Dans mes souvenirs, le visage de ma mère était caché par un nuage

Quand j’étais adolescente, il m’arrivait de perdre ma mère dans les magasins.

Enfin, pas vraiment de la perdre. Nous nous séparions simplement quelques minutes pour faire nos courses chacune de notre côté.

Mais au moment de la retrouver, j’avais un problème.

À quoi ressemblait ma mère ?

Je savais parfaitement qui elle était. Je connaissais son corps, sa silhouette, ses vêtements.

Je pouvais essayer de me la représenter mentalement pour la chercher dans les rayons.

Mais quelque chose d’étrange se produisait.

Je voyais son corps.

Je voyais ses vêtements.

Et à la place de sa tête…

Il y avait un nuage.

Un véritable nuage mental qui cachait son visage.

Impossible de voir ses traits.

C’était ma mère, pourtant. La personne que je connaissais le mieux au monde.

Je n’ai pas d’images dans ma tête

En grandissant, j’ai commencé à mieux comprendre certaines particularités de mon fonctionnement.

Je suis autiste, et j’ai longtemps associé cette impression de brouillard mental à mon TSA.

Avec l’âge, ce nuage s’est en partie dissipé.

Mais j’ai également réalisé autre chose : lorsque j’essaie volontairement d’imaginer quelque chose, je n’ai pas d’image mentale.

Pas seulement pour les visages.

Pour le reste aussi.

Je peux savoir à quoi ressemble quelque chose sans parvenir à le visualiser dans ma tête.

Alors, évidemment, lorsqu’il faut retrouver quelqu’un dans une foule, ça ne facilite pas les choses.

Pour retrouver mes enfants, je regarde leurs chaussures

Aujourd’hui, lorsque je cherche mes enfants dans un endroit fréquenté, je commence rarement par leur visage.

Je regarde leurs chaussures.

Leur manteau.

Leurs vêtements.

Je cherche une silhouette familière, un détail que je connais.

Une fois suffisamment près d’eux, je les reconnais généralement sans difficulté.

Mais de loin, je peux parfaitement confondre un proche avec un inconnu.

Je vois quelqu’un qui pourrait être mon enfant.

Je m’approche.

Je regarde mieux.

Et je réalise que ce n’est pas lui.

Ou au contraire, je passe à côté d’une personne que je connais sans comprendre immédiatement que c’est elle.

C’est souvent la distance qui complique les choses.

Et dans une foule, les vêtements deviennent de précieux alliés.

Sur une photo, je n’ai pas reconnu mon propre fils

Il m’est arrivé quelque chose d’encore plus déstabilisant.

On m’a envoyé des photographies de mon fils, qui avait alors une dizaine d’années.

Sur ces images, il était beaucoup plus petit, âgé de deux ou trois ans.

On ne m’avait pas précisé qui était l’enfant photographié.

Je regarde les photos.

Je cherche.

Mais qui est ce petit garçon ?

Son visage ne me permet pas de l’identifier immédiatement.

Alors je réfléchis.

J’essaie de retrouver un contexte, un souvenir, un détail.

Et finalement, je comprends.

C’est mon fils.

Mon propre enfant.

Je connais son visage actuel. Je connais son histoire, sa voix, sa façon de bouger.

Mais devant une photographie de lui plus jeune, sans contexte, il m’a fallu mener une petite enquête pour retrouver son identité.

« Je te connais… mais qui es-tu déjà ? »

Avec les personnes que je fréquente régulièrement, je finis généralement par m’en sortir.

En revanche, si je rencontre quelqu’un seulement quelques fois, sans événement particulièrement marquant, je peux complètement oublier qui est cette personne.

Elle vient me parler.

Elle semble me connaître.

Et moi, je cherche.

Parfois, je sais immédiatement que son visage m’est familier.

Mais il me faut encore plusieurs secondes pour retrouver son identité.

Je reconnais que je connais quelqu’un avant de savoir qui c’est.

C’est particulièrement vrai lorsque je rencontre une personne dans un endroit où je ne m’attendais pas à la voir.

Dans un magasin, par exemple.

Il m’est déjà arrivé qu’une connaissance m’appelle parce que je n’avais même pas remarqué sa présence.

J’entends sa voix.

Et là, je comprends enfin.

La voix vient de faire le lien que le visage n’avait pas permis d’établir.

Il faut dire qu’étant autiste, je regarde assez peu les visages lorsque je suis à l’extérieur.

Quand je croise des gens, mon regard se porte souvent sous leur menton.

Je n’ai pas particulièrement envie d’engager la conversation avec des inconnus.

Cela ne m’aide évidemment pas à les identifier.

Même avec ma compagne, que j’adore et que je reconnais beaucoup plus facilement, il peut m’arriver d’avoir un instant d’hésitation si je la croise à un endroit où je ne pensais pas la trouver.

Au cinéma, je m’entraîne à reconnaître les acteurs

J’ai développé une petite habitude lorsque je regarde des films.

Je cherche à reconnaître les acteurs et les actrices.

