J’ai toujours eu une mémoire presque indécente. Le genre de mémoire qui garde les détails, les couleurs, les scènes, les lieux, les objets. Une mémoire “photographique”, comme on dit, qui te permet de retrouver un souvenir comme on rouvre un album.
Sauf… pour les visages.
Les visages, chez moi, c’est le trou noir dans le tableau. Comme si le monde pouvait être net partout, sauf sur cette zone-là. Et pendant des années, je pensais que c’était juste… normal. Une variante de la vie. Un détail de personnalité. Un truc de “pas très physionomiste”.
Un jour, vers mes 20 ans, je discute avec une amie. Conversation banale, tranquille, sans drame. Et je lâche une phrase comme si je parlais de la météo:
“Oui, les gens n’ont pas de visage dans mes rêves et mes pensées… mais comme tout le monde, non?”
Silence.
Et dans son regard, je comprends que non. Pas comme tout le monde. Que pour beaucoup de gens, quand ils rêvent, quand ils se souviennent, quand ils imaginent quelqu’un, il y a un visage. Un vrai. Pas juste une présence, une silhouette, un rôle. Un visage.
Ce jour-là, il y a eu un petit basculement. Je ne me disais plus “je suis nulle en physionomie”. Je commençais à comprendre que c’était autre chose. Quelque chose de plus précis, de plus neurologique: la prosopagnosie.
Et récemment, j’ai fait une expérience encore plus perturbante. J’ai essayé de me souvenir de… mon propre visage. Pas une photo. Pas une image figée. Juste moi, comme je pourrais me voir dans un miroir. Impossible. J’ai des photos de moi, oui. Je sais à quoi je ressemble “objectivement”. Mais me visualiser réellement, retrouver cette image intérieure… c’est comme essayer d’attraper de l’eau avec les mains.
Le visage glisse.
Et comme si ça ne suffisait pas, il y a l’autre couche, celle qui fait froid dans le dos et qui rassure en même temps: dans ma famille, ce n’est pas juste moi. Mon grand-père l’est. Ma mère aussi. Comme un fil invisible qui traverse les générations. Ça ne donne pas une explication complète, mais ça donne un cadre: je ne suis pas en train d’inventer, je ne suis pas “bizarre pour rien”.
Au fond, ce qui me frappe, c’est ce paradoxe permanent: je peux me rappeler mille détails d’un moment, une ambiance, un lieu, une phrase, un vêtement… et pourtant, le visage, lui, reste un concept flou. Et apprendre que ce n’est pas une faute, mais une réalité connue, ça change quelque chose de profond: ça transforme un mystère honteux en quelque chose qu’on peut enfin nommer.