend plus lisible.

Cela permet de relier entre eux des événements qui semblaient séparés : une scolarité perturbée, des difficultés sociales, des visages impossibles à retenir, des situations douloureuses, des efforts permanents pour compenser.

Cela permet aussi de déplacer la culpabilité.

Je n’étais pas seulement distrait.

Je n’étais pas simplement timide.

Je n’étais pas indifférent aux autres.

Je vivais avec un trouble que je n’avais jamais pu nommer.

Aujourd’hui, grâce aux témoignages, aux tests et aux échanges avec l’APLF, je peux enfin donner une cohérence à des expériences longtemps restées incomprises.

Cette découverte est récente. Mon regard continue d’évoluer.

Mais elle m’offre déjà une piste précieuse pour comprendre ma vie autrement.

Avec une forme de soulagement.

Et beaucoup de reconnaissance...

Je fais parler les gens pour comprendre qui ils sont

Je reconnais les membres de ma famille proche : mes parents, mon frère et ma sœur. Peu importe le lieu ou le contexte, je sais qui ils sont.

Enfin, il faut dire qu’ils vivent à trois heures de route. J’ai donc assez peu de risques de tomber sur eux par hasard entre deux rayons d’un supermarché ou au détour d’une rue. Le hasard, dans mon cas, est souvent le véritable problème.

Au travail, tout va plutôt bien tant que chacun reste à sa place.

Mes collègues ont des tailles, des silhouettes et des particularités différentes. Ils sont généralement assis à leur bureau lorsque j’arrive. Je sais donc qui est qui.

Mais si je croise l’un d’eux dans la rue, dans un magasin ou dans un autre contexte, tout devient moins évident.

Je regarde la personne. Je sens qu’elle m’est familière. Quelque chose dans son visage ou son attitude me dit que je la connais, mais son identité ne vient pas.

Alors je lance mentalement une sorte de vérification générale.

  • Travail ?
  • Famille ?
  • École ?
  • Amis ?
  • Ancien voisinage ?
  • Personne croisée lors d’une soirée ?

Je passe en revue tous mes cercles sociaux jusqu’à ce qu’un élément s’emboîte enfin avec les autres.

En général, cela fonctionne.

Mais cela peut prendre quelques secondes. Parfois davantage.

Quand les anciens collègues disparaissent

Je me souviens mal des noms de mes anciens collègues. Leur visage s’efface aussi très rapidement, surtout lorsque je n’étais pas proche d’eux ou que nous n’avons travaillé ensemble que quelques mois.

Je peux donc retrouver une personne avec laquelle j’ai partagé un bureau, des réunions ou des pauses déjeuner et ne plus savoir qui elle est.

Je sais parfois que je l’ai déjà vue.

Je sais même qu’elle a probablement compté dans une période de ma vie.

Mais je ne sais plus où la ranger.

Ces situations sont délicates, car la personne en face de moi, elle, sait parfaitement qui je suis.

Elle se souvient de notre travail commun, de conversations ou d’anecdotes partagées. Moi, j’essaie de reconstruire notre histoire en urgence, tout en donnant l’impression que la conversation est parfaitement normale.

Sur le papier, je sais qui sont les clients

Dans mon travail, ma collègue et moi organisons régulièrement des soirées pour réunir les clients de l’entreprise.

Sur le papier, je sais qui ils sont.

Je connais leur métier, leur entreprise, les projets sur lesquels nous avons travaillé ensemble et parfois même une partie de leur histoire personnelle.

Mais lorsqu’ils sont devant moi, je mélange tout.

Je confonds les visages, les prénoms et les parcours. J’oublie parfois l’existence de certaines personnes jusqu’au moment où elles viennent me saluer comme si notre dernière conversation datait de la veille.

Ces soirées sont donc une épreuve.

J’essaie de limiter les interactions, non pas parce que les gens ne m’intéressent pas, mais parce que chaque conversation comporte le risque de révéler que je ne sais pas du tout qui se trouve devant moi.

Faire parler pour retrouver le bon dossier

Lorsque je croise une amie ou une connaissance par hasard, il me faut parfois quelques secondes, voire quelques minutes, pour la resituer.

J’ai donc développé une technique.

Je fais parler la personne.

Je pose des questions assez générales pour recueillir des indices sans montrer que je suis complètement perdue :

  • « Comment ça va au travail ? »
  • « Comment vont tes proches ? »
  • « Qu’est-ce que tu fais de beau par ici ? »
  • « Ça fait plaisir de te voir. »

Cette dernière phrase est particulièrement utile. Elle invite parfois la personne à évoquer spontanément notre dernière rencontre.

« Oui, moi aussi ! Depuis le mariage de Julie, ça faisait longtemps ! »

Et voilà. Le dossier vient de se rouvrir.

J’utilise cette technique avec presque toutes les personnes que je croise par hasard et qui semblent me connaître.

Je mène une petite enquête tout en souriant.

Le flash dans les yeux

Dans la rue ou dans un lieu public, j’observe beaucoup les réactions des gens.

Je repère le petit signe de reconnaissance.

  • Un flash dans les yeux.
  • Un sourire.
  • Un visage qui s’illumine.
  • Une personne qui ralentit en me regardant.

Dès que je perçois l’un de ces signaux, mon cerveau part à la recherche d’une identité possible.

Le problème, c’est que ces signes ne signifient pas toujours que la personne me connaît.

Un jour, j’étais assise à une table avec une amie lorsqu’un serveur s’est approché de nous.

Il avait un grand sourire et un regard chaleureux.

J’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je lui ai donc parlé avec beaucoup de familiarité, comme si nous nous retrouvions après des mois d’absence.

Le serveur semblait perturbé.

Mon amie aussi.

Il voulait simplement savoir s’il pouvait prendre la chaise vide à notre table pour la déplacer devant une autre.

Il est reparti avec sa chaise.

J’ai alors expliqué à mon amie que je n’avais aucune idée de qui il était. J’avais seulement cru que nous nous connaissions parce qu’il était arrivé en souriant.

Elle a eu quelques secondes de silence.

Le temps, sans doute, de reconsidérer toute la scène.

Toujours prévenir que je ne suis pas douée avec les visages

Je répète régulièrement aux personnes qui m’entourent que je ne suis pas douée avec les visages et les prénoms.

C’est devenu une sorte de message préventif.

Ma collègue, avec laquelle je partage mes tâches quotidiennes, a pris l’habitude de me faire un récapitulatif avant chaque rendez-vous.

Elle me rappelle qui nous allons rencontrer, ce que cette personne fait, pourquoi elle fait appel à nos services et dans quel contexte nous la connaissons.

Elle m’explique aussi parfois de qui parlent les autres collègues, lorsque je suis censée connaître la personne évoquée mais que son nom ne m’évoque plus rien.

Cette aide change beaucoup de choses.

Elle m’évite de commencer chaque rencontre avec plusieurs minutes de retard mental, occupée à comprendre qui se trouve devant moi pendant que la conversation, elle, a déjà commencé.

Accueillir chaleureusement tout le monde

De nouvelles personnes viennent régulièrement travailler dans les bureaux de mon entreprise.

Mes employeurs mettent une partie de l’open space à la disposition d’indépendants ou de salariés de leur deuxième société.

Je ne sais jamais qui je suis censée connaître.

Alors, par précaution, je suis toujours chaleureuse et accueillante.

  • Je souris.
  • Je salue.
  • Je fais comme si tout allait parfaitement bien.

C’est une stratégie plutôt efficace.

Sauf lorsque la personne en face de moi n’a absolument rien à faire dans les bureaux.

À force de ne pas vouloir vexer quelqu’un que je pourrais être censée reconnaître, je risque parfois d’accueillir avec enthousiasme un parfait inconnu.

La peur de la rencontre imprévue

L’idée de croiser une personne que je suis censée reconnaître peut devenir très oppressante.

Une fête, un rassemblement professionnel ou une simple sortie sont remplis de questions silencieuses.

  • Est-ce que je connais cette personne ?
  • Est-ce qu’elle vient vers moi ?
  • Est-ce qu’elle attend que je l’appelle par son prénom ?
  • Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrées plusieurs fois ?
  • Est-ce que je vais la vexer ?

Cette tension peut devenir si forte qu’il m’arrive de demander à travailler depuis chez moi ou d’éviter certains rassemblements sociaux.

Le télétravail ne supprime pas seulement les trajets.

Il supprime aussi le risque de croiser dans un couloir quelqu’un que je devrais reconnaître.

Un être humain pas tout à fait lambda

Pendant longtemps, j’ai eu l’impression d’être différente sans savoir précisément pourquoi.

  • Je compensais.
  • J’enquêtais.
  • Je souriais.
  • Je faisais parler les gens.
  • J’essayais de reproduire les réactions attendues, comme si tout le monde avait reçu un mode d’emploi auquel je n’avais pas eu accès.

Depuis que j’ai découvert le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française, je me sens moins seule.

Je me sens un peu moins comme une extraterrestre qui essaierait de se faire passer pour un être humain ordinaire.

Je suis simplement un être humain qui ne fonctionne pas tout à fait comme les autres.

Un être humain pas lambda.

Et, finalement, c’est déjà beaucoup moins étrange à accepter...

À Amsterdam, je reconnaissais sa voix, mais pas son visage

e suis partie à Amsterdam avec un groupe de mon lycée. Je ne connaissais presque personne, ce qui n’était pas franchement rassurant, mais une fille est venue me parler. Elle non plus ne connaissait pas grand monde. On a échangé nos Instagram, puis on a découvert qu’on adorait toutes les deux les livres fantastiques. Très vite, on s’est mises à discuter souvent, à s’échanger des romans, à se retrouver presque tous les jours.

