Témoignages de personnes prosopagnosiques

Ici, vous trouverez des récits vécus par des personnes qui ne reconnaissent pas les visages : parfois drôles, souvent touchants, parfois déroutants. Vous vous reconnaîtrez peut-être dans certaines situations — et vous direz : « Je ne suis pas seul·e. »

Envie de partager votre expérience ?

Vous pouvez témoigner anonymement et nous raconter votre histoire. Quelques lignes suffisent ; nous anonymisons systématiquement prénoms, lieux et détails identifiants afin de protéger votre vie privée.

Se souvenir sans les visages 

Je ne reconnais jamais mes clients, même ceux qui viennent chaque semaine. Je confonds tout le temps les gens, dans la vie comme à l’écran.

Mais parfois, un minuscule détail devient ma bouée. Une mèche, un rire, un parfum, un accessoire. Alors, même grimés, je peux les identifier.

C’est étrange pour mes proches, mais pour moi c’est logique : j’ai appris à repérer autrement. J’ai même un carnet où je note ces repères : voix grave et douce / porte une montre argentée / rit fort en fin de ph rase.

C’est ma manière de créer des visages sans visage.

Quand j’avais seize ans, une amie me présente un garçon d’un autre lycée. On se voit plusieurs fois, toujours en groupe. Puis un jour, il me donne rendez-vous, seul, sur une grande place. J’arrive, je regarde autour … impossible de savoir qui c’était. Il a fini par venir vers moi. J’ai fait semblant que tout allait bien.

Plus tard, étudiante, je travaillais dans une grande boutique. La réserve était au sous-sol. À chaque fois qu’un client me demandait une taille, c’était le stress total : je descendais chercher l’article, mais une fois remontée, impossible de retrouver la personne.

Je me promenais entre les rayons, les bras chargés de vêtements, priant pour qu’elle se manifeste d’elle-même...

En attendant le mot officiel

Devant le café, quelqu’un me fait de grands signes. Je ralentis, sourire poli, cerveau en roue libre. Puis j’entends la voix : « Alors, tu viens ? » C’est ma meilleure amie . J’explose de rire — elle sort de chez le coiffeur, frange nouvelle, visage “réinitialisé”.

On s’assoit, on commande. Elle me taquine : « Franchement, c’est flagrant. » Je hoche la tête. Flagrant, oui. Mais tant que je n’ai pas de diagnostic, j’ai l’impression d’être entre deux chaises : d’un côté, la prosopagnosie qui colle à tout ce que je vis ; de l’autre, le doute qui chuchote “et si c’était juste de l’anxiété sociale ? de la distraction ?”

La vérité, c’est ce moment précis où je regarde quelqu’un et que rien ne s’allume . Alors je lance mes filets : je laisse parler (la voix me sert de boussole), je cherche un indice (démarche, bague, façon de rire). Quand ça marche, tout se recolle d’un coup ; quand ça rate, je bricole un « On s’est vus où déjà ? » pour ne pas froisser. Et parfois, comme aujourd’hui, on en rit ensemble, parce que l’absurde désamorce la gêne.

En rentrant, je me promets deux choses. D’abord, poser un mot officiel si j’en ai besoin — pour faire taire le doute administratif dans ma tête. Ensuite, continuer à nommer simplement ce que je vis :

« Je suis nulle avec les visages, n’hésite pas à me redire ton prénom. »

Le diagnostic viendra peut-être. En attendant, je me fais confiance : je ne reconnais pas toujours les visages … mais je reconnais très bien les liens. Et ça, aucune frange ne peut le masquer.

...

Médecin, et pourtant…

Dans mon cabinet, tout est ritualisé : j’appelle « Madame Martin », une voix répond « oui », je sors la main gel hydro, je souris. La voix suffit, le dossier s’ouvre, la consultation se déroule.

C’est hors du cabinet que tout se dérègle.

Un samedi, au marché, quelqu’un me dit « Bonjour docteur ! » avec une chaleur qui ne trompe pas. Mon cerveau, lui, patine. Je cherche un badge imaginaire, un stétho, un indice. Rien. J’offre mon meilleur « Bonjour ! Comment allez-vous ? » — assez neutre pour tenir, assez vague pour ne pas me trahir — et je file en me promettant de ne plus jamais sortir sans ma blouse (humour, mais à moitié).

J’ai longtemps classé ça dans « je ne suis pas physionomiste ». Un trait amusant, presque folklorique. Et puis, un soir, en discutant avec un ami — lui-même très direct — je décris mes acrobaties sociales : reconnaître les gens surtout à la voix, m’effondrer quand le contexte change, confondre deux patients si leurs couleurs de cheveux et leur gabarit se rapprochent, ne pas “retrouver” une personne croisée hors du cabinet. Il m’écoute, sourit, et me dit :

« Tu sais que tout ça porte un nom ? Prosopagnosie. »

Silence court, soulagement long. Tout s’aligne : ce n’était pas de l’étourderie gentille ni un manque d’intérêt — simplement un mode de reconnaissance différent . Et, ironie douce, oui : on peut être professionnel·le de santé , formé ·e, attentif ·ve… et découvrir tardivement ce fonctionnement — parfois chez ses patients, parfois chez soi.

Depuis, j’ai ajusté mon pratique : je réintroduis mon nom et le leur en début de consultation ( « Bonjour, je suis le Dr X. Vous êtes bien Mme Y ? »), je laisse la voix m’ancrer quelques secondes, je note un repère non facial (démarche, accessoire récurrent) dans mes mémos privés, j’explique sans dramatiser : « Je suis très mauvais ·e avec les visages, n’hésitez pas à me redire votre prénom. »

Étrangement, tout le monde respire mieux. Moi la première.

