Le premier souvenir dont je suis certaine remonte à un moment très particulier de ma vie.
Je venais de faire un malaise, peu de temps après avoir vécu un grave accident et un choc psychologique extrêmement violent.
Un médecin s’est occupé de moi pendant un long moment. Nous avons parlé. Il m’a examinée. Il m’a rassurée.
Deux heures plus tard, je l’ai recroisé.
Je ne l’ai pas reconnu.
À l’époque, je n’ai pas compris ce qui venait de se passer. J’ai mis cela sur le compte du stress, de la fatigue ou du traumatisme que je venais de vivre. Après tout, les circonstances étaient exceptionnelles.
Puis la vie a continué.
Pendant des années, j’ai accumulé d’autres situations étranges. Des personnes qui semblaient me connaître alors que leur visage ne m’évoquait rien. Des moments de flottement. Des hésitations. Des stratégies improvisées pour masquer mes difficultés.
Je n’imaginais pas qu’il pouvait exister un trouble spécifique de la reconnaissance des visages.
Je pensais simplement que j’étais distraite ou que j’avais une mauvaise mémoire.
Il a fallu attendre… trente ans.
Trente années avant qu’un simple reportage à la télévision ne bouleverse ma compréhension de toute une partie de ma vie.
Une personne y racontait son quotidien avec la prosopagnosie.
Au fil de son témoignage, j’ai eu une sensation troublante.
Elle racontait mes difficultés.
Les mêmes hésitations.
Les mêmes erreurs.
Les mêmes incompréhensions.
Je me suis reconnue dans chacun de ses mots.
Pour la première fois, ce que je vivais depuis si longtemps avait un nom.
Ce reportage n’a pas fait disparaître mes difficultés.
Mais il m’a offert quelque chose d’immense : une explication.
Et parfois, comprendre enfin ce qui nous accompagne depuis des décennies est déjà une forme de soulagement.