Sauf qu’il y avait un problème : à chaque fois qu’elle venait vers moi, je ne la reconnaissais pas.

Il me fallait quelques secondes, parfois un peu plus, pour comprendre qui elle était. Ce n’est qu’au moment où elle commençait à parler que tout se remettait en place. Sa voix, sa manière de me parler, l’habitude de nos échanges … là, je la reconnaissais. Mais son visage seul ne suffisait pas. Il m’a fallu presque trois semaines, alors qu’on se croisait presque tous les jours, pour commencer à la reconnaître sans avoir besoin de l’entendre.

Pendant ce même voyage, il y avait aussi ma correspondante. Et là encore, j’étais incapable de la différencier dans son groupe d’amies. Je demandais sans cesse à cette fille du lycée laquelle était ma correspondante, ou parfois c’était l’inverse. Heureusement, elle a été d’une gentillesse incroyable. Elle m’a aidée toute la semaine, sans se moquer, sans me mettre mal à l’aise, juste en me donnant les repères qu’il me manquait pour ne pas être complètement perdue.

Avec le recul, cette histoire me semble raconter très précisément ma manière de reconnaître les gens : ce n’est pas le visage qui me guide d’abord, mais la voix, le lien, la répétition, la manière d’être. Et quand tout cela manque, je flotte. Je tâtonne. Je cherche.

Longtemps, je n’ai pas compris pourquoi.
Aujourd’hui, je commence enfin à mettre un mot dessus...

Pendant une heure, j’ai travaillé avec mon ancien collègue sans le reconnaître

Ma sœur jumelle rencontre exactement les mêmes difficultés que moi. Pendant longtemps, elle a été la seule personne avec laquelle je pouvais vraiment parler de ce que nous vivions. La seule à comprendre ces moments où une personne vous salue chaleureusement, alors que vous n’avez absolument aucune idée de qui elle est.

Nous avons appris à en rire. Pourtant, derrière les anecdotes parfois amusantes, il y a aussi beaucoup de situations déstabilisantes, humiliantes et, dans mon métier, potentiellement dangereuses.

Le garçon du magasin

Mon premier souvenir marquant remonte à mes 16 ans.

Dans un magasin, j’ai croisé un garçon qui me regardait avec une certaine insistance. Comme souvent, j’ai eu un doute. Son visage me semblait familier. J’ai pensé reconnaître un ami.

Je suis allée vers lui, je l’ai appelé par le prénom de cet ami et je lui ai demandé comment il allait.

Mais ce n’était pas lui.

Le garçon a probablement cru que je cherchais à le séduire. J’ai ensuite eu le plus grand mal à me défaire de lui. Cette fausse reconnaissance, qui aurait pu n’être qu’un simple malentendu, est devenue une situation inconfortable et inquiétante.

Depuis, ma sœur et moi avons multiplié les erreurs de ce genre.

Une collègue croisée sans sa blouse. Une amie rencontrée sur un lieu de vacances. Une personne connue aperçue dans un contexte inhabituel. Il suffit parfois d’une nouvelle coiffure, d’un changement de vêtements ou d’un lieu différent pour que tous mes repères disparaissent.

Récemment encore, j’ai abordé un jeune homme, certaine cette fois de reconnaître le meilleur ami de ma fille.

Ce n’était pas lui non plus.

Infirmière sans reconnaître les visages

Je suis infirmière. Dans mon métier, identifier correctement les personnes auxquelles je distribue un traitement ou que j’accompagne est indispensable.

La prosopagnosie ne permet évidemment aucune approximation.

Il m’est arrivé d’avoir quelques sueurs froides. Les patients comprennent difficilement pourquoi je leur redemande régulièrement leur identité, parfois alors que je les accompagne depuis longtemps.

J’ai donc développé de nombreuses stratégies pour sécuriser ma pratique. Je vérifie les identités, je m’appuie sur les dossiers, sur les chambres, sur les voix et sur le contexte. Je ne fais jamais confiance à ma seule impression de reconnaître un visage.

Ces précautions me permettent de travailler correctement, mais elles demandent une vigilance constante.

Le plus difficile ne réside pas toujours dans le fait de se tromper. C’est aussi le moment où l’on comprend que l’autre personne attend d’être reconnue.

Le regard de mon ancien collègue

Un soir, je suis rentrée chez moi en pleurant, au téléphone avec ma sœur.

Je venais de passer près d’une heure auprès d’un patient avec un professionnel de l’hôpital. Nous avions travaillé ensemble, échangé et coordonné nos gestes.

Au moment de nous séparer, je lui ai demandé depuis combien de temps il travaillait dans cet établissement.

J’ai immédiatement vu une peine immense traverser son visage.

Après son départ, mes collègues m’ont expliqué qui il était : un ancien collègue avec lequel j’avais longtemps travaillé. Il avait même été mon binôme préféré.

Pendant toute l’intervention, je ne l’avais pas reconnu.

Je n’ai pas osé lui courir après pour lui expliquer. J’étais convaincue qu’il ne me croirait pas si je lui disais que je pouvais ne pas reconnaître à ce point le visage d’une personne que j’avais pourtant bien connue.

Ce soir-là, ce n’était pas seulement ma difficulté qui m’avait fait souffrir. C’était la tristesse que j’avais vue dans son regard. Il avait probablement pensé que je l’avais oublié ou qu’il n’avait pas compté pour moi.

C’était faux.

Mais comment expliquer que l’on puisse garder le souvenir d’une personne, des moments vécus avec elle, de sa voix et de sa personnalité, sans parvenir à reconnaître son visage ?

« J’ai le même trouble que Brad Pitt »

C’est au travail que j’ai entendu pour la première fois le mot « prosopagnosie ».

Je parlais à un médecin de mes difficultés à reconnaître les visages. Jusqu’alors, je pensais qu’elles venaient simplement d’un manque d’attention.

Il m’a répondu que cela pouvait être de la prosopagnosie, en ajoutant que Brad Pitt avait évoqué des difficultés similaires.

Depuis, lorsque je dois expliquer mon trouble dans une situation gênante, j’aime dire que j’ai le même problème que Brad Pitt. Cela permet d’apporter un peu de légèreté. Quitte à ne pas reconnaître les gens, autant choisir une référence convenable.

Mais derrière la plaisanterie, les difficultés restent bien réelles.

Attendre l’indice qui permettra de raccrocher les wagons

Je connais un nombre infini de moments de solitude.

Une personne me dit bonjour avec enthousiasme. Je lui réponds avec un sourire tout aussi enthousiaste, sans savoir qui elle est.

J’attends alors qu’elle m’apporte, au fil de la conversation, un indice qui me permettra de raccrocher les wagons.

Un prénom.
Un lieu.
Un souvenir commun.
Une référence au travail ou à ma famille.

Je suis devenue experte dans l’art du bonjour enjoué et relativement universel. Je préfère répondre avec chaleur plutôt que risquer de vexer une personne par mon absence de réaction.

Les proches auxquels je me suis confiée s’amusent parfois de me voir faire. Mes enfants, eux, savent repérer immédiatement mes moments de flottement. En un regard, ils comprennent que je suis perdue et m’aident à retrouver l’identité de la personne.

Cela me donne parfois l’impression d’avoir une forme particulière de cécité.

La peur de ne pas reconnaître mes bébés

Lorsque mes enfants sont nés, j’ai eu peur qu’on me les échange à la maternité.

Reconnaître un bébé me semblait encore plus difficile que reconnaître un adulte. Les nouveau-nés changent rapidement et offrent peu de repères distinctifs. Cette inquiétude pouvait sembler absurde aux autres, mais elle était très concrète pour moi.

Comment être certaine que ce bébé était bien le mien si je ne pouvais pas compter sur son visage ?

Je m’appuyais sur les vêtements, le bracelet de naissance, le berceau et tous les indices disponibles. Comme toujours, j’ai appris à reconnaître autrement.

L’homme séduisant dans la chapelle

Un autre souvenir me fait aujourd’hui beaucoup rire.

J’étais en couple depuis quinze ans avec mon mari, dont je suis maintenant séparée. Un jour, nous visitions une chapelle.

Pendant un moment de recueillement, j’ai senti une présence derrière moi. Je me suis retournée et j’ai aperçu un homme que j’ai trouvé très séduisant.

En passant une nouvelle fois devant lui, je me suis fait la même réflexion.

Lorsque je suis sortie de la chapelle, j’ai cherché mon mari pendant près de dix minutes. Quand je l’ai enfin retrouvé, je lui ai reproché d’avoir disparu.

Il m’a répondu qu’il venait de passer les dix dernières minutes avec moi, dans la chapelle presque déserte.

L’homme séduisant, c’était lui.

Cette anecdote me sert maintenant à illustrer mon trouble lorsque je dois justifier une erreur. Elle permet de faire sourire et de montrer que la prosopagnosie ne concerne pas seulement les collègues ou les connaissances lointaines.

Je peux ne pas reconnaître une personne avec laquelle j’ai vécu pendant quinze ans.

Cela ne signifie pas que je ne l’aime pas ou qu’elle ne compte pas pour moi. Cela signifie simplement que son visage ne me donne pas accès à son identité.

La peur de paraître hautaine

Au-delà des erreurs et des efforts de concentration, ce qui pèse le plus est la peur de l’image que je renvoie.

J’ai peur de paraître hautaine lorsque je ne salue pas quelqu’un. J’ai peur de sembler idiote lorsque je pose une question qui révèle que je n’ai pas identifié la personne en face de moi.

Même après avoir expliqué mon trouble, je vois parfois le doute rester dans le regard de mon interlocuteur.