La prosopagnosie est discrète, tenace, et souvent invisible — au point que même des professionnel ·les formé ·es peuvent la découvrir tard , parfois chez eux-mêmes . La nommer n’efface pas la difficulté, mais elle désamorce la honte et ouvre la porte aux bonnes stratégies. Le reste, c’est du soin comme d’habitude : honnêteté, outils adaptés, et bienveillance...

Visages en transit, batterie à plat

J’ai un métier où je parle à beaucoup de monde. Rendez-vous, couloirs, sourires, poignées de main — c’est mon quotidien. Mais chaque interaction me coûte une attention folle : reconnaître quelqu’un, c’est comme lancer un gros logiciel sur un vieux portable. Ça rame. Après une journée dense, j’ai besoin d’un vrai sas de solitude pour me recharger.

Parfois, j’y arrive : à force de rencontres, un visage finit par “tenir”. Et puis il suffit de changer d’environnement pour tout remettre à zéro. La collègue que je reconnais sans hésiter au bureau devient une parfaite inconnue à la terrasse d’un café. Même personne, nouvelle scène , fichier introuvable.

Au cinéma, c’est pareil. Trop de personnages, éclairages différents, ellipses : je perds le fil . Je rembobine, je m’accroche à la voix, à une démarche, à un manteau. Dans la vie de tous les jours aussi, bien sûr.

Je préviens souvent : « Je ne suis pas physionomiste. » Mais au fond, j’ai l’impression que c’est plus que ça : les visages n’impriment pas . Les lieux non plus. Les itinéraires, les repères spatiaux me glissent entre les doigts ; je peux sortir d’un bâtiment et prendre systématiquement la mauvaise direction. Alors je cartographie autrement : je mémorise une voix, un geste, un sac jaune , une odeur de lessive , la marche de quelqu’un. C’est moins glamour qu’un face-à-face impeccable, mais ça tient.

Mes règles de survie : je nomme le souci quand il faut, je demande un mini-récap ( “On s’est vus où déjà ?”), je propose un signal pour se retrouver, je garde des plans et des captures pour les trajets, et je m’offre sans culpabiliser mes moments de solitude .

Je ne retiens pas bien les visages ni les lieux. Pourtant, je retiens très bien les histoires et les gens. Il me faut juste d’autres chemins pour y arriver — et un peu de silence, de temps en temps, pour repartir à pleine charge...

Le voisinage en flou net

Dans ma rue, tout le monde me dit bonjour. Moi aussi. Le problème, c’est de savoir à qui je le dis.

Avec mes voisin ·e·s, il me faut plusieurs interactions — ou une rencontre marquante — pour que leur visage “reste”. Ce que je retiens d’abord, ce sont des morceaux : une ride qui plisse quand iel sourit, une moustache qui frétille, la manière de porter les sacs de courses, un sourcil qui se lève avant de parler. Le visage vient avec … plus tard, comme si mon cerveau mettait l’étiquette après le descriptif.

Même hors humain, c’est pareil : je ne reconnais jamais les voitures . La mienne ? Difficile, à moins d’être tout près et qu’elle ait un détail bien distinctif. Dans un parking rempli de clones, je peux tourner longtemps avant de repérer l’autocollant sur la vitre ou la petite rayure côté pare-chocs. Tant qu’il manque le petit signe qui fait tilt, tout se ressemble.

Et pourtant, j’ai souvent l’impression “de reconnaître les visages ”. En réalité, je reconnais des expressions , des postures , des indices qui reconstituent la personne — un puzzle qui se complète au fil des rencontres. Quand ces éléments se répètent, tout s’assemble et le salut devient naturel, sans hésiter. Jusqu’au prochain voisin en doudoune noire, même bonnet, même démarche … et on recommence le tri, avec le sourire...

De la ruse au franc-jeu

Avant, j’étais la reine des stratagèmes : « Salut, ça fait plaisir ! » (très vague), questions-parapluie ( « On s’est vues où déjà ? »), sourire, hochement de tête … Tout pour éviter qu’on remarque que je ne reconnaissais pas la personne en face.

Désormais, je préfère poser la carte sur la table dès le début : j’ai un souci avec la reconnaissance des visages, n’hésite pas à me redire ton prénom . En deux secondes, les malentendus s’évaporent.

La preuve par une anecdote qui me fait encore rire. J’ai une vingtaine d’années, je déambule au Salon du Cheval à Paris. Un gentil jeune homme m’aborde, rayonnant :

— « Salut France, comment vas-tu ? »

Conclusion logique : on se connaît. Il enchaîne et me raconte sa vie récente avec ses chevaux pendant … cinq bonnes minutes. Pendant tout ce temps, ma voix intérieure répète : Mais qui est-ce ? Qui est-ce ? QUI EST-CE ?

La conversation se termine, je n’ai pas osé poser LA question, et — des années plus tard — je ne sais toujours pas qui c’était. Cette histoire, je l’adore pour illustrer pourquoi il vaut mieux dépasser sa crainte et dire qu’on a un souci de reconnaissance (sans forcément prononcer “prosopagnosie”, d’ailleurs).

C’est pour éviter ce genre de scène délicate que je préviens maintenant mes interlocuteur ·rice·s.Au cinéma, quand il y a trop de personnages … disons que j’espère très fort qu’ils gardent les mêmes costumes , sinon je perds le fil (rires)...

Voix d’abord, visage ensuite

Afterwork au bureau. Quelqu’un m’aborde : « Salut ! On s’est croisés la semaine dernière. » Mon cerveau, lui, affiche fond d’écran. Zéro visage.

