Le “Salut ! Ça fait plaisir”
Au marché, je croise quelqu’un qui me sourit comme on sourit à un proche. Grande énergie, regard direct, épaules déjà ouvertes pour le câlin. Mon cerveau, lui, affiche écran bleu. Rien.
Je dégaine ma phrase pare-chocs : « Salut ! Ça fait plaisir ! » — assez chaleureux pour ne pas froisser, assez vague pour gagner du temps. J’enchaîne avec une question large : « Tu vas bien, en ce moment ? » Et je me tais. Laisser parler, c’est ma meilleure boussole.
Il me raconte « la folie d’hier soir », « la salle blindée », « le retour à 3 h ». Premier indice : contexte nocturne. Peut-être un concert ? Un club ? Je hoche la tête, j’ajoute : « Tu jouais où déjà ? » (Ouvert, non-invasif, ça marche souvent.)
« À la Fonderie ! Tu sais, comme la dernière fois où on s’était croisés. » La Fonderie allume une lampe intérieure. Je tends l’oreille : la voix se cale d’un coup sur la bonne étagère. C’est le régisseur son que je vois toujours dans le noir, casquette vissée et talkie à la main. En plein jour, sans casquette : personne neuve.
Le puzzle se recolle. Je replace des souvenirs précis : la blague sur les retours plateau, nos cafés pris à l’arrache. On rit, on fixe une date. De l’extérieur, la scène avait l’air fluide. Dedans, j’ai joué au sudoku relationnel à la vitesse de la lumière.
Comment je m’en sors aujourd’hui
Je laisse parler 10–15 secondes : la voix est mon ancre la plus fiable.
J’ouvre avec un salut neutre et chaleureux (« Ça fait plaisir ! ») pour éviter le prénom hasardeux.
Je pose une question contexte (« Tu rentres de scène ? », « On s’est vus au… ? ») qui invite l’autre à donner des indices.