La prosopagnosie semble tellement difficile à imaginer que certaines personnes pensent que j’exagère, que je suis distraite ou que je cherche une excuse.

Pourtant, je ne vois pas les visages flous. Je peux les regarder, les trouver beaux, séduisants, expressifs ou familiers. Mais je ne parviens pas toujours à relier ce que je vois à l’identité d’une personne.

Ma sœur jumelle connaît les mêmes expériences. Nous avons la chance de pouvoir en parler ensemble et, la plupart du temps, d’en rire.

Mais écrire aujourd’hui ce témoignage me fait prendre conscience que je n’avais encore jamais vraiment posé tout cela par écrit.

Pendant des années, j’ai appris à contourner mes difficultés, à improviser, à sourire et à attendre des indices.

Mettre enfin un mot sur ce fonctionnement ne fait pas disparaître la prosopagnosie. Mais cela permet de comprendre que je ne suis ni inattentive, ni indifférente, ni seule.

Je reconnais simplement les autres autrement...

“Tu sais comment je m’appelle?”: le piège au bureau

Mes questions ont vraiment commencé le jour où j’ai travaillé à un guichet, à la vente. Il m’arrivait que des clients reviennent dans la même journée … et que je ne me souvienne pas d’eux. Sur le moment, c’était une gêne très particulière: tu sais que tu devrais reconnaître, tu sens que l’autre s’attend à une continuité, et toi tu repars à zéro. Je souriais, je faisais comme si, mais à l’intérieur je me sentais mal.

À l’époque, ça restait “gérable” parce que je travaillais dans une petite structure. Le nombre de visages à retenir était limité, et le contexte faisait beaucoup. Mais depuis quatre ans, je suis dans une structure plus grande, sur un poste administratif, et sur deux lieux différents. Là, la difficulté a pris une autre ampleur.

Avec les collègues que je vois toutes les semaines, ça va. La répétition aide, le contexte aussi. En revanche, ceux que je croise ponctuellement, c’est beaucoup plus compliqué. Je peux échanger avec eux par mail, connaître leurs prénoms sur l’écran, gérer des dossiers … et pourtant, en face à face, je n’arrive pas à les rattacher.

C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait le test. Parce qu’un collègue s’amuse de la situation. Il y a deux mois, il m’a lancé: « Bonjour Sarah, tu sais comment je m’appelle ? » Et je n’ai pas su répondre. Il m’a donné son prénom, et je me suis jurée de le retenir pour la prochaine fois.

Aujourd’hui, je le recroise. Je ne l’avais pas reconnu, jusqu’à ce qu’il me repose la même question. J’ai répondu « Vincent », sans trop de certitude … et non. C’était « Jonathan ». Et là, tu as ce mélange de honte et d’impuissance: tu veux bien faire, tu fais des efforts, tu te répètes que tu vas y arriver … mais ça t’échappe quand même.

Ce qui me gêne le plus, c’est ce décalage professionnel: je correspond avec beaucoup de personnes par e-mails, mais j’ai rarement l’occasion de les rencontrer souvent en vrai. Et chaque rencontre devient une petite épreuve, parce qu’il faut reconnaître, saluer, rattacher … sans faire d’impair...

Il me faut trois rencontres pour commencer à te reconnaître

Je dois rencontrer une personne au moins trois fois avant de commencer à la “reconnaître”. Et encore, ce n’est pas automatique : c’est plutôt une construction progressive, comme si mon cerveau avait besoin de plusieurs essais pour accrocher.

Parfois, une seule rencontre peut suffire … mais seulement si l’interaction est vraiment importante. Si on échange longtemps, si quelque chose marque, si j’obtiens plus d’informations sur la personne. Là, j’ai plus de repères : une voix, une manière de parler, une énergie, un contexte, des détails qui me permettent de m’en souvenir petit à petit. Sinon, le visage seul ne s’imprime pas...

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin… et j’en ai eu honte

Sur mon lieu de travail, je côtoie chaque jour les mêmes personnes. Je devrais être à l’aise, reconnaître sans réfléchir, saluer naturellement. Et pourtant, la veille d’un week-end, pendant une soirée, une dame m’a saluée avec un grand sourire.

Je lui ai rendu son sourire … mais je n’ai pas réussi à aller plus loin. Impossible de lui parler, parce que je ne savais plus d’où je la connaissais. Je sentais qu’il y avait un lien, une évidence pour elle, mais dans ma tête c’était le vide. Alors j’ai fait semblant d’être occupée, j’ai évité la conversation, et j’ai continué la soirée avec cette question qui tourne en boucle : mais qui est-elle ?

Ça m’a travaillée tout le reste de la nuit. Pas juste une seconde de doute, non : une vraie obsession. Comme si mon cerveau cherchait désespérément à recoller un morceau manquant.

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin, au travail. Là, tout s’est remis en place d’un coup. Et j’ai eu cette réaction que je connais trop bien : je me suis confondue en excuses, en lui disant que je n’étais “vraiment pas physionomiste ”. Comme si c’était une petite maladresse, alors que moi je venais de vivre un gros malaise.

Depuis, dès que je l’aperçois, j’ai honte. Pas parce que je m’en fiche des gens, mais parce que je sais ce que ça renvoie : l’impression de ne pas considérer l’autre, de ne pas faire attention. Alors que la réalité, c’est juste que hors contexte, mon cerveau ne suit pas...

S’ils sortent puis reviennent, je doute que ce soit la même personne

La reconnaissance des visages m’est globalement aléatoire. Certaines personnes sont faciles à identifier, mais c’est rare. La plupart me demandent de vrais efforts, et certaines sont extrêmement difficiles à reconnaître, même après plusieurs mois ou années de contacts réguliers.

Le plus compliqué, c’est quand la rencontre est inattendue. Identifier quelqu’un croisé hors de son contexte habituel ne m’arrive que rarement. Comme si mon cerveau avait besoin du décor pour valider l’identité, et que sans ce décor, tout devient incertain.

Et il y a une situation qui résume parfaitement mon quotidien : pour la majorité des gens que je rencontre, si la personne quitte la pièce puis revient, je ne suis plus sûr qu’il s’agisse de la même personne. Je vois bien un visage, mais je n’ai pas ce déclic automatique qui me dit “oui, c’est lui ” ou “oui, c’est elle ”. Je dois vérifier, deviner, reconstruire...

En photo je reconnais, en vrai je doute

Je ne me rappelle presque jamais des visages et je dois me concentrer pour être certain de reconnaître la personne (à part ma famille proche ). C’est comme si la reconnaissance ne venait pas “toute seule ” : il faut que je force, que je vérifie, que je recolle les indices.

Ce qui est étrange, c’est que je me rappelle bien des visages sur les photos. Sur une image fixe, cadrée, stable, ça marche mieux. Mais dans la vraie vie, en mouvement, avec la lumière, les expressions, le contexte, c’est beaucoup plus fragile.

Et je dis souvent que deux personnes se ressemblent énormément … alors qu’en réalité elles sont très différentes. Je peux avoir cette impression simplement parce qu’elles ont le même timbre de voix ou la même coupe de cheveux . Chez moi, ces repères prennent le dessus, et ils peuvent brouiller l’identité...

TDAH diagnostiqué… mais l’attention n’explique pas tout

Je m’inquiète souvent de confondre les personnes ou de ne pas du tout les reconnaître , et j’ai l’intuition que ce n’est pas uniquement lié à mon déficit d’attention .

Je suis TDAH sévère , diagnostiquée officiellement et suivie (médication et TCC). Et pourtant, malgré le traitement et tous mes efforts, il reste ce décalage étrange : des situations où je “devrais” reconnaître, mais où ça ne se fait pas. Comme si l’attention n’expliquait pas tout.

Sans même connaître la prosopagnosie, un souvenir m’est revenu récemment. Ma mère disait que mon frère, enfant, avait déjà du mal avec les visages. Et en repensant à ça aujourd’hui, je me dis que ce n’est peut-être pas un détail anodin, ni juste une étourderie passagère.

Merci pour votre démarche. Ça fait du bien de pouvoir mettre des mots sur quelque chose qu’on porte souvent en silence, et de se dire qu’on n’est pas seule...

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Je ne pouvais même pas imaginer le visage de mon copain

Pendant longtemps, je me suis dit que j’étais simplement mauvaise pour reconnaître les gens.

J’ai presque toujours vécu ces petits moments de gêne où une personne me salue avec enthousiasme alors que je cherche désespérément qui elle est. Je finis souvent par retrouver son identité, mais seulement après quelques secondes de flottement.

Pourtant, certains visages sont plus faciles que d’autres.

Quand une personne possède un détail très marqué, des sourcils particuliers, des paupières caractéristiques ou un autre trait vraiment distinctif, je parviens beaucoup mieux à la reconnaître. Ce sont ces détails qui s’impriment dans ma mémoire.

Le véritable déclic est venu d’une réflexion qui m’a profondément surprise.

Un jour, je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à imaginer le visage de mon propre copain.

Je savais parfaitement qui il était. Je connaissais sa voix, son sourire, sa personnalité. Mais lorsque j’essayais de le visualiser mentalement, son visage m’échappait.

J’ai alors pris des photos de lui et je me suis mise à les observer attentivement.

J’ai mémorisé la couleur de ses yeux.

Le petit espace entre ses sourcils.

La forme particulière de ses paupières.

Petit à petit, en décomposant son visage en plusieurs éléments, j’ai réussi à construire une image mentale que je peux aujourd’hui retrouver beaucoup plus facilement.

Cette expérience m’a fait comprendre que je n’enregistrais pas spontanément les visages comme la plupart des gens.

Je les apprends.

Comme on apprend une carte ou un paysage.

En observant chaque détail.

En les mémorisant un à un.