Je laisse parler dix secondes — et là, tilt. La voix. Je replace tout : c’est la personne qui m’avait dit que son chat s’appelait Biscotte et qu’elle détestait la coriandre. Personne ne retient ça. Moi, si. Les trucs insignifiants dits une fois, c’est mon super-pouvoir.

C’est ça, ma boussole : je reconnais très bien les voix (au point de bluffer mon entourage) et les postures — la façon de se tenir, d’appuyer sur un pied, d’entrer dans une pièce. Le visage, lui, glisse, surtout quand je n’ai pas passé du temps de qualité avec la personne. Les relations « bonjour –au revoir » ne me laissent pas d’empreinte faciale.

Et puis, il y a l’autre phénomène, bizarre mais vrai : parfois je « l’imprime » tout de suite. Une barista vue trente secondes, sans vraie discussion … et je la reconnais chaque matin. Pourquoi elle et pas d’autres ? Aucune idée claire. Peut-être une combinaison de timbre, de gestes, d’un détail saillant (une mèche, une bague), et paf, le cerveau accroche.

Au quotidien, j’ai donc mon protocole discret : je laisse parler (voix = ancre), je cherche un indice contexte ( « On s’était vus à la réunion sécurité ou au café d’en bas ? »), je me fabrique des repères (démarche, accessoire), et si je patine, je passe en franc-jeu : « Tu me redonnes ton prénom ? Je préfère vérifier que de me tromper. »

Je retiens les histoires, les voix, les détails, plus que les visages. Parfois ça me joue des tours, parfois ça me sauve la mise. Dans tous les cas, c’est mon mode d’emploi pour faire le lien...

Masqués, tout devenait plus simple

Pendant le COVID, j’étais … étonnamment plus à l’aise. Je reconnaissais bien les personnes quand nous étions masqué ·es. Et je voyais toutes les autres personnes galérer. J’avais l’impression d’avoir moins de choses à analyser : plus besoin de courir après des traits qui me filent entre les doigts. Je me concentrais sur la voix, l’attitude, — et tout devenait plus simple pour moi.

En fait, tout le monde vivait avec le même “handicap” que moi, d’une certaine manière : les visages n’étaient plus vraiment disponibles. Sauf que moi, j’avais déjà l’habitude de fonctionner sans eux. Les autres découvraient les plans B (timbre de voix, façon de se tenir, gestes), alors que c’était déjà mon plan A depuis des années. Résultat : le terrain s’est nivelé et, pour une fois, je n’étais plus en décalage — c’était le monde qui venait sur mon terrain de jeu...

Même corpulence, même coupe : mon cerveau fusionne

Dans l’ascenseur du boulot, deux collègues discutent côte à côte. Même taille, même carrure, même coupe “propre du lundi ”. Je les salue, je plaisante … et, au moment de repartir, j’appelle l’un par le prénom de l’autre. Sourire poli, micro-blanc, “pas grave ”. Sauf que moi, dedans, c’est la goutte froide : j’ai l’impression de ne pas parvenir à mémoriser les visages .

Quand deux personnes ont une corpulence proche et des coiffures similaires, je ne fais qu’ assez peu de différence . Je me demande toujours si c’est parce que je ne m’intéresse pas assez aux gens — ou si quelque chose m’échappe, indépendamment de ma volonté .

La vérité, c’est que je retiens très bien les histoires, les voix, la façon de marcher, les rires. Mais le visage, lui, glisse. Alors, pour rester en lien, je triche gentiment : je laisse parler quelques secondes (la voix me sauve), je pose une question contexte ( “On s’est vu à la réunion sécurité, non ?”), je me fabrique des repères (lunettes rondes, sac jaune, montre acier).

Mon cerveau n’encode pas le visage comme une signature fiable ; il s’appuie sur des indices périphériques (voix, posture, accessoires, lieu). Quand ces indices se ressemblent entre deux personnes, je fusionne. Ce n’est ni du désintérêt ni de la froideur : c’est une autre façon (un peu cabossée) de reconnaître les gens...

Permis de confondre

Je suis enseignante de la conduite. Tous les jours, je rencontre des dizaines d’élèves … souvent de la même tranche d’âge, jean-baskets-sac à dos. Autant dire : version “copier-coller”. Résultat, reconnaître le bon élève sur le parking, c’est mon slalom quotidien.

Ma technique préférée ? J’attends que mes collègues partent chacun avec leur élève. Quand la poussière retombe, il ne reste qu’une possibilité. Facile. Sauf que, bien sûr, ce n’est pas toujours possible. Dans ces cas-là : au petit bonheur la chance . Et c’est gênant quand je me trompe, surtout si j’ai déjà eu la personne la veille. (Sourire crispé, « on révise les priorités ? » avec un élève … qui n’est pas le mien.)

Période masques ? Ironiquement, c’était mon âge d’or : en cas d’erreur, l’excuse était servie. Sans masque, je m’accroche à des signes distinctifs — bague large, lunettes rondes, sac jaune. Problème : ces repères changent aussi vite que la météo. Lundi, lunettes ; mardi, lentilles ; et me voilà à dire bonjour à la mauvaise personne, devant ma Clio.

Paradoxalement, je reconnais mieux des gens croisés souvent dans le même décor : les voisin ·e·s du quartier, le fleuriste du coin. Je pense qu’il y a des degrés dans la non-reconnaissance : plus c’est répété et contexte stable , mieux ça colle. Déplacez quelqu’un de son environnement habituel — un élève croisé au supermarché, un collègue sans son gilet — et mon cerveau fait un reset. Même personne, nouvelle scène, identité envolée...

