Je ne reconnais jamais mes clients, même ceux qui viennent chaque semaine. Je confonds tout le temps les gens, dans la vie comme à l’écran.
Mais parfois, un minuscule détail devient ma bouée. Une mèche, un rire, un parfum, un accessoire. Alors, même grimés, je peux les identifier.
C’est étrange pour mes proches, mais pour moi c’est logique : j’ai appris à repérer autrement. J’ai même un carnet où je note ces repères :
voix grave et douce / porte une montre argentée / rit fort en fin de phrase.
C’est ma manière de créer des visages sans visage.
Quand j’avais seize ans, une amie me présente un garçon d’un autre lycée. On se voit plusieurs fois, toujours en groupe. Puis un jour, il me donne rendez-vous, seul, sur une grande place. J’arrive, je regarde autour… impossible de savoir qui c’était. Il a fini par venir vers moi. J’ai fait semblant que tout allait bien.
Plus tard, étudiante, je travaillais dans une grande boutique. La réserve était au sous-sol. À chaque fois qu’un client me demandait une taille, c’était le stress total : je descendais chercher l’article, mais une fois remontée, impossible de retrouver la personne.
Je me promenais entre les rayons, les bras chargés de vêtements, priant pour qu’elle se manifeste d’elle-même.