Au resto, je deviens un radar en panne

Je déteste arriver dans un restaurant où mes amis sont déjà installés.

Pas parce que je suis asocial. Pas parce que je snobe. Parce que, très concrètement, je ne peux pas les reconnaître de loin. Je rentre, je balaie la salle du regard et je vois… des gens. Juste des gens. Des silhouettes, des tables, des mouvements. Et là, l’anxiété monte d’un coup: “Je vais me planter. Je vais saluer des inconnus. Je vais passer à côté de ma propre bande.” Le genre de scène où tu te sens observé, alors que personne ne te regarde. Sauf toi-même, dans ta tête, en mode caméra de surveillance.

Du coup, j’ai une technique de survie: j’appelle. Si un ami proche ou mon partenaire est là, je le contacte quand j’arrive et je lui demande de venir me chercher à l’entrée. Comme un enfant perdu au supermarché, mais avec un téléphone et une dignité en carton. Ça marche. Ça m’évite le moment où je tourne comme un drone en batterie faible, à essayer de deviner quelle table est la bonne.

Ce problème déborde partout, surtout dans les “petites” relations sociales. Les gens que je croise souvent, mais avec qui j’échange juste un bonjour. La réceptionniste au travail, par exemple. Au bureau, je la reconnais: son poste, le décor, le contexte, tout colle. Mais si je la croise dehors, dans la rue, au marché… je ne la reconnais pas, ou alors il me faut du temps. Je vois une personne familière, je sens que je devrais savoir, mais mon cerveau met un délai de chargement. Pendant ce délai, je suis là, à hésiter entre sourire et fuir.

Et puis il y a les gens “d’avant”. Ceux que j’ai connus il y a dix ans, pas forcément proches, mais présents dans le paysage. Parfois, je peux les recroiser aujourd’hui et… rien. Zéro. Comme si le fichier avait été archivé trop profondément. Et ça, ça fait peur.

Je vis sur une petite île, un endroit où la mémoire sociale est une monnaie locale. Ne pas reconnaître quelqu’un, c’est tout de suite pris comme un message: “Tu te crois au-dessus? Tu fais genre? Je ne compte pas?” Dans des métiers de réseau, de commerce, ou simplement dans une communauté où tout le monde se connaît, c’est handicapant. Les gens se vexent vite. Leur ego prend ça comme une claque. Alors j’ai souvent improvisé des excuses: “je ne t’avais pas vu”, “c’est ma vue”, “j’étais dans mes pensées”… des petits mensonges utilitaires pour éviter le drame.

Je dois y retourner bientôt, après dix ans loin, et je sens déjà l’angoisse qui revient. Cette pensée qui tourne en boucle: “J’espère que je vais reconnaître tout le monde comme avant, même ceux que je ne côtoyais pas tant que ça… sinon ça va être la honte.” Je sais, rationnellement, que si ça arrive tant pis. Je l’accepte de mieux en mieux. Mais l’anxiété, elle, est bien réelle.

Le pire, c’est le regard des personnes qui n’ont pas ce problème. Pour elles, c’est évident. “On l’a vu il y a vingt minutes, tu ne le reconnais pas?” Ou devant un film: “Mais non, c’est Bob, pas George, ça se voit!” Et là, tu te sens idiot. Tu te demandes si tu exagères. Tu finis par te dire: “Je suis nul. Je suis bête. Je suis cassé.” Et la honte s’accroche.

Sauf que non. Mettre un mot dessus, comprendre que ça existe, que ce n’est pas une lubie ni un manque d’intérêt, ça change tout. Ça ne supprime pas les situations gênantes, mais ça te rend un truc précieux: la légitimité. Et avec ça, tu peux expliquer. Tu peux désamorcer. Tu peux arrêter de t’excuser d’être “mauvais”, et juste dire la vérité: “Je ne reconnais pas les visages, j’ai besoin de temps.” Et bizarrement, rien que ça, ça fait respirer.

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