Quand je ferme les yeux, les visages s’éteignent

Si je ferme les yeux pour imaginer quelqu’un, ce n’est jamais un gros plan. Je vois un corps entier : la posture, la façon de poser les épaules, la démarche, la veste préférée, parfois même la manière de tenir une tasse. Le visage, lui, refuse de venir. Comme si mon cerveau avait coché l’option floutage TV .

Dans mes rêves, c’est encore plus net : personne n’a de traits. Les gens me parlent, rigolent, m’embrassent — mais leurs faces sont tournées, dans l’ombre, ou remplacées par une impression. Je me réveille avec la certitude d’avoir vécu un moment fort … sans pouvoir dessiner un seul regard.

Pour revoir un visage, je dois remonter le fil jusqu’à un souvenir précis . Je cherche la scène : le café à la terrasse, la discussion dans le métro, la marche sous la pluie. Puis je repère un détail déclencheur — une blague, une odeur de lessive, le bruit d’un briquet — et là, petit à petit, les éléments reviennent par morceaux : le grain de beauté à gauche, la fossette quand il rit, le front qui se plisse quand elle cherche ses mots. Jamais le visage tout seul, toujours arrimé au moment partagé.

C’est ma façon de me souvenir des gens : pas en portrait serré, mais en scène entière . Et finalement, ça me va — parce que ce qui me reste d’eux, c’est surtout comment on était ensemble...

Le bonjour en boucle

Je bosse dans une boîte d’environ 200 personnes. Couloirs, open space, machine à café … Mon vrai calvaire n’est pas les deadlines : c’est savoir qui j’ai déjà salué . Du coup, il m’arrive de dire « bonjour » aux mêmes collègues trois fois dans la journée. L’excuse « j’ai pas mes lunettes » ? Elle ne marche plus depuis longtemps.

J’ai adopté la version safe : signe de tête + sourire à tout le monde. Ça évite de vexer, ça passe partout, et ça limite les “on s’est déjà vus ce matin ”.

Le pire, c’est hors contexte . En ville, un samedi, sans badge ni laptop, je peux ignorer un collègue que je croise tous les jours au bureau. Pas par snobisme : juste parce que je ne fais pas le lien . Et je m’en veux après coup.

Aujourd’hui, j’ai mis un mot sur tout ça : prosopagnosie. En 27 ans, aucun toubib ne m’en avait parlé. Soulagement et coup de massue à la fois : je ne suis pas impoli, je n’ai simplement pas de mémoire des visages...

 Là où les visages s’effacent, les émotions demeurent

Enfant, j’ai souvent tiré la manche de la mauvaise maman.
Dans la foule, les silhouettes se ressemblaient, les couleurs se mélangeaient ,
et je cherchais un repère — une écharpe, une démarche, un parfum familier.

Adulte, je me surprends à être attiré ·e par les êtres bariolés ,
ceux qui portent sur eux des signes distinctifs ,
Leur excentricité m’apaise : elle me permet de les retrouver.

Dans ma mémoire, les visages s’effacent vite ,
ils glissent, se dissolvent.

Mais les voix restent.
Les gestes aussi.
Et les émotions, elles, se gravent profondément.
Paradoxalement, plus j’aime quelqu’un, plus son visage disparaît.
À la place, il y a un trou lumineux : un regard ressenti ,
une chaleur, une présence sans contours.

Je ne retiens pas les visages ,
je retiens les instants...

La mauvaise bise

J’étais à la fac, un de ces couloirs bondés où tout le monde se croise, où les visages s’entremêlent et se ressemblent. Je vois une amie récente arriver. Naturellement, je vais vers elle, je lui fais la bise, et la conversation démarre dans ma tête avant même qu’elle ouvre la bouche.

Dix minutes plus tard, la “vraie” amie apparaît. Elle me dit bonjour, souriante … et là, je comprends : la bise que j’ai faite tout à l’heure, ce n’était pas elle.

Je savais déjà que je n’étais pas très “physionomiste”, mais ce jour-là, j’ai été vraiment surpris par l’ampleur de mon erreur. Comment pouvais-je me tromper à ce point, même avec quelqu’un que je voyais régulièrement ?

Cet épisode a été un déclic. J’ai commencé à réaliser que dans les contextes sociaux, surtout quand il y a beaucoup de monde, je me perds facilement. Et c’est à partir de là que j’ai cherché à comprendre … à mettre un mot sur mon trouble, et à renforcer mes stratégies de contournement : écouter la voix, repérer une démarche, un geste familier, un détail vestimentaire.

Paradoxalement, cette “mauvaise bise ” m’a mis sur la bonne piste...

J’ai cru retenir les visages… et faite j’avais appris à reconnaître le reste

 J’ai longtemps cru qu’il me fallait énormément de temps pour “enregistrer” les visages. Je pensais que, si je voyais assez souvent une personne, son visage finirait par s’ancrer dans ma mémoire.

Avec le temps, je me suis rendu compte que ce n’était pas vraiment le visage dont je me souvenais, mais tout ce qu’il y a autour : la voix, la coiffure, la façon de marcher, la corpulence, parfois même le style vestimentaire ou le contexte dans lequel je voyais la personne.

Lorsque je ferme les yeux et que je pense à un proche, mille détails me reviennent — des souvenirs, des gestes, des odeurs, des émotions — mais le visage reste un mystère. Tout au plus quelques informations apprises par cœur : elle a les yeux bleus , il porte une barbe , elle a des cheveux longs .

