J’ai découvert le mot « prosopagnosie » en regardant l’émission Ça commence aujourd’hui.
C’est assez ironique parce que je me souviens très bien des témoignages…
mais absolument pas des visages des personnes qui témoignaient.
En les écoutant, en revanche, quelque chose a commencé à faire écho à toutes ces situations étranges que je vis depuis longtemps.
Ces moments où je ne reconnais pas quelqu’un.
Ceux où je confonds deux personnes.
Ces grands moments de solitude qui, racontés après coup, font généralement beaucoup rire mon entourage.
Et il faut reconnaître que j’ai quelques histoires en stock.
Au collège, j’ai confondu un copain avec mon futur mari
L’un de mes plus anciens souvenirs remonte au collège.
À l’époque, j’avais un ami qui avait à peu près la même coupe de cheveux qu’un autre garçon.
Je les ai confondus.
Ce deuxième garçon est devenu, quelques années plus tard…
mon mari.
On pourrait presque raconter que je l’avais déjà repéré.
Ce serait beaucoup plus romantique.
La réalité, c’est surtout que je n’avais pas réussi à distinguer deux garçons qui avaient la même coiffure.
Deux cents collègues : bienvenue dans mon cauchemar
Aujourd’hui, je travaille dans un immeuble de bureaux où nous sommes environ 200 personnes.
Pour moi, c’est une torture.
Heureusement, j’ai développé des repères.
Il y avait notamment une collègue que j’arrivais plutôt bien à identifier grâce à plusieurs caractéristiques physiques : son apparence générale, sa silhouette, son style vestimentaire…
Elle travaillait au rez-de-chaussée.
Moi, au deuxième étage.
Un jour, elle m’appelle :
« Je te monte un document. »
Quelques secondes plus tard, une jeune femme entre dans mon bureau et me donne effectivement un document.
Je pense immédiatement :
Eh ben, elle est montée en courant !
Elle repart.
Fin de l’histoire.
Enfin, c’est ce que je croyais.
« Mais si, tu viens de la voir ! »
Un peu plus tard, je discute avec trois collègues.
Nous parlons d’une nouvelle salariée arrivée récemment.
Je leur explique :
« De toute façon, je ne sais pas qui c’est, je ne l’ai pas encore vue ! »
Mes trois collègues me regardent.
Puis, presque en chœur :
« Mais si ! Elle vient de t’apporter un document ! »
Non.
Impossible.
Je leur réponds :
« Mais non, c’était l’autre collègue ! »
Et c’est là que j’ai compris.
La personne qui venait d’entrer dans mon bureau n’était pas du tout celle qui m’avait appelée.
C’était la nouvelle.
J’avais donc reçu l’appel d’une femme…
puis vu entrer une autre femme…
et mon cerveau avait tranquillement décidé :
Même personne. Aucun problème.
Mon super-indice ne fonctionnait plus
J’avais jusque-là utilisé certaines caractéristiques physiques comme repères pour identifier ma première collègue.
Mais la nouvelle collègue présentait plusieurs caractéristiques assez proches : même corpulence générale, style vestimentaire similaire, maquillage comparable et certains traits physiques que j’utilisais jusque-là comme indices.
Mon système venait de rencontrer un bug.
Lorsque les deux femmes étaient côte à côte, je pouvais voir leurs différences.
Mais séparément ?
Beaucoup plus compliqué.
Mes collègues, qui connaissaient déjà mes difficultés avec les visages, ont beaucoup ri.
Et elles se sont évidemment empressées de raconter l’histoire aux deux principales intéressées.
Merci les collègues.
La mystérieuse pharmacienne qui connaissait toute ma famille
Mais mon histoire préférée reste peut-être celle de la pharmacie.
C’était il y a plus de six ans.
Je vais acheter quelque chose et, au moment de m’encaisser, la pharmacienne commence à me poser des questions.
Elle me demande des nouvelles de ma fille.
Puis de son père.
Puis de mes beaux-parents.
Et elle connaît tous les prénoms.
Aucun doute possible : cette femme me connaît.
Très bien, même.
Moi ?
Aucune idée de qui elle est.
Je la regarde en essayant désespérément de retrouver quelque chose.
Rien.
Alors j’adopte une stratégie extrêmement sophistiquée :
« Oui ! »
« Oui, ça va ! »
« Oui, très bien ! »
Je réponds à toutes ses questions en espérant qu’un indice finira par apparaître.
Mais je quitte la pharmacie sans avoir résolu le mystère.
« Elle ressemblait à quoi ? »
En retrouvant ma famille, je raconte immédiatement :
« La pharmacienne m’a demandé des nouvelles de tout le monde. Elle connaissait tous vos prénoms… mais je ne sais absolument pas qui c’est ! »
Évidemment, on me pose la question logique :
« Mais elle ressemblait à quoi ? »
Très bonne question.
Je réfléchis.
« Elle était blonde. »
Bon.
« Les cheveux au carré, légèrement ondulés. »
Très bien.
Et puis…
« Elle avait une blouse de pharmacienne. »
Voilà.
Fin du portrait-robot.
Impossible de donner davantage de détails sur le visage de cette femme avec laquelle je venais pourtant de discuter.
Plus de six ans après, j’y pense encore.
Et je ne sais toujours pas qui elle était.
La pharmacienne mystérieuse restera probablement mystérieuse.
Maintenant, je préviens les gens
Je n’ai pas aujourd’hui de diagnostic formel de prosopagnosie.
Mais découvrir que ce trouble existe a changé ma façon de comprendre toutes ces situations.
Pendant longtemps, elles étaient simplement embarrassantes.
Pourquoi est-ce que je ne reconnais pas cette personne ?
Comment ai-je pu confondre ces deux collègues ?
Pourquoi cette femme connaît-elle toute ma famille alors que son visage ne me dit absolument rien ?
Aujourd’hui, au moins, je peux envisager une explication.
Et surtout, j’ai commencé à prévenir mon entourage de mes difficultés à reconnaître les visages.
Ça évite quelques malentendus.
Ça permet aussi d’en rire.
Parce qu’entre mon futur mari que je confonds avec un copain, deux collègues que je transforme en une seule personne et une pharmacienne qui connaît manifestement mieux ma famille que je ne connais son visage…
j’ai encore quelques anecdotes en réserve.