Je regarde un visage et je me demande :

« Mais où est-ce que je l’ai déjà vu ? »

Je réfléchis.

Je compare.

Je cherche dans mes souvenirs.

Et si je n’y arrive pas, je peux vérifier sur Internet.

C’est presque devenu un entraînement.

Dans la vie quotidienne, c’est un peu plus compliqué.

Quand je croise une femme qui me semble familière, je ne peux pas toujours sortir mon téléphone et chercher :

« Est-ce que c’est la pharmacienne que je vois régulièrement, l’ancienne vendeuse du magasin ou la dame de l’agence que j’ai rencontrée deux fois ? »

Alors j’observe.

Je cherche des détails.

Parfois, je finis par comprendre.

Parfois, je découvre que c’était une parfaite inconnue.

Et parfois, je repars sans savoir.

Les personnes que je dois éviter, en revanche…

Il y a une chose assez étonnante dans mon fonctionnement.

Je peux avoir beaucoup de mal à reconnaître quelqu’un que je connais.

Mais lorsqu’une personne représente pour moi une mauvaise expérience et que je préfère l’éviter, mon cerveau semble parfois beaucoup plus efficace.

Je peux mémoriser très rapidement sa silhouette.

Parfois, je la repère même de loin.

Cela ne signifie pas que je sois toujours certaine de son identité.

Si une autre personne lui ressemble, je peux hésiter longtemps.

Jusqu’à ce qu’un détail me permette de faire la différence.

Mais je trouve intéressant que les personnes associées à un souvenir désagréable puissent parfois être plus faciles à repérer que de simples connaissances.

Ma mère disait toujours qu’elle n’était « pas physionomiste »

Avec le recul, je pense aussi beaucoup à ma mère.

Elle a toujours dit qu’elle n’était pas physionomiste.

C’était sa façon d’expliquer qu’elle avait énormément de difficultés à reconnaître les personnes dont elle n’était pas proche.

Mais elle était extravertie.

Elle parlait facilement aux gens.

Elle arrivait donc à se débrouiller dans les situations sociales.

À l’époque, nous ne connaissions pas le mot « prosopagnosie ».

Nous n’avions pas non plus facilement accès à des informations sur ces difficultés.

Alors ma mère disait simplement qu’elle n’était pas physionomiste.

Et moi, je grandissais avec mon nuage à la place de son visage.

Il m’arrive aussi d’oublier mon propre visage

Il y a une autre particularité dont je parle rarement.

Je ne sais pas toujours à quoi je ressemble.

Lorsque je ne suis pas devant un miroir, je n’arrive pas à me représenter mon propre visage.

Je sais évidemment que c’est moi.

Mais je ne peux pas faire apparaître mon visage dans ma tête.

Et il m’arrive même d’avoir besoin de quelques secondes pour me reconnaître dans un miroir.

Surtout si je découvre mon reflet par surprise, à une certaine distance.

Je regarde cette personne.

Je cherche.

Puis je remarque mes vêtements.

Ou mes piercings.

Ah, mais c’est moi !

Mes piercings sont devenus des indices de reconnaissance, y compris pour identifier mon propre reflet.

Et je viens justement de me teindre les cheveux en bleu.

Autant dire que mon cerveau doit maintenant mettre à jour ses informations.

Comme à chaque changement important d’apparence, je me retrouve un peu perdue devant le miroir.

Je sais que j’ai changé de couleur de cheveux.

Je l’ai décidé moi-même.

Mais il me faut quand même un temps d’adaptation pour retrouver quelque chose de familier dans ce nouveau reflet.

Je découvre que tout le monde ne fonctionne pas comme moi

Pendant longtemps, je n’ai pas vraiment su comment expliquer ces expériences.

Le visage de ma mère caché par un nuage.

Mes enfants que je cherche grâce à leurs chaussures.

Mon fils que je ne reconnais pas immédiatement sur une ancienne photographie.

Les connaissances que j’identifie grâce à leur voix.

Les acteurs que je m’entraîne à reconnaître.

Et même mon propre reflet qui peut me surprendre.

Aujourd’hui, je découvre que ces difficultés peuvent être liées à plusieurs particularités du fonctionnement cognitif, notamment la reconnaissance des visages et l’absence d’images mentales.

Je ne sais pas encore exactement comment tout cela s’articule chez moi.

Mais pouvoir mettre des mots sur mes expériences change déjà beaucoup de choses.

Lorsque j’en parle autour de moi, les gens sont souvent surpris.

Ils le sont encore davantage lorsque je leur explique que je vis moi-même ces situations.

C’est aussi pour cela que j’ai envie de témoigner.

Parce que d’autres personnes vivent peut-être des expériences semblables sans savoir comment les expliquer.

Et parce que, pendant des années, j’ai cru que tout le monde devait plus ou moins fonctionner comme moi.

Aujourd’hui, je comprends que lorsqu’on me demande de me souvenir d’un visage, on me demande parfois quelque chose que mon cerveau ne sait tout simplement pas me montrer.

Même lorsque ce visage est celui de ma mère.

De mon enfant.

Ou le mien.

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