En réalité, je reconnais les gens grâce à ces informations annexes, pas grâce à leur visage. C’est un peu comme si je faisais un puzzle d’indices, plutôt que d’avoir une image claire et stable en tête...

Load More

Se souvenir sans les visages 

Je ne reconnais jamais mes clients, même ceux qui viennent chaque semaine. Je confonds tout le temps les gens, dans la vie comme à l’écran.

Mais parfois, un minuscule détail devient ma bouée. Une mèche, un rire, un parfum, un accessoire. Alors, même grimés, je peux les identifier.

C’est étrange pour mes proches, mais pour moi c’est logique : j’ai appris à repérer autrement. J’ai même un carnet où je note ces repères : voix grave et douce / porte une montre argentée / rit fort en fin de ph rase.

C’est ma manière de créer des visages sans visage.

Quand j’avais seize ans, une amie me présente un garçon d’un autre lycée. On se voit plusieurs fois, toujours en groupe. Puis un jour, il me donne rendez-vous, seul, sur une grande place. J’arrive, je regarde autour … impossible de savoir qui c’était. Il a fini par venir vers moi. J’ai fait semblant que tout allait bien.

Plus tard, étudiante, je travaillais dans une grande boutique. La réserve était au sous-sol. À chaque fois qu’un client me demandait une taille, c’était le stress total : je descendais chercher l’article, mais une fois remontée, impossible de retrouver la personne.

Je me promenais entre les rayons, les bras chargés de vêtements, priant pour qu’elle se manifeste d’elle-même...

En attendant le mot officiel

Devant le café, quelqu’un me fait de grands signes. Je ralentis, sourire poli, cerveau en roue libre. Puis j’entends la voix : « Alors, tu viens ? » C’est ma meilleure amie . J’explose de rire — elle sort de chez le coiffeur, frange nouvelle, visage “réinitialisé”.

On s’assoit, on commande. Elle me taquine : « Franchement, c’est flagrant. » Je hoche la tête. Flagrant, oui. Mais tant que je n’ai pas de diagnostic, j’ai l’impression d’être entre deux chaises : d’un côté, la prosopagnosie qui colle à tout ce que je vis ; de l’autre, le doute qui chuchote “et si c’était juste de l’anxiété sociale ? de la distraction ?”

La vérité, c’est ce moment précis où je regarde quelqu’un et que rien ne s’allume . Alors je lance mes filets : je laisse parler (la voix me sert de boussole), je cherche un indice (démarche, bague, façon de rire). Quand ça marche, tout se recolle d’un coup ; quand ça rate, je bricole un « On s’est vus où déjà ? » pour ne pas froisser. Et parfois, comme aujourd’hui, on en rit ensemble, parce que l’absurde désamorce la gêne.

En rentrant, je me promets deux choses. D’abord, poser un mot officiel si j’en ai besoin — pour faire taire le doute administratif dans ma tête. Ensuite, continuer à nommer simplement ce que je vis :

« Je suis nulle avec les visages, n’hésite pas à me redire ton prénom. »

Le diagnostic viendra peut-être. En attendant, je me fais confiance : je ne reconnais pas toujours les visages … mais je reconnais très bien les liens. Et ça, aucune frange ne peut le masquer.

...

Médecin, et pourtant…

Dans mon cabinet, tout est ritualisé : j’appelle « Madame Martin », une voix répond « oui », je sors la main gel hydro, je souris. La voix suffit, le dossier s’ouvre, la consultation se déroule.

C’est hors du cabinet que tout se dérègle.

Un samedi, au marché, quelqu’un me dit « Bonjour docteur ! » avec une chaleur qui ne trompe pas. Mon cerveau, lui, patine. Je cherche un badge imaginaire, un stétho, un indice. Rien. J’offre mon meilleur « Bonjour ! Comment allez-vous ? » — assez neutre pour tenir, assez vague pour ne pas me trahir — et je file en me promettant de ne plus jamais sortir sans ma blouse (humour, mais à moitié).

J’ai longtemps classé ça dans « je ne suis pas physionomiste ». Un trait amusant, presque folklorique. Et puis, un soir, en discutant avec un ami — lui-même très direct — je décris mes acrobaties sociales : reconnaître les gens surtout à la voix, m’effondrer quand le contexte change, confondre deux patients si leurs couleurs de cheveux et leur gabarit se rapprochent, ne pas “retrouver” une personne croisée hors du cabinet. Il m’écoute, sourit, et me dit :

« Tu sais que tout ça porte un nom ? Prosopagnosie. »

Silence court, soulagement long. Tout s’aligne : ce n’était pas de l’étourderie gentille ni un manque d’intérêt — simplement un mode de reconnaissance différent . Et, ironie douce, oui : on peut être professionnel·le de santé , formé ·e, attentif ·ve… et découvrir tardivement ce fonctionnement — parfois chez ses patients, parfois chez soi.

Depuis, j’ai ajusté mon pratique : je réintroduis mon nom et le leur en début de consultation ( « Bonjour, je suis le Dr X. Vous êtes bien Mme Y ? »), je laisse la voix m’ancrer quelques secondes, je note un repère non facial (démarche, accessoire récurrent) dans mes mémos privés, j’explique sans dramatiser : « Je suis très mauvais ·e avec les visages, n’hésitez pas à me redire votre prénom. »

Étrangement, tout le monde respire mieux. Moi la première.

La prosopagnosie est discrète, tenace, et souvent invisible — au point que même des professionnel ·les formé ·es peuvent la découvrir tard , parfois chez eux-mêmes . La nommer n’efface pas la difficulté, mais elle désamorce la honte et ouvre la porte aux bonnes stratégies. Le reste, c’est du soin comme d’habitude : honnêteté, outils adaptés, et bienveillance...

