À l’école primaire, j’apprenais par cœur les couleurs des manteaux.

Sur la dernière page de mon cahier de brouillon, j’avais un tableau secret. Une colonne “prénoms”, une colonne “manteaux”.

Stéphane — rouge.

Cyril — bleu

Juste avant la récré, je jetais un coup d’œil discret, la main en paravent : je révisais les autres. Je savais déjà qu’il était mal vu d’écorcher un prénom, d’hésiter devant un copain qui vous fait signe.

Dans la cour, j’évitais les grands groupes : trop de rouges cerise et de bleus marine au même endroit, ça brouille le radar. Je restais près de deux ou trois enfants avec qui je me sentais en sécurité. Parfois je lançais : « Hé, Léa ! »… et c’était Agathe, qui me répondait quand même en souriant. Je faisais semblant d’avoir voulu lui parler depuis le début. À l’intérieur, le cœur tambourinait : j’ai encore mélangé.

Je me souviens surtout de la fin de l’hiver. Le jour où les manteaux disparaissaient. D’un matin à l’autre, tout le monde passait au tee-shirt ou au pull… et moi, je perdais mes repères. Mes cartes couleur s’effaçaient d’un coup.

Alors je réduisais le terrain. Moins de foule, plus de bancs. Moins de « salut » lancé au hasard, plus de « viens, on joue, toi et moi ». Je n’ai jamais eu de grand cercle ; j’avais un ou deux alliés. Ça me suffisait, ça me sauvait — et c’était plus honnête que de multiplier les malentendus.

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