Depuis toujours, je remarque aussi que j’identifie les personnes grâce à leur démarche ou à leur coiffure.

Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était simplement parce que j’étais myope.

Mais en y repensant, même avec des lunettes parfaitement adaptées, je continue à reconnaître les gens avant tout grâce à leur façon de marcher, leurs cheveux ou leur silhouette.

Le visage, lui, arrive souvent en dernier.

Aujourd’hui, je me demande si ces stratégies ne m’ont pas accompagnée toute ma vie sans que je m’en rende compte.

Pendant des années, je pensais simplement que j’observais les gens différemment.

Je découvre peu à peu que je les reconnais surtout … autrement...

Deux heures plus tôt, ce médecin s’occupait de moi. Je ne l’ai pourtant pas reconnu.

Le premier souvenir dont je suis certaine remonte à un moment très particulier de ma vie.

Je venais de faire un malaise, peu de temps après avoir vécu un grave accident et un choc psychologique extrêmement violent.

Un médecin s’est occupé de moi pendant un long moment. Nous avons parlé. Il m’a examinée. Il m’a rassurée.

Deux heures plus tard, je l’ai recroisé.

Je ne l’ai pas reconnu.

À l’époque, je n’ai pas compris ce qui venait de se passer. J’ai mis cela sur le compte du stress, de la fatigue ou du traumatisme que je venais de vivre. Après tout, les circonstances étaient exceptionnelles.

Puis la vie a continué.

Pendant des années, j’ai accumulé d’autres situations étranges. Des personnes qui semblaient me connaître alors que leur visage ne m’évoquait rien. Des moments de flottement. Des hésitations. Des stratégies improvisées pour masquer mes difficultés.

Je n’imaginais pas qu’il pouvait exister un trouble spécifique de la reconnaissance des visages.

Je pensais simplement que j’étais distraite ou que j’avais une mauvaise mémoire.

Il a fallu attendre … trente ans.

Trente années avant qu’un simple reportage à la télévision ne bouleverse ma compréhension de toute une partie de ma vie.

Une personne y racontait son quotidien avec la prosopagnosie.

Au fil de son témoignage, j’ai eu une sensation troublante.

Elle racontait mes difficultés.

Les mêmes hésitations.

Les mêmes erreurs.

Les mêmes incompréhensions.

Je me suis reconnue dans chacun de ses mots.

Pour la première fois, ce que je vivais depuis si longtemps avait un nom.

Ce reportage n’a pas fait disparaître mes difficultés.

Mais il m’a offert quelque chose d’immense : une explication.

Et parfois, comprendre enfin ce qui nous accompagne depuis des décennies est déjà une forme de soulagement...

J’ai trouvé un inconnu très séduisant. C’était mon amoureux.

J’ai toujours eu un faible pour les roux.

Avec le recul, je me demande même si ce n’est pas l’une des raisons pour lesquelles je suis tombée amoureuse de celui qui allait devenir mon mari. Un roux, ça se repère. Pour une prosopagnosique, c’est presque un luxe.

L’histoire se passe à la fin des années 1980.

À cette époque, les Renault 5 vertes semblaient pousser naturellement sur les parkings français. Il y en avait partout.

Je me promène à pied dans le centre-ville de Nantes lorsqu’une R5 verte avance doucement à ma hauteur, vitres ouvertes.

Au volant, un rouquin.

Et là …

Je ressens immédiatement une très forte attirance pour cet homme.

Mon cerveau se met à discuter avec lui-même.

« Ce n’est pas sérieux … »

« Tu ne vas quand même pas draguer un inconnu en pleine rue … »

« Tu es en couple. »

« Tu es même très amoureuse de ton copain. »

« Franchement, ressaisis-toi ! »

Pendant que je me fais la morale avec une conviction admirable, la voiture continue d’avancer au ralenti.

Le conducteur s’arrête juste à ma hauteur.

Il me regarde.

Il sourit.

Et il lance, visiblement très amusé :

« Alors ? On rêve ? »

À cet instant seulement, tout se remet en place.

Le rouquin mystérieux.

La Renault 5 verte.

La voix.

Le sourire.

Ce n’était pas un inconnu incroyablement séduisant.

C’était… mon amoureux.

Celui que j’étais justement en train de défendre avec autant d’ardeur dans ma conversation intérieure.

J’avais passé plusieurs secondes à lutter contre la tentation d’être infidèle …

…avec mon propre compagnon.

C’est l’une de mes anecdotes préférées pour expliquer la prosopagnosie.

Parce qu’elle fait rire.

Mais elle raconte aussi quelque chose d’important.

Je pouvais être profondément amoureuse d’un homme, reconnaître sa voix entre mille, connaître sa façon de sourire, ses gestes, son humour …

Et pourtant, quelques secondes auparavant, son visage ne m’avait pas permis de savoir que c’était lui...

Je peux dire trois fois bonjour au même client sans le reconnaître

Je suis caissière.

Dans mon travail, je vois passer beaucoup de visages chaque jour. Des clients réguliers, des clients de passage, des collègues, des personnes que je croise plusieurs fois dans la même journée.

Et pourtant, il peut m’arriver de dire trois fois bonjour au même client, sans me rappeler que je lui ai déjà dit bonjour quelques minutes plus tôt.

Ce n’est pas de l’impolitesse. Ce n’est pas du désintérêt. Ce n’est pas non plus parce que je ne fais pas attention.

C’est simplement que son visage ne reste pas.

Je peux voir une personne, lui parler, l’encaisser, lui sourire, puis ne pas la reconnaître lorsqu’elle repasse devant moi.

Les clients que je reconnais le plus facilement sont ceux qui ont un détail très visible. Une personne en béquilles. Une personne en fauteuil roulant. Une odeur forte. Un élément qui dépasse du visage et devient un repère.

Ce sont ces indices-là qui s’accrochent dans ma mémoire.

Pas forcément le visage.

Dire bonjour plusieurs fois aux mêmes collègues

Même dans une grande entreprise, on m’a déjà fait remarquer que je disais bonjour plusieurs fois aux mêmes collègues.

Je pensais simplement saluer les personnes que je croisais.

Eux avaient déjà reçu mon bonjour.

Parfois plusieurs fois.

Cette remarque m’a mise mal à l’aise, parce qu’elle donne l’impression que je suis distraite, bizarre ou automatique. Comme si je n’étais pas vraiment présente.

Pourtant, je fais l’effort inverse : je suis attentive, je veux bien faire, je veux être polie.

Mais je ne sais pas toujours si la personne devant moi est quelqu’un que j’ai déjà salué, quelqu’un que je connais, ou simplement quelqu’un que je croise pour la première fois.

Alors, par sécurité, je dis bonjour.

Encore.

Dans la rue, reconnaître devient compliqué

Dans la rue, il m’arrive souvent que des personnes viennent me parler.

Elles semblent me connaître. Elles me sourient, m’abordent naturellement, attendent une réaction de ma part.

Et moi, je cherche.

Je regarde leur visage. J’essaie de comprendre. Est-ce une collègue ? Une cliente ? Une ancienne connaissance ? Une personne que j’ai vue récemment ? Quelqu’un de ma famille élargie ? Une amie d’amie ?

La réponse ne vient pas toujours.

C’est gênant, parce que la personne en face de moi sent parfois mon hésitation. Elle peut croire que je l’ai oubliée, que je ne veux pas lui parler ou que je fais semblant.

Alors que je suis juste en train d’essayer de retrouver qui elle est.

Le jour où je n’ai pas su décrire mon agresseur

Une fois, je me suis fait agresser.

Quand la police m’a demandé de décrire la personne, j’en ai été incapable.

Je savais pourtant que je l’avais vue. J’avais été face à elle. Mais au moment de donner une description, rien de fiable ne me venait.

Je pouvais dire une seule chose avec certitude : il portait un short rouge.

J’ai essayé de donner d’autres éléments, mais c’était flou, incertain, fragile.

La plainte n’a mené nulle part.

Cette situation m’a beaucoup marquée, parce qu’elle montre que cette difficulté ne se limite pas à des moments gênants ou à des maladresses sociales. Elle peut aussi avoir des conséquences très concrètes, très sérieuses.

Quand on ne peut pas reconnaître ou décrire un visage, on se retrouve démunie.

Même lorsqu’il faudrait pouvoir le faire.

Les films et les prénoms

Quand je regarde un film, j’ai aussi du mal à associer les personnages à leur prénom.

Je confonds les gens. Je ne sais plus toujours qui est qui, surtout si les personnages ont un style proche ou s’ils apparaissent dans des scènes différentes.

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’avais simplement du mal à retenir les prénoms.

Aujourd’hui, je me demande si le problème n’est pas plutôt ailleurs.

Peut-être que je ne retiens pas mal les prénoms.

Peut-être que j’ai du mal à les accrocher aux bonnes personnes.

Un prénom seul, je peux parfois le retenir.

Mais l’associer à un visage, le retrouver au bon moment, reconnaître la personne à qui il appartient : c’est là que tout se complique.

La première fois que j’ai compris

La première fois que je me suis vraiment rendu compte que je reconnaissais mal les visages, j’avais 14 ans.

Une amie est venue me voir et m’a dit :

« Tout à l’heure, ma mère t’a dit bonjour. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression que tu ne l’avais pas reconnue. »

Et c’était vrai.

Je ne l’avais pas reconnue.

Pourtant, cette femme m’avait ramenée en voiture la veille. Nous avions passé environ une heure ensemble. Nous avions discuté.

Elle n’était pas une inconnue.

Mais le lendemain, son visage ne m’a pas suffi.

Cette scène m’est restée, parce qu’elle m’a fait comprendre que quelque chose ne fonctionnait pas comme chez les autres.