Visages en transit, batterie à plat

J’ai un métier où je parle à beaucoup de monde. Rendez-vous, couloirs, sourires, poignées de main — c’est mon quotidien. Mais chaque interaction me coûte une attention folle : reconnaître quelqu’un, c’est comme lancer un gros logiciel sur un vieux portable. Ça rame. Après une journée dense, j’ai besoin d’un vrai sas de solitude pour me recharger.

Parfois, j’y arrive : à force de rencontres, un visage finit par “tenir”. Et puis il suffit de changer d’environnement pour tout remettre à zéro. La collègue que je reconnais sans hésiter au bureau devient une parfaite inconnue à la terrasse d’un café. Même personne, nouvelle scène , fichier introuvable.

Au cinéma, c’est pareil. Trop de personnages, éclairages différents, ellipses : je perds le fil . Je rembobine, je m’accroche à la voix, à une démarche, à un manteau. Dans la vie de tous les jours aussi, bien sûr.

Je préviens souvent : « Je ne suis pas physionomiste. » Mais au fond, j’ai l’impression que c’est plus que ça : les visages n’impriment pas . Les lieux non plus. Les itinéraires, les repères spatiaux me glissent entre les doigts ; je peux sortir d’un bâtiment et prendre systématiquement la mauvaise direction. Alors je cartographie autrement : je mémorise une voix, un geste, un sac jaune , une odeur de lessive , la marche de quelqu’un. C’est moins glamour qu’un face-à-face impeccable, mais ça tient.

Mes règles de survie : je nomme le souci quand il faut, je demande un mini-récap ( “On s’est vus où déjà ?”), je propose un signal pour se retrouver, je garde des plans et des captures pour les trajets, et je m’offre sans culpabiliser mes moments de solitude .

Je ne retiens pas bien les visages ni les lieux. Pourtant, je retiens très bien les histoires et les gens. Il me faut juste d’autres chemins pour y arriver — et un peu de silence, de temps en temps, pour repartir à pleine charge...

Le voisinage en flou net

Dans ma rue, tout le monde me dit bonjour. Moi aussi. Le problème, c’est de savoir à qui je le dis.

Avec mes voisin ·e·s, il me faut plusieurs interactions — ou une rencontre marquante — pour que leur visage “reste”. Ce que je retiens d’abord, ce sont des morceaux : une ride qui plisse quand iel sourit, une moustache qui frétille, la manière de porter les sacs de courses, un sourcil qui se lève avant de parler. Le visage vient avec … plus tard, comme si mon cerveau mettait l’étiquette après le descriptif.

Même hors humain, c’est pareil : je ne reconnais jamais les voitures . La mienne ? Difficile, à moins d’être tout près et qu’elle ait un détail bien distinctif. Dans un parking rempli de clones, je peux tourner longtemps avant de repérer l’autocollant sur la vitre ou la petite rayure côté pare-chocs. Tant qu’il manque le petit signe qui fait tilt, tout se ressemble.

Et pourtant, j’ai souvent l’impression “de reconnaître les visages ”. En réalité, je reconnais des expressions , des postures , des indices qui reconstituent la personne — un puzzle qui se complète au fil des rencontres. Quand ces éléments se répètent, tout s’assemble et le salut devient naturel, sans hésiter. Jusqu’au prochain voisin en doudoune noire, même bonnet, même démarche … et on recommence le tri, avec le sourire...

De la ruse au franc-jeu

Avant, j’étais la reine des stratagèmes : « Salut, ça fait plaisir ! » (très vague), questions-parapluie ( « On s’est vues où déjà ? »), sourire, hochement de tête … Tout pour éviter qu’on remarque que je ne reconnaissais pas la personne en face.

Désormais, je préfère poser la carte sur la table dès le début : j’ai un souci avec la reconnaissance des visages, n’hésite pas à me redire ton prénom . En deux secondes, les malentendus s’évaporent.

La preuve par une anecdote qui me fait encore rire. J’ai une vingtaine d’années, je déambule au Salon du Cheval à Paris. Un gentil jeune homme m’aborde, rayonnant :

— « Salut France, comment vas-tu ? »

Conclusion logique : on se connaît. Il enchaîne et me raconte sa vie récente avec ses chevaux pendant … cinq bonnes minutes. Pendant tout ce temps, ma voix intérieure répète : Mais qui est-ce ? Qui est-ce ? QUI EST-CE ?

La conversation se termine, je n’ai pas osé poser LA question, et — des années plus tard — je ne sais toujours pas qui c’était. Cette histoire, je l’adore pour illustrer pourquoi il vaut mieux dépasser sa crainte et dire qu’on a un souci de reconnaissance (sans forcément prononcer “prosopagnosie”, d’ailleurs).

C’est pour éviter ce genre de scène délicate que je préviens maintenant mes interlocuteur ·rice·s.Au cinéma, quand il y a trop de personnages … disons que j’espère très fort qu’ils gardent les mêmes costumes , sinon je perds le fil (rires)...

Voix d’abord, visage ensuite

Afterwork au bureau. Quelqu’un m’aborde : « Salut ! On s’est croisés la semaine dernière. » Mon cerveau, lui, affiche fond d’écran. Zéro visage.

Je laisse parler dix secondes — et là, tilt. La voix. Je replace tout : c’est la personne qui m’avait dit que son chat s’appelait Biscotte et qu’elle détestait la coriandre. Personne ne retient ça. Moi, si. Les trucs insignifiants dits une fois, c’est mon super-pouvoir.

