À l’université, nous étions une cinquantaine dans ma classe.
Un groupe stable.
Les mêmes étudiantes, semaine après semaine, mois après mois.
Au bout d’un an et demi, je devrais normalement avoir su reconnaître tout le monde.
Mais non.
Il y avait celles dont j’étais proche. Elles, je les reconnaissais.
Et puis il y avait celles qui avaient quelque chose de suffisamment distinctif pour m’aider, notamment une coiffure ou des cheveux faciles à repérer.
Pour les autres, cela restait compliqué.
Après un an et demi passé dans la même classe, je pouvais encore regarder une personne et me demander :
Est-ce que je la connais ?
Alors, j’évite les prénoms
Avec le temps, j’ai développé des stratégies.
La plus simple consiste à éviter autant que possible de prononcer le prénom des gens.
Parce qu’utiliser un prénom, c’est prendre un risque.
Si je dis « Bonjour Marie ! » et que Marie est effectivement devant moi, tout va bien.
Si c’est Julie, la conversation commence nettement moins bien.
Alors je reste souvent dans le vague.
Mais j’ai surtout développé une autre habitude, beaucoup plus discrète.
J’attends que l’autre personne me reconnaisse en premier.
Quand je croise quelqu’un, je ne vais pas immédiatement lui montrer que je suis heureuse de le voir.
J’observe.
J’attends un sourire.
Un bonjour.
Un signe de familiarité.
Quelque chose qui me confirme :
Cette personne me connaît.
Alors seulement, je peux répondre chaleureusement.
Ce n’est pas que je n’ai pas envie d’aller vers les autres.
C’est que je dois d’abord savoir si je suis réellement censée les connaître.
Dans la salle d’attente, ce sont mes clients qui me trouvent
Cette stratégie m’accompagne jusque dans mon travail.
Lorsque j’arrive dans une salle d’attente où se trouvent plusieurs personnes, je ne suis pas toujours certaine de reconnaître mon client.
Alors je compte sur quelque chose de très simple :
lui me reconnaît.
J’entre.
Je regarde les personnes présentes.
Et j’attends.
Un regard qui s’accroche au mien.
Quelqu’un qui se lève.
Un sourire.
Un mouvement dans ma direction.
C’est finalement mon client qui, sans le savoir, me permet de l’identifier.
Cela fonctionne plutôt bien.
Mais cela inverse une petite mécanique sociale que la plupart des gens ne remarquent même pas.
Pour beaucoup, reconnaître quelqu’un provoque le sourire et le « bonjour ».
Pour moi, c’est parfois le sourire et le « bonjour » de l’autre qui me permettent de comprendre que je dois le reconnaître.
Alors je peux enfin sourire à mon tour.