Je pouvais parler longuement avec une personne, passer du temps avec elle, partager un trajet, puis ne pas la reconnaître le lendemain.

Ce n’est pas que les personnes ne comptent pas.

Ce n’est pas que je ne les écoute pas.

C’est que mon cerveau ne garde pas leur visage comme un repère fiable.

Reconnaître autrement

Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi certains détails m’aident plus que d’autres.

Une béquille.
Un fauteuil.
Une odeur.
Un vêtement très visible.
Une voix.
Une manière de parler.
Un contexte.

Ce sont ces éléments qui me permettent parfois de reconnaître les gens.

Le visage, lui, reste souvent trop instable.

Je peux dire plusieurs fois bonjour à la même personne. Je peux ne pas reconnaître quelqu’un qui m’a parlé la veille. Je peux être incapable de décrire un visage dans une situation importante.

Ce n’est pas un manque de respect.

Ce n’est pas une absence d’attention.

C’est une autre manière de traverser le monde, en cherchant des indices là où les autres semblent reconnaître naturellement...

Je ne reconnais pas un visage, je reconnais une collection de détails

J’ai le sentiment que les visages familiers ne s’enregistrent pas chez moi comme un tout.

Ce n’est pas une image complète, claire, que je pourrais retrouver facilement dans ma mémoire. C’est plutôt une collection de détails que j’ai observés longtemps, mémorisés séparément, puis rangés quelque part.

Un trait du visage.
Une expression.
Une manière de sourire.
Une mimique.
Une forme de regard.
Un mouvement de la bouche.
Une façon de froncer les sourcils.

Je connais parfois très bien chacun de ces éléments, mais ils ne se rassemblent pas naturellement en un visage unique.

Pour reconnaître quelqu’un, j’ai besoin d’avoir eu le temps de stocker ces informations. Il me faut de la répétition, des moments, des observations. Si j’ai pu enregistrer assez de détails, alors la personne devient reconnaissable pour moi. Et quand cela arrive, je peux la reconnaître durablement, parfois pour toujours.

Mais lorsque je vois un visage brièvement, tout devient beaucoup plus difficile.

Si les personnes ont un style proche, des traits réguliers ou peu de signes distinctifs, les visages se mélangent. Ils semblent presque interchangeables. Je vois bien les personnes, mais je ne parviens pas à les différencier vraiment.

Faire défiler des profils sur Tinder, par exemple, est pour moi un enfer.

Les visages passent trop vite. Les poses se ressemblent. Les styles se répètent. Rien n’a le temps de s’accrocher. Impossible de construire une mémoire stable à partir de ces images.

Je ne reconnais donc pas les visages comme une évidence immédiate.

Je les apprends.

Petit à petit.

Détail par détail.

Et parfois, lorsqu’on ne me laisse pas ce temps-là, tous les visages deviennent presque les mêmes...

J’ai découvert à 78 ans que mes difficultés avaient un nom

La plus grande partie de ma vie, je n’ai pas su que j’avais un handicap pour reconnaître les visages.

Je savais que je reconnaissais difficilement certaines personnes. Je savais que les visages réguliers, sans signes distinctifs, me posaient problème. Je savais que je pouvais être perdu devant quelqu’un que j’étais pourtant censé connaître.

Mais je ne savais pas que cela portait un nom.

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’étais simplement peu physionomiste.

Cette explication suffisait presque. Elle permettait de ranger mes difficultés dans une catégorie familière, acceptable, un peu vague. Être peu physionomiste, après tout, cela arrive à beaucoup de monde.

Mais en lisant les témoignages publiés sur le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française, j’ai très souvent eu l’impression que l’on parlait de moi.

Chaque histoire réveillait un souvenir.

Chaque détail faisait remonter une scène.

Et peu à peu, ce que j’avais vécu pendant des décennies sans le comprendre a commencé à prendre une forme beaucoup plus claire.

Je suis prosopagnosique.

Le visage de mon petit-fils

Il y a une scène que je n’ai jamais oubliée.

À la sortie de l’école primaire, je n’ai pas reconnu mon petit-fils.

Ce n’est pas arrivé une seule fois. La scène s’est répétée, sans doute une dizaine de fois.

La blessure était d’abord pour lui.

Son grand-père ne le reconnaissait pas.

Mais elle était aussi pour moi.

Comment expliquer cela ? Comment dire à un enfant que l’amour est là, intact, mais que le visage ne suffit pas à ouvrir la porte de la reconnaissance ?

Je savais évidemment qui était mon petit-fils. Je savais ce qu’il représentait pour moi. Mais dans la foule des enfants, à la sortie de l’école, son visage ne s’imposait pas à moi avec l’évidence qu’il aurait dû avoir.

Cette difficulté est d’autant plus douloureuse qu’elle touche à quelque chose de fondamental dans les relations humaines.

Reconnaître quelqu’un, c’est lui dire silencieusement : tu existes pour moi.

Ne pas le reconnaître peut être vécu comme une absence d’attachement, une indifférence ou un oubli.

Pourtant, il ne s’agissait pas d’un manque d’amour.

Il s’agissait d’un trouble de la reconnaissance des visages.

Mais à ce moment-là, je ne disposais pas encore de cette explication.

Une scolarité qui bascule

J’ai longtemps cherché à comprendre ce qui s’était passé au début de ma scolarité secondaire.

J’avais été troisième du département à l’examen d’entrée en sixième. Pourtant, j’ai redoublé cette classe.

Ce contraste m’a poursuivi.

Comment expliquer une telle chute ?

Pendant des années, j’ai envisagé plusieurs causes : la timidité, l’absence d’amis, le refus d’aller à l’école, peut-être d’autres difficultés que je ne savais pas identifier.

Aujourd’hui, une autre hypothèse me paraît cohérente.

Le passage au collège a peut-être fait éclater les stratégies que j’avais construites jusque-là pour reconnaître mes camarades.

À l’école primaire, les repères sont plus stables. Les élèves restent souvent dans la même classe, avec le même groupe, dans des espaces familiers. On peut s’appuyer sur les habitudes, les places, les vêtements, les routines.

Au collège, tout change.

Les professeurs changent.
Les salles changent.
Les élèves changent de place.
Les groupes se mélangent.
Les repères se déplacent sans cesse.

Pour un enfant prosopagnosique, ce bouleversement peut être considérable.

Je ne me souviens aujourd’hui d’aucun camarade de cette période.

Des enseignants, il ne me reste presque rien, à l’exception du professeur d’anglais : un grand monsieur voûté, au visage très allongé, avec un nez mémorable et un cours incompréhensible.

Ce souvenir dit beaucoup. Je me souviens de ce qui formait un repère distinctif. Le reste s’est effacé.

Il m’a fallu des années pour retrouver une situation plus viable, dans un contexte plus restreint, où mes compensations pouvaient de nouveau fonctionner.

Compenser sans comprendre

J’ai ensuite vécu toute ma vie avec ce handicap sans pouvoir le nommer.

Dans mon métier de chercheur, j’ai dû compenser, parfois dans des contextes de responsabilité.

Je connaissais mes difficultés. Je savais l’effort qu’elles demandaient. Mais je ne comprenais pas qu’il y avait là un problème spécifique avec les visages.

Le visage n’était pas, pour moi, le moyen principal de reconnaître une personne. Je m’appuyais sur d’autres indices, sans même toujours m’en rendre compte.

Une voix.
Une silhouette.
Une posture.
Un contexte.
Un détail physique.
Une manière de parler.
Une situation connue.

Comme ces stratégies existaient, je ne pensais pas nécessairement à une défaillance particulière.

Je pensais simplement que la reconnaissance des personnes passait par un ensemble d’indices et que, chez moi, les visages n’étaient pas très fiables.

C’était presque normal, puisque cela avait toujours été ainsi.

Découvrir le mot à 78 ans

C’est seulement vers l’âge de 78 ans que j’ai découvert le mot « prosopagnosie ».

Je l’ai lu dans un article, peut-être dans Le Monde ou dans le magazine Epsiloon, je ne sais plus exactement.

Mais je me souviens de l’effet produit par ce mot.

J’ai immédiatement compris.

C’était cela.

Ce trouble de la reconnaissance des visages, cette difficulté à identifier des personnes pourtant connues, cette dépendance aux signes distinctifs et au contexte : tout cela avait un nom.

Pourtant, j’en ai peu parlé autour de moi.

Lorsque j’ai tenté de l’évoquer, j’ai souvent rencontré de l’incompréhension, parfois même de l’incrédulité.

La prosopagnosie semble difficile à accepter pour ceux qui ne la vivent pas. Comme si reconnaître les visages allait tellement de soi qu’il devenait presque impossible d’imaginer que cette capacité puisse faire défaut.

On peut comprendre qu’une personne voie mal, entende mal ou marche difficilement.

Mais ne pas reconnaître un visage connu ?

Pour beaucoup, cela paraît invraisemblable.

Les témoignages comme preuve intime

Ces derniers jours, en cherchant sur Internet, j’ai trouvé le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française.

La lecture des témoignages m’a convaincu.

Non pas au sens d’une preuve médicale définitive, mais au sens d’une reconnaissance intime, profonde.

Je retrouvais dans ces récits des mécanismes, des blessures, des maladresses et des situations qui ressemblaient aux miennes.

Les tests sont venus appuyer cette impression. Ils me situent à la limite entre une prosopagnosie modérée et sévère.

Cette nuance me semble importante. Mon cas est incontestable, mais il ne fait pas partie des formes les plus sévères. Je peux reconnaître certaines personnes, notamment lorsqu’elles ont des signes distinctifs ou lorsque le contexte m’aide. Mais le trouble est bien là. Il a traversé ma vie entière.