C’est ça, ma boussole : je reconnais très bien les voix (au point de bluffer mon entourage) et les postures — la façon de se tenir, d’appuyer sur un pied, d’entrer dans une pièce. Le visage, lui, glisse, surtout quand je n’ai pas passé du temps de qualité avec la personne. Les relations « bonjour –au revoir » ne me laissent pas d’empreinte faciale.

Et puis, il y a l’autre phénomène, bizarre mais vrai : parfois je « l’imprime » tout de suite. Une barista vue trente secondes, sans vraie discussion … et je la reconnais chaque matin. Pourquoi elle et pas d’autres ? Aucune idée claire. Peut-être une combinaison de timbre, de gestes, d’un détail saillant (une mèche, une bague), et paf, le cerveau accroche.

Au quotidien, j’ai donc mon protocole discret : je laisse parler (voix = ancre), je cherche un indice contexte ( « On s’était vus à la réunion sécurité ou au café d’en bas ? »), je me fabrique des repères (démarche, accessoire), et si je patine, je passe en franc-jeu : « Tu me redonnes ton prénom ? Je préfère vérifier que de me tromper. »

Je retiens les histoires, les voix, les détails, plus que les visages. Parfois ça me joue des tours, parfois ça me sauve la mise. Dans tous les cas, c’est mon mode d’emploi pour faire le lien...

Masqués, tout devenait plus simple

Pendant le COVID, j’étais … étonnamment plus à l’aise. Je reconnaissais bien les personnes quand nous étions masqué ·es. Et je voyais toutes les autres personnes galérer. J’avais l’impression d’avoir moins de choses à analyser : plus besoin de courir après des traits qui me filent entre les doigts. Je me concentrais sur la voix, l’attitude, — et tout devenait plus simple pour moi.

En fait, tout le monde vivait avec le même “handicap” que moi, d’une certaine manière : les visages n’étaient plus vraiment disponibles. Sauf que moi, j’avais déjà l’habitude de fonctionner sans eux. Les autres découvraient les plans B (timbre de voix, façon de se tenir, gestes), alors que c’était déjà mon plan A depuis des années. Résultat : le terrain s’est nivelé et, pour une fois, je n’étais plus en décalage — c’était le monde qui venait sur mon terrain de jeu...

Même corpulence, même coupe : mon cerveau fusionne

Dans l’ascenseur du boulot, deux collègues discutent côte à côte. Même taille, même carrure, même coupe “propre du lundi ”. Je les salue, je plaisante … et, au moment de repartir, j’appelle l’un par le prénom de l’autre. Sourire poli, micro-blanc, “pas grave ”. Sauf que moi, dedans, c’est la goutte froide : j’ai l’impression de ne pas parvenir à mémoriser les visages .

Quand deux personnes ont une corpulence proche et des coiffures similaires, je ne fais qu’ assez peu de différence . Je me demande toujours si c’est parce que je ne m’intéresse pas assez aux gens — ou si quelque chose m’échappe, indépendamment de ma volonté .

La vérité, c’est que je retiens très bien les histoires, les voix, la façon de marcher, les rires. Mais le visage, lui, glisse. Alors, pour rester en lien, je triche gentiment : je laisse parler quelques secondes (la voix me sauve), je pose une question contexte ( “On s’est vu à la réunion sécurité, non ?”), je me fabrique des repères (lunettes rondes, sac jaune, montre acier).

Mon cerveau n’encode pas le visage comme une signature fiable ; il s’appuie sur des indices périphériques (voix, posture, accessoires, lieu). Quand ces indices se ressemblent entre deux personnes, je fusionne. Ce n’est ni du désintérêt ni de la froideur : c’est une autre façon (un peu cabossée) de reconnaître les gens...

Permis de confondre

Je suis enseignante de la conduite. Tous les jours, je rencontre des dizaines d’élèves … souvent de la même tranche d’âge, jean-baskets-sac à dos. Autant dire : version “copier-coller”. Résultat, reconnaître le bon élève sur le parking, c’est mon slalom quotidien.

Ma technique préférée ? J’attends que mes collègues partent chacun avec leur élève. Quand la poussière retombe, il ne reste qu’une possibilité. Facile. Sauf que, bien sûr, ce n’est pas toujours possible. Dans ces cas-là : au petit bonheur la chance . Et c’est gênant quand je me trompe, surtout si j’ai déjà eu la personne la veille. (Sourire crispé, « on révise les priorités ? » avec un élève … qui n’est pas le mien.)

Période masques ? Ironiquement, c’était mon âge d’or : en cas d’erreur, l’excuse était servie. Sans masque, je m’accroche à des signes distinctifs — bague large, lunettes rondes, sac jaune. Problème : ces repères changent aussi vite que la météo. Lundi, lunettes ; mardi, lentilles ; et me voilà à dire bonjour à la mauvaise personne, devant ma Clio.

Paradoxalement, je reconnais mieux des gens croisés souvent dans le même décor : les voisin ·e·s du quartier, le fleuriste du coin. Je pense qu’il y a des degrés dans la non-reconnaissance : plus c’est répété et contexte stable , mieux ça colle. Déplacez quelqu’un de son environnement habituel — un élève croisé au supermarché, un collègue sans son gilet — et mon cerveau fait un reset. Même personne, nouvelle scène, identité envolée...

Quand je ferme les yeux, les visages s’éteignent

Si je ferme les yeux pour imaginer quelqu’un, ce n’est jamais un gros plan. Je vois un corps entier : la posture, la façon de poser les épaules, la démarche, la veste préférée, parfois même la manière de tenir une tasse. Le visage, lui, refuse de venir. Comme si mon cerveau avait coché l’option floutage TV .

