Je n’annonce plus mon prénom quand je dis bonjour

J’ai fini par changer ma manière de me présenter aux gens. Pas par timidité, pas par snobisme, mais par stratégie de survie sociale.

Avant, quand je rencontrais quelqu’un, je faisais comme tout le monde : la bise, un sourire, et je donnais mon prénom. Sauf que souvent, on me répondait, un peu vexé : « Je sais, on s’est déjà vus. »

Depuis, j’ai une règle. Je ne donne plus mon prénom tout de suite.

J’attends. Je laisse l’autre parler, et je guette un détail qui m’aide. Surtout, j’attends que la personne me donne son prénom. Ça me sert à deux choses: d’abord, ça m’évite de me griller avec un “enchanté” alors qu’on s’est déjà croisés. Ensuite, si l’autre me dit son prénom, ça confirme souvent qu’on ne s’est pas déjà vus… ou qu’au moins, lui ou elle non plus n’est pas sûr. C’est triste, mais c’est efficace.

Côté reconnaissance, j’ai repéré une sorte de seuil. En général, je reconnais les gens à partir de cinq rencontres environ, et surtout quand je les vois dans le contexte où je les ai connus. Même endroit, même situation, même “décor”: mon cerveau arrive à raccrocher. Mais si je tombe sur quelqu’un ailleurs, ou si je l’ai vu seulement deux ou trois fois… c’est la loterie.

Le pire, c’est ce décalage: il m’arrive de ne pas reconnaître le visage d’une personne avec qui j’ai passé une soirée entière, plusieurs mois ou même plusieurs années plus tôt, alors que cette personne, elle, me reconnaît immédiatement. Je vois bien dans ses yeux qu’elle me situe, qu’elle a une continuité, et moi je suis là avec un grand blanc. Pas un blanc de mémoire sur le moment passé. Un blanc sur l’identité.

Et c’est là que ça devient vraiment étrange: dès que je comprends le contexte, tout revient.

Si la personne me dit “on s’est rencontrés à telle soirée” ou “on avait parlé de ton boulot”, alors mon cerveau rouvre le dossier. Et je me souviens très bien de notre conversation, de ce qu’elle m’a raconté, de son métier, d’une anecdote précise… alors que son visage, lui, reste totalement inconnu. C’est comme si la mémoire était intacte, mais que l’accès par le visage ne fonctionnait pas.

Dans la sphère personnelle, j’arrive à gérer sans trop que ça se voie. Quand la personne comprend que je ne l’ai pas reconnue, j’explique: “Je ne retiens pas les visages. Si tu me donnes le contexte, je vais me souvenir.” Je m’excuse toujours, parce que je sais que ça peut vexer. Et souvent, une fois le contexte posé, je redeviens fluide. Presque normale.

Mais professionnellement, c’est une autre histoire. Dans les soirées réseau, tu es censée reconnaître vite, saluer, créer du lien, montrer que tu “sais qui est qui”. Ne pas reconnaître quelqu’un, c’est perçu comme un manque de considération. Et moi, je dois jongler avec ça, en restant aimable, sans me trahir, sans blesser les egos… tout en essayant de récupérer des indices.

Et puis il y a eu un dernier déclic, très récent: je me suis rendu compte que c’était aussi pour ça que je galérais avec certains films. Les films avec beaucoup de personnages, des scènes qui s’enchaînent, des visages qui se ressemblent… je confonds. Et si je confonds les personnages, je ne peux pas suivre l’intrigue. Je croyais que j’étais “pas cinéma” ou “pas concentrée”. En fait, c’est juste que je regarde parfois des histoires où les personnages n’ont pas d’étiquettes pour moi.

Alors maintenant, j’apprends à composer. À adapter mes réflexes. À expliquer quand il faut. Et surtout à arrêter de me juger comme si c’était un manque d’attention. Ce n’est pas ça. C’est un autre mode de fonctionnement. Et une fois que tu le comprends, tu peux enfin arrêter de jouer au théâtre en permanence.

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