Les témoignages entendus dans le podcast Les Pieds sur Terre ont encore renforcé cette prise de conscience.

Ils ont provoqué chez moi des réflexions intenses.

En particulier sur ma scolarité, que je relis aujourd’hui autrement.

Une compétence sociale fondamentale

L’aptitude à reconnaître les visages est une compétence sociale fondamentale.

Elle permet de reconnaître une personne, donc de poursuivre une relation avec elle. Elle donne de la continuité au lien. Elle permet de retrouver l’autre dans un groupe, dans une rue, dans une école, dans un lieu de travail.

La prosopagnosie atteint cette compétence.

Elle ne se limite pas à une petite difficulté pratique ou à une distraction un peu gênante.

Elle peut devenir un handicap dans le développement social et psychique des personnes concernées.

Si l’on ne reconnaît pas les visages, il faut construire d’autres chemins vers les autres. Il faut compenser, deviner, observer, attendre des indices, mémoriser autrement.

Cela demande un effort constant.

Et lorsque cet effort échoue, l’autre peut se sentir oublié, nié ou blessé.

C’est probablement l’une des grandes douleurs de ce trouble : il produit des malentendus affectifs.

La personne prosopagnosique peut être profondément attachée à quelqu’un et ne pas le reconnaître dans certaines circonstances.

Ce paradoxe est difficile à expliquer.

Il est encore plus difficile à faire croire.

Relire une vie entière

Découvrir la prosopagnosie à un âge avancé ne change pas le passé.

Mais cela le rend plus lisible.

Cela permet de relier entre eux des événements qui semblaient séparés : une scolarité perturbée, des difficultés sociales, des visages impossibles à retenir, des situations douloureuses, des efforts permanents pour compenser.

Cela permet aussi de déplacer la culpabilité.

Je n’étais pas seulement distrait.

Je n’étais pas simplement timide.

Je n’étais pas indifférent aux autres.

Je vivais avec un trouble que je n’avais jamais pu nommer.

Aujourd’hui, grâce aux témoignages, aux tests et aux échanges avec l’APLF, je peux enfin donner une cohérence à des expériences longtemps restées incomprises.

Cette découverte est récente. Mon regard continue d’évoluer.

Mais elle m’offre déjà une piste précieuse pour comprendre ma vie autrement.

Avec une forme de soulagement.

Et beaucoup de reconnaissance...

Je fais parler les gens pour comprendre qui ils sont

Je reconnais les membres de ma famille proche : mes parents, mon frère et ma sœur. Peu importe le lieu ou le contexte, je sais qui ils sont.

Enfin, il faut dire qu’ils vivent à trois heures de route. J’ai donc assez peu de risques de tomber sur eux par hasard entre deux rayons d’un supermarché ou au détour d’une rue. Le hasard, dans mon cas, est souvent le véritable problème.

Au travail, tout va plutôt bien tant que chacun reste à sa place.

Mes collègues ont des tailles, des silhouettes et des particularités différentes. Ils sont généralement assis à leur bureau lorsque j’arrive. Je sais donc qui est qui.

Mais si je croise l’un d’eux dans la rue, dans un magasin ou dans un autre contexte, tout devient moins évident.

Je regarde la personne. Je sens qu’elle m’est familière. Quelque chose dans son visage ou son attitude me dit que je la connais, mais son identité ne vient pas.

Alors je lance mentalement une sorte de vérification générale.

  • Travail ?
  • Famille ?
  • École ?
  • Amis ?
  • Ancien voisinage ?
  • Personne croisée lors d’une soirée ?

Je passe en revue tous mes cercles sociaux jusqu’à ce qu’un élément s’emboîte enfin avec les autres.

En général, cela fonctionne.

Mais cela peut prendre quelques secondes. Parfois davantage.

Quand les anciens collègues disparaissent

Je me souviens mal des noms de mes anciens collègues. Leur visage s’efface aussi très rapidement, surtout lorsque je n’étais pas proche d’eux ou que nous n’avons travaillé ensemble que quelques mois.

Je peux donc retrouver une personne avec laquelle j’ai partagé un bureau, des réunions ou des pauses déjeuner et ne plus savoir qui elle est.

Je sais parfois que je l’ai déjà vue.

Je sais même qu’elle a probablement compté dans une période de ma vie.

Mais je ne sais plus où la ranger.

Ces situations sont délicates, car la personne en face de moi, elle, sait parfaitement qui je suis.

Elle se souvient de notre travail commun, de conversations ou d’anecdotes partagées. Moi, j’essaie de reconstruire notre histoire en urgence, tout en donnant l’impression que la conversation est parfaitement normale.

Sur le papier, je sais qui sont les clients

Dans mon travail, ma collègue et moi organisons régulièrement des soirées pour réunir les clients de l’entreprise.

Sur le papier, je sais qui ils sont.

Je connais leur métier, leur entreprise, les projets sur lesquels nous avons travaillé ensemble et parfois même une partie de leur histoire personnelle.

Mais lorsqu’ils sont devant moi, je mélange tout.

Je confonds les visages, les prénoms et les parcours. J’oublie parfois l’existence de certaines personnes jusqu’au moment où elles viennent me saluer comme si notre dernière conversation datait de la veille.

Ces soirées sont donc une épreuve.

J’essaie de limiter les interactions, non pas parce que les gens ne m’intéressent pas, mais parce que chaque conversation comporte le risque de révéler que je ne sais pas du tout qui se trouve devant moi.

Faire parler pour retrouver le bon dossier

Lorsque je croise une amie ou une connaissance par hasard, il me faut parfois quelques secondes, voire quelques minutes, pour la resituer.

J’ai donc développé une technique.

Je fais parler la personne.

Je pose des questions assez générales pour recueillir des indices sans montrer que je suis complètement perdue :

  • « Comment ça va au travail ? »
  • « Comment vont tes proches ? »
  • « Qu’est-ce que tu fais de beau par ici ? »
  • « Ça fait plaisir de te voir. »

Cette dernière phrase est particulièrement utile. Elle invite parfois la personne à évoquer spontanément notre dernière rencontre.

« Oui, moi aussi ! Depuis le mariage de Julie, ça faisait longtemps ! »

Et voilà. Le dossier vient de se rouvrir.

J’utilise cette technique avec presque toutes les personnes que je croise par hasard et qui semblent me connaître.

Je mène une petite enquête tout en souriant.

Le flash dans les yeux

Dans la rue ou dans un lieu public, j’observe beaucoup les réactions des gens.

Je repère le petit signe de reconnaissance.

  • Un flash dans les yeux.
  • Un sourire.
  • Un visage qui s’illumine.
  • Une personne qui ralentit en me regardant.

Dès que je perçois l’un de ces signaux, mon cerveau part à la recherche d’une identité possible.

Le problème, c’est que ces signes ne signifient pas toujours que la personne me connaît.

Un jour, j’étais assise à une table avec une amie lorsqu’un serveur s’est approché de nous.

Il avait un grand sourire et un regard chaleureux.

J’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je lui ai donc parlé avec beaucoup de familiarité, comme si nous nous retrouvions après des mois d’absence.

Le serveur semblait perturbé.

Mon amie aussi.

Il voulait simplement savoir s’il pouvait prendre la chaise vide à notre table pour la déplacer devant une autre.

Il est reparti avec sa chaise.

J’ai alors expliqué à mon amie que je n’avais aucune idée de qui il était. J’avais seulement cru que nous nous connaissions parce qu’il était arrivé en souriant.

Elle a eu quelques secondes de silence.

Le temps, sans doute, de reconsidérer toute la scène.

Toujours prévenir que je ne suis pas douée avec les visages

Je répète régulièrement aux personnes qui m’entourent que je ne suis pas douée avec les visages et les prénoms.

C’est devenu une sorte de message préventif.

Ma collègue, avec laquelle je partage mes tâches quotidiennes, a pris l’habitude de me faire un récapitulatif avant chaque rendez-vous.

Elle me rappelle qui nous allons rencontrer, ce que cette personne fait, pourquoi elle fait appel à nos services et dans quel contexte nous la connaissons.

Elle m’explique aussi parfois de qui parlent les autres collègues, lorsque je suis censée connaître la personne évoquée mais que son nom ne m’évoque plus rien.

Cette aide change beaucoup de choses.

Elle m’évite de commencer chaque rencontre avec plusieurs minutes de retard mental, occupée à comprendre qui se trouve devant moi pendant que la conversation, elle, a déjà commencé.

Accueillir chaleureusement tout le monde

De nouvelles personnes viennent régulièrement travailler dans les bureaux de mon entreprise.

Mes employeurs mettent une partie de l’open space à la disposition d’indépendants ou de salariés de leur deuxième société.

Je ne sais jamais qui je suis censée connaître.

Alors, par précaution, je suis toujours chaleureuse et accueillante.

  • Je souris.
  • Je salue.
  • Je fais comme si tout allait parfaitement bien.

C’est une stratégie plutôt efficace.

Sauf lorsque la personne en face de moi n’a absolument rien à faire dans les bureaux.

À force de ne pas vouloir vexer quelqu’un que je pourrais être censée reconnaître, je risque parfois d’accueillir avec enthousiasme un parfait inconnu.

La peur de la rencontre imprévue

L’idée de croiser une personne que je suis censée reconnaître peut devenir très oppressante.

Une fête, un rassemblement professionnel ou une simple sortie sont remplis de questions silencieuses.

  • Est-ce que je connais cette personne ?
  • Est-ce qu’elle vient vers moi ?
  • Est-ce qu’elle attend que je l’appelle par son prénom ?
  • Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrées plusieurs fois ?
  • Est-ce que je vais la vexer ?