Dans mes rêves, c’est encore plus net : personne n’a de traits. Les gens me parlent, rigolent, m’embrassent — mais leurs faces sont tournées, dans l’ombre, ou remplacées par une impression. Je me réveille avec la certitude d’avoir vécu un moment fort … sans pouvoir dessiner un seul regard.

Pour revoir un visage, je dois remonter le fil jusqu’à un souvenir précis . Je cherche la scène : le café à la terrasse, la discussion dans le métro, la marche sous la pluie. Puis je repère un détail déclencheur — une blague, une odeur de lessive, le bruit d’un briquet — et là, petit à petit, les éléments reviennent par morceaux : le grain de beauté à gauche, la fossette quand il rit, le front qui se plisse quand elle cherche ses mots. Jamais le visage tout seul, toujours arrimé au moment partagé.

C’est ma façon de me souvenir des gens : pas en portrait serré, mais en scène entière . Et finalement, ça me va — parce que ce qui me reste d’eux, c’est surtout comment on était ensemble...

Le bonjour en boucle

Je bosse dans une boîte d’environ 200 personnes. Couloirs, open space, machine à café … Mon vrai calvaire n’est pas les deadlines : c’est savoir qui j’ai déjà salué . Du coup, il m’arrive de dire « bonjour » aux mêmes collègues trois fois dans la journée. L’excuse « j’ai pas mes lunettes » ? Elle ne marche plus depuis longtemps.

J’ai adopté la version safe : signe de tête + sourire à tout le monde. Ça évite de vexer, ça passe partout, et ça limite les “on s’est déjà vus ce matin ”.

Le pire, c’est hors contexte . En ville, un samedi, sans badge ni laptop, je peux ignorer un collègue que je croise tous les jours au bureau. Pas par snobisme : juste parce que je ne fais pas le lien . Et je m’en veux après coup.

Aujourd’hui, j’ai mis un mot sur tout ça : prosopagnosie. En 27 ans, aucun toubib ne m’en avait parlé. Soulagement et coup de massue à la fois : je ne suis pas impoli, je n’ai simplement pas de mémoire des visages...

 Là où les visages s’effacent, les émotions demeurent

Enfant, j’ai souvent tiré la manche de la mauvaise maman.
Dans la foule, les silhouettes se ressemblaient, les couleurs se mélangeaient ,
et je cherchais un repère — une écharpe, une démarche, un parfum familier.

Adulte, je me surprends à être attiré ·e par les êtres bariolés ,
ceux qui portent sur eux des signes distinctifs ,
Leur excentricité m’apaise : elle me permet de les retrouver.

Dans ma mémoire, les visages s’effacent vite ,
ils glissent, se dissolvent.

Mais les voix restent.
Les gestes aussi.
Et les émotions, elles, se gravent profondément.
Paradoxalement, plus j’aime quelqu’un, plus son visage disparaît.
À la place, il y a un trou lumineux : un regard ressenti ,
une chaleur, une présence sans contours.

Je ne retiens pas les visages ,
je retiens les instants...

La mauvaise bise

J’étais à la fac, un de ces couloirs bondés où tout le monde se croise, où les visages s’entremêlent et se ressemblent. Je vois une amie récente arriver. Naturellement, je vais vers elle, je lui fais la bise, et la conversation démarre dans ma tête avant même qu’elle ouvre la bouche.

Dix minutes plus tard, la “vraie” amie apparaît. Elle me dit bonjour, souriante … et là, je comprends : la bise que j’ai faite tout à l’heure, ce n’était pas elle.

Je savais déjà que je n’étais pas très “physionomiste”, mais ce jour-là, j’ai été vraiment surpris par l’ampleur de mon erreur. Comment pouvais-je me tromper à ce point, même avec quelqu’un que je voyais régulièrement ?

Cet épisode a été un déclic. J’ai commencé à réaliser que dans les contextes sociaux, surtout quand il y a beaucoup de monde, je me perds facilement. Et c’est à partir de là que j’ai cherché à comprendre … à mettre un mot sur mon trouble, et à renforcer mes stratégies de contournement : écouter la voix, repérer une démarche, un geste familier, un détail vestimentaire.

Paradoxalement, cette “mauvaise bise ” m’a mis sur la bonne piste...

J’ai cru retenir les visages… et faite j’avais appris à reconnaître le reste

 J’ai longtemps cru qu’il me fallait énormément de temps pour “enregistrer” les visages. Je pensais que, si je voyais assez souvent une personne, son visage finirait par s’ancrer dans ma mémoire.

Avec le temps, je me suis rendu compte que ce n’était pas vraiment le visage dont je me souvenais, mais tout ce qu’il y a autour : la voix, la coiffure, la façon de marcher, la corpulence, parfois même le style vestimentaire ou le contexte dans lequel je voyais la personne.

Lorsque je ferme les yeux et que je pense à un proche, mille détails me reviennent — des souvenirs, des gestes, des odeurs, des émotions — mais le visage reste un mystère. Tout au plus quelques informations apprises par cœur : elle a les yeux bleus , il porte une barbe , elle a des cheveux longs .

En réalité, je reconnais les gens grâce à ces informations annexes, pas grâce à leur visage. C’est un peu comme si je faisais un puzzle d’indices, plutôt que d’avoir une image claire et stable en tête...

Load More

Partager une anecdote ?

Tu vis avec la prosopagnosie ?

Tu as une anecdote à raconter — drôle, touchante, gênante ou juste étrange ?

« * » indique les champs nécessaires

Prénom Nom / pseudo*
Elle sera publiée de manière anonyme sur le site.