J’ai compris tard. Pas d’un coup, pas avec une révélation hollywoodienne, plutôt avec une suite de petites scènes qui, mises bout à bout, finissent par faire un tableau impossible à ignorer.
La première, c’était ma grand-mère. Je la croise par hasard dans la rue. Pas “je ne l’ai pas vue”. Je l’ai vue. Je l’ai regardée. Et pourtant, mon cerveau n’a pas fait le lien. Pendant quelques secondes, c’était juste une dame parmi les autres. Le genre de moment où tu souris poliment parce que tu sens qu’il se passe quelque chose… sans savoir quoi.
Ensuite, il y a eu un ancien camarade de promo. On ne s’était pas vus depuis deux ans. Sauf qu’avant ça, on avait passé deux années entières dans un groupe d’une quinzaine de personnes. Le genre de petit groupe où tu apprends forcément les visages, où tu vis les mêmes galères, les mêmes blagues, les mêmes couloirs. Eh bien non. Je l’ai croisé, et je ne l’ai pas reconnu. Pas même cette sensation claire de “je connais cette personne”. Juste du flou. Et un malaise social instantané.
Et puis il y a eu la scène la plus absurde, la plus dure à avaler: le lendemain d’un dîner, je revois une jeune femme et… je lui demande qui elle est. Pourtant, la veille, j’avais dîné avec elle. Oui, on était une vingtaine, donc ce n’était pas un tête-à-tête intime. Mais elle était en face de moi. Conversation, rires, présence. Et malgré ça, le lendemain soir, je n’avais plus l’ancrage.
Là, j’ai commencé à arrêter de me raconter des histoires du genre “je suis juste fatiguée”, “je suis distraite”, “je suis nulle avec les prénoms”. Parce que ce n’était pas un détail. C’était un mécanisme.
En creusant, des souvenirs sont remontés. Mon père, par exemple. Je me rappelle qu’il ne reconnaissait pas les membres éloignés de sa famille. À l’époque, on appelait ça “être mauvais en physionomie”. Aujourd’hui, je me demande si ce n’était pas déjà la même chose, simplement sans le mot pour le dire.
Et puis j’ai observé mon fils. Lui aussi, il ne reconnaît pas les enfants de sa classe quand on les croise dans la rue. Même ceux qu’il voit tous les jours. Le contexte change, et la reconnaissance s’efface. Et là, forcément, je me suis pris la question en pleine figure: est-ce qu’on est en train de transmettre quelque chose, ou est-ce qu’on repère simplement plus facilement ce que l’on connaît déjà?
Ce qui me trouble le plus, c’est cette question qui revient comme un petit caillou dans la chaussure: pourquoi ça ne m’a jamais gênée quand j’étais enfant? Est-ce que j’avais déjà le trouble mais je compensais sans le savoir? Est-ce que l’école, la routine, les contextes fixes masquaient tout? Est-ce que le problème grandit avec l’âge, ou c’est juste qu’à l’âge adulte on ne peut plus se permettre de “se tromper” sans conséquences?
Et puis l’autre grande interrogation: est-ce qu’il existe plusieurs formes de troubles? Parce que je reconnais certaines personnes très bien, d’autres jamais, certains jours ça va, d’autres jours non. Ce n’est pas un bouton on/off. C’est une zone grise, un spectre, et moi je suis quelque part là-dedans.
Aujourd’hui, je n’ai pas toutes les réponses. Mais au moins, je ne confonds plus ça avec un manque d’attention ou un défaut de mémoire. Je sais que ce que je vis a un nom, des mécanismes, et probablement des variations. Et rien que ça, ça change tout: ça transforme une suite de “petites gênes” en quelque chose qu’on peut enfin comprendre.