Cette tension peut devenir si forte qu’il m’arrive de demander à travailler depuis chez moi ou d’éviter certains rassemblements sociaux.

Le télétravail ne supprime pas seulement les trajets.

Il supprime aussi le risque de croiser dans un couloir quelqu’un que je devrais reconnaître.

Un être humain pas tout à fait lambda

Pendant longtemps, j’ai eu l’impression d’être différente sans savoir précisément pourquoi.

  • Je compensais.
  • J’enquêtais.
  • Je souriais.
  • Je faisais parler les gens.
  • J’essayais de reproduire les réactions attendues, comme si tout le monde avait reçu un mode d’emploi auquel je n’avais pas eu accès.

Depuis que j’ai découvert le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française, je me sens moins seule.

Je me sens un peu moins comme une extraterrestre qui essaierait de se faire passer pour un être humain ordinaire.

Je suis simplement un être humain qui ne fonctionne pas tout à fait comme les autres.

Un être humain pas lambda.

Et, finalement, c’est déjà beaucoup moins étrange à accepter...

À Amsterdam, je reconnaissais sa voix, mais pas son visage

e suis partie à Amsterdam avec un groupe de mon lycée. Je ne connaissais presque personne, ce qui n’était pas franchement rassurant, mais une fille est venue me parler. Elle non plus ne connaissait pas grand monde. On a échangé nos Instagram, puis on a découvert qu’on adorait toutes les deux les livres fantastiques. Très vite, on s’est mises à discuter souvent, à s’échanger des romans, à se retrouver presque tous les jours.

Sauf qu’il y avait un problème : à chaque fois qu’elle venait vers moi, je ne la reconnaissais pas.

Il me fallait quelques secondes, parfois un peu plus, pour comprendre qui elle était. Ce n’est qu’au moment où elle commençait à parler que tout se remettait en place. Sa voix, sa manière de me parler, l’habitude de nos échanges … là, je la reconnaissais. Mais son visage seul ne suffisait pas. Il m’a fallu presque trois semaines, alors qu’on se croisait presque tous les jours, pour commencer à la reconnaître sans avoir besoin de l’entendre.

Pendant ce même voyage, il y avait aussi ma correspondante. Et là encore, j’étais incapable de la différencier dans son groupe d’amies. Je demandais sans cesse à cette fille du lycée laquelle était ma correspondante, ou parfois c’était l’inverse. Heureusement, elle a été d’une gentillesse incroyable. Elle m’a aidée toute la semaine, sans se moquer, sans me mettre mal à l’aise, juste en me donnant les repères qu’il me manquait pour ne pas être complètement perdue.

Avec le recul, cette histoire me semble raconter très précisément ma manière de reconnaître les gens : ce n’est pas le visage qui me guide d’abord, mais la voix, le lien, la répétition, la manière d’être. Et quand tout cela manque, je flotte. Je tâtonne. Je cherche.

Longtemps, je n’ai pas compris pourquoi.
Aujourd’hui, je commence enfin à mettre un mot dessus...

Pendant une heure, j’ai travaillé avec mon ancien collègue sans le reconnaître

Ma sœur jumelle rencontre exactement les mêmes difficultés que moi. Pendant longtemps, elle a été la seule personne avec laquelle je pouvais vraiment parler de ce que nous vivions. La seule à comprendre ces moments où une personne vous salue chaleureusement, alors que vous n’avez absolument aucune idée de qui elle est.

Nous avons appris à en rire. Pourtant, derrière les anecdotes parfois amusantes, il y a aussi beaucoup de situations déstabilisantes, humiliantes et, dans mon métier, potentiellement dangereuses.

Le garçon du magasin

Mon premier souvenir marquant remonte à mes 16 ans.

Dans un magasin, j’ai croisé un garçon qui me regardait avec une certaine insistance. Comme souvent, j’ai eu un doute. Son visage me semblait familier. J’ai pensé reconnaître un ami.

Je suis allée vers lui, je l’ai appelé par le prénom de cet ami et je lui ai demandé comment il allait.

Mais ce n’était pas lui.

Le garçon a probablement cru que je cherchais à le séduire. J’ai ensuite eu le plus grand mal à me défaire de lui. Cette fausse reconnaissance, qui aurait pu n’être qu’un simple malentendu, est devenue une situation inconfortable et inquiétante.

Depuis, ma sœur et moi avons multiplié les erreurs de ce genre.

Une collègue croisée sans sa blouse. Une amie rencontrée sur un lieu de vacances. Une personne connue aperçue dans un contexte inhabituel. Il suffit parfois d’une nouvelle coiffure, d’un changement de vêtements ou d’un lieu différent pour que tous mes repères disparaissent.

Récemment encore, j’ai abordé un jeune homme, certaine cette fois de reconnaître le meilleur ami de ma fille.

Ce n’était pas lui non plus.

Infirmière sans reconnaître les visages

Je suis infirmière. Dans mon métier, identifier correctement les personnes auxquelles je distribue un traitement ou que j’accompagne est indispensable.

La prosopagnosie ne permet évidemment aucune approximation.

Il m’est arrivé d’avoir quelques sueurs froides. Les patients comprennent difficilement pourquoi je leur redemande régulièrement leur identité, parfois alors que je les accompagne depuis longtemps.

J’ai donc développé de nombreuses stratégies pour sécuriser ma pratique. Je vérifie les identités, je m’appuie sur les dossiers, sur les chambres, sur les voix et sur le contexte. Je ne fais jamais confiance à ma seule impression de reconnaître un visage.

Ces précautions me permettent de travailler correctement, mais elles demandent une vigilance constante.

Le plus difficile ne réside pas toujours dans le fait de se tromper. C’est aussi le moment où l’on comprend que l’autre personne attend d’être reconnue.

Le regard de mon ancien collègue

Un soir, je suis rentrée chez moi en pleurant, au téléphone avec ma sœur.

Je venais de passer près d’une heure auprès d’un patient avec un professionnel de l’hôpital. Nous avions travaillé ensemble, échangé et coordonné nos gestes.

Au moment de nous séparer, je lui ai demandé depuis combien de temps il travaillait dans cet établissement.

J’ai immédiatement vu une peine immense traverser son visage.

Après son départ, mes collègues m’ont expliqué qui il était : un ancien collègue avec lequel j’avais longtemps travaillé. Il avait même été mon binôme préféré.

Pendant toute l’intervention, je ne l’avais pas reconnu.

Je n’ai pas osé lui courir après pour lui expliquer. J’étais convaincue qu’il ne me croirait pas si je lui disais que je pouvais ne pas reconnaître à ce point le visage d’une personne que j’avais pourtant bien connue.

Ce soir-là, ce n’était pas seulement ma difficulté qui m’avait fait souffrir. C’était la tristesse que j’avais vue dans son regard. Il avait probablement pensé que je l’avais oublié ou qu’il n’avait pas compté pour moi.

C’était faux.

Mais comment expliquer que l’on puisse garder le souvenir d’une personne, des moments vécus avec elle, de sa voix et de sa personnalité, sans parvenir à reconnaître son visage ?

« J’ai le même trouble que Brad Pitt »

C’est au travail que j’ai entendu pour la première fois le mot « prosopagnosie ».

Je parlais à un médecin de mes difficultés à reconnaître les visages. Jusqu’alors, je pensais qu’elles venaient simplement d’un manque d’attention.

Il m’a répondu que cela pouvait être de la prosopagnosie, en ajoutant que Brad Pitt avait évoqué des difficultés similaires.

Depuis, lorsque je dois expliquer mon trouble dans une situation gênante, j’aime dire que j’ai le même problème que Brad Pitt. Cela permet d’apporter un peu de légèreté. Quitte à ne pas reconnaître les gens, autant choisir une référence convenable.

Mais derrière la plaisanterie, les difficultés restent bien réelles.

Attendre l’indice qui permettra de raccrocher les wagons

Je connais un nombre infini de moments de solitude.

Une personne me dit bonjour avec enthousiasme. Je lui réponds avec un sourire tout aussi enthousiaste, sans savoir qui elle est.

J’attends alors qu’elle m’apporte, au fil de la conversation, un indice qui me permettra de raccrocher les wagons.

Un prénom.
Un lieu.
Un souvenir commun.
Une référence au travail ou à ma famille.

Je suis devenue experte dans l’art du bonjour enjoué et relativement universel. Je préfère répondre avec chaleur plutôt que risquer de vexer une personne par mon absence de réaction.

Les proches auxquels je me suis confiée s’amusent parfois de me voir faire. Mes enfants, eux, savent repérer immédiatement mes moments de flottement. En un regard, ils comprennent que je suis perdue et m’aident à retrouver l’identité de la personne.

Cela me donne parfois l’impression d’avoir une forme particulière de cécité.

La peur de ne pas reconnaître mes bébés

Lorsque mes enfants sont nés, j’ai eu peur qu’on me les échange à la maternité.

Reconnaître un bébé me semblait encore plus difficile que reconnaître un adulte. Les nouveau-nés changent rapidement et offrent peu de repères distinctifs. Cette inquiétude pouvait sembler absurde aux autres, mais elle était très concrète pour moi.

Comment être certaine que ce bébé était bien le mien si je ne pouvais pas compter sur son visage ?

Je m’appuyais sur les vêtements, le bracelet de naissance, le berceau et tous les indices disponibles. Comme toujours, j’ai appris à reconnaître autrement.

L’homme séduisant dans la chapelle

Un autre souvenir me fait aujourd’hui beaucoup rire.

J’étais en couple depuis quinze ans avec mon mari, dont je suis maintenant séparée. Un jour, nous visitions une chapelle.

Pendant un moment de recueillement, j’ai senti une présence derrière moi. Je me suis retournée et j’ai aperçu un homme que j’ai trouvé très séduisant.

En passant une nouvelle fois devant lui, je me suis fait la même réflexion.

Lorsque je suis sortie de la chapelle, j’ai cherché mon mari pendant près de dix minutes. Quand je l’ai enfin retrouvé, je lui ai reproché d’avoir disparu.

Il m’a répondu qu’il venait de passer les dix dernières minutes avec moi, dans la chapelle presque déserte.

L’homme séduisant, c’était lui.

Cette anecdote me sert maintenant à illustrer mon trouble lorsque je dois justifier une erreur. Elle permet de faire sourire et de montrer que la prosopagnosie ne concerne pas seulement les collègues ou les connaissances lointaines.

Je peux ne pas reconnaître une personne avec laquelle j’ai vécu pendant quinze ans.

Cela ne signifie pas que je ne l’aime pas ou qu’elle ne compte pas pour moi. Cela signifie simplement que son visage ne me donne pas accès à son identité.

La peur de paraître hautaine

Au-delà des erreurs et des efforts de concentration, ce qui pèse le plus est la peur de l’image que je renvoie.

J’ai peur de paraître hautaine lorsque je ne salue pas quelqu’un. J’ai peur de sembler idiote lorsque je pose une question qui révèle que je n’ai pas identifié la personne en face de moi.

Même après avoir expliqué mon trouble, je vois parfois le doute rester dans le regard de mon interlocuteur.

La prosopagnosie semble tellement difficile à imaginer que certaines personnes pensent que j’exagère, que je suis distraite ou que je cherche une excuse.

Pourtant, je ne vois pas les visages flous. Je peux les regarder, les trouver beaux, séduisants, expressifs ou familiers. Mais je ne parviens pas toujours à relier ce que je vois à l’identité d’une personne.

Ma sœur jumelle connaît les mêmes expériences. Nous avons la chance de pouvoir en parler ensemble et, la plupart du temps, d’en rire.

Mais écrire aujourd’hui ce témoignage me fait prendre conscience que je n’avais encore jamais vraiment posé tout cela par écrit.

Pendant des années, j’ai appris à contourner mes difficultés, à improviser, à sourire et à attendre des indices.

Mettre enfin un mot sur ce fonctionnement ne fait pas disparaître la prosopagnosie. Mais cela permet de comprendre que je ne suis ni inattentive, ni indifférente, ni seule.

Je reconnais simplement les autres autrement...

“Tu sais comment je m’appelle?”: le piège au bureau

Mes questions ont vraiment commencé le jour où j’ai travaillé à un guichet, à la vente. Il m’arrivait que des clients reviennent dans la même journée … et que je ne me souvienne pas d’eux. Sur le moment, c’était une gêne très particulière: tu sais que tu devrais reconnaître, tu sens que l’autre s’attend à une continuité, et toi tu repars à zéro. Je souriais, je faisais comme si, mais à l’intérieur je me sentais mal.

À l’époque, ça restait “gérable” parce que je travaillais dans une petite structure. Le nombre de visages à retenir était limité, et le contexte faisait beaucoup. Mais depuis quatre ans, je suis dans une structure plus grande, sur un poste administratif, et sur deux lieux différents. Là, la difficulté a pris une autre ampleur.

Avec les collègues que je vois toutes les semaines, ça va. La répétition aide, le contexte aussi. En revanche, ceux que je croise ponctuellement, c’est beaucoup plus compliqué. Je peux échanger avec eux par mail, connaître leurs prénoms sur l’écran, gérer des dossiers … et pourtant, en face à face, je n’arrive pas à les rattacher.

C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait le test. Parce qu’un collègue s’amuse de la situation. Il y a deux mois, il m’a lancé: « Bonjour Sarah, tu sais comment je m’appelle ? » Et je n’ai pas su répondre. Il m’a donné son prénom, et je me suis jurée de le retenir pour la prochaine fois.

Aujourd’hui, je le recroise. Je ne l’avais pas reconnu, jusqu’à ce qu’il me repose la même question. J’ai répondu « Vincent », sans trop de certitude … et non. C’était « Jonathan ». Et là, tu as ce mélange de honte et d’impuissance: tu veux bien faire, tu fais des efforts, tu te répètes que tu vas y arriver … mais ça t’échappe quand même.

Ce qui me gêne le plus, c’est ce décalage professionnel: je correspond avec beaucoup de personnes par e-mails, mais j’ai rarement l’occasion de les rencontrer souvent en vrai. Et chaque rencontre devient une petite épreuve, parce qu’il faut reconnaître, saluer, rattacher … sans faire d’impair...

Il me faut trois rencontres pour commencer à te reconnaître

Je dois rencontrer une personne au moins trois fois avant de commencer à la “reconnaître”. Et encore, ce n’est pas automatique : c’est plutôt une construction progressive, comme si mon cerveau avait besoin de plusieurs essais pour accrocher.

Parfois, une seule rencontre peut suffire … mais seulement si l’interaction est vraiment importante. Si on échange longtemps, si quelque chose marque, si j’obtiens plus d’informations sur la personne. Là, j’ai plus de repères : une voix, une manière de parler, une énergie, un contexte, des détails qui me permettent de m’en souvenir petit à petit. Sinon, le visage seul ne s’imprime pas...

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin… et j’en ai eu honte

Sur mon lieu de travail, je côtoie chaque jour les mêmes personnes. Je devrais être à l’aise, reconnaître sans réfléchir, saluer naturellement. Et pourtant, la veille d’un week-end, pendant une soirée, une dame m’a saluée avec un grand sourire.

Je lui ai rendu son sourire … mais je n’ai pas réussi à aller plus loin. Impossible de lui parler, parce que je ne savais plus d’où je la connaissais. Je sentais qu’il y avait un lien, une évidence pour elle, mais dans ma tête c’était le vide. Alors j’ai fait semblant d’être occupée, j’ai évité la conversation, et j’ai continué la soirée avec cette question qui tourne en boucle : mais qui est-elle ?

Ça m’a travaillée tout le reste de la nuit. Pas juste une seconde de doute, non : une vraie obsession. Comme si mon cerveau cherchait désespérément à recoller un morceau manquant.

Je ne l’ai reconnue que le lundi matin, au travail. Là, tout s’est remis en place d’un coup. Et j’ai eu cette réaction que je connais trop bien : je me suis confondue en excuses, en lui disant que je n’étais “vraiment pas physionomiste ”. Comme si c’était une petite maladresse, alors que moi je venais de vivre un gros malaise.

Depuis, dès que je l’aperçois, j’ai honte. Pas parce que je m’en fiche des gens, mais parce que je sais ce que ça renvoie : l’impression de ne pas considérer l’autre, de ne pas faire attention. Alors que la réalité, c’est juste que hors contexte, mon cerveau ne suit pas...

S’ils sortent puis reviennent, je doute que ce soit la même personne

La reconnaissance des visages m’est globalement aléatoire. Certaines personnes sont faciles à identifier, mais c’est rare. La plupart me demandent de vrais efforts, et certaines sont extrêmement difficiles à reconnaître, même après plusieurs mois ou années de contacts réguliers.

Le plus compliqué, c’est quand la rencontre est inattendue. Identifier quelqu’un croisé hors de son contexte habituel ne m’arrive que rarement. Comme si mon cerveau avait besoin du décor pour valider l’identité, et que sans ce décor, tout devient incertain.

Et il y a une situation qui résume parfaitement mon quotidien : pour la majorité des gens que je rencontre, si la personne quitte la pièce puis revient, je ne suis plus sûr qu’il s’agisse de la même personne. Je vois bien un visage, mais je n’ai pas ce déclic automatique qui me dit “oui, c’est lui ” ou “oui, c’est elle ”. Je dois vérifier, deviner, reconstruire...

En photo je reconnais, en vrai je doute

Je ne me rappelle presque jamais des visages et je dois me concentrer pour être certain de reconnaître la personne (à part ma famille proche ). C’est comme si la reconnaissance ne venait pas “toute seule ” : il faut que je force, que je vérifie, que je recolle les indices.

Ce qui est étrange, c’est que je me rappelle bien des visages sur les photos. Sur une image fixe, cadrée, stable, ça marche mieux. Mais dans la vraie vie, en mouvement, avec la lumière, les expressions, le contexte, c’est beaucoup plus fragile.

Et je dis souvent que deux personnes se ressemblent énormément … alors qu’en réalité elles sont très différentes. Je peux avoir cette impression simplement parce qu’elles ont le même timbre de voix ou la même coupe de cheveux . Chez moi, ces repères prennent le dessus, et ils peuvent brouiller l’identité...

TDAH diagnostiqué… mais l’attention n’explique pas tout

Je m’inquiète souvent de confondre les personnes ou de ne pas du tout les reconnaître , et j’ai l’intuition que ce n’est pas uniquement lié à mon déficit d’attention .

Je suis TDAH sévère , diagnostiquée officiellement et suivie (médication et TCC). Et pourtant, malgré le traitement et tous mes efforts, il reste ce décalage étrange : des situations où je “devrais” reconnaître, mais où ça ne se fait pas. Comme si l’attention n’expliquait pas tout.

Sans même connaître la prosopagnosie, un souvenir m’est revenu récemment. Ma mère disait que mon frère, enfant, avait déjà du mal avec les visages. Et en repensant à ça aujourd’hui, je me dis que ce n’est peut-être pas un détail anodin, ni juste une étourderie passagère.

Merci pour votre démarche. Ça fait du bien de pouvoir mettre des mots sur quelque chose qu’on porte souvent en silence, et de se dire qu’on n’est pas seule...

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