Je peux dire trois fois bonjour au même client sans le reconnaître

Je suis caissière.

Dans mon travail, je vois passer beaucoup de visages chaque jour. Des clients réguliers, des clients de passage, des collègues, des personnes que je croise plusieurs fois dans la même journée.

Et pourtant, il peut m’arriver de dire trois fois bonjour au même client, sans me rappeler que je lui ai déjà dit bonjour quelques minutes plus tôt.

Ce n’est pas de l’impolitesse. Ce n’est pas du désintérêt. Ce n’est pas non plus parce que je ne fais pas attention.

C’est simplement que son visage ne reste pas.

Je peux voir une personne, lui parler, l’encaisser, lui sourire, puis ne pas la reconnaître lorsqu’elle repasse devant moi.

Les clients que je reconnais le plus facilement sont ceux qui ont un détail très visible. Une personne en béquilles. Une personne en fauteuil roulant. Une odeur forte. Un élément qui dépasse du visage et devient un repère.

Ce sont ces indices-là qui s’accrochent dans ma mémoire.

Pas forcément le visage.

Dire bonjour plusieurs fois aux mêmes collègues

Même dans une grande entreprise, on m’a déjà fait remarquer que je disais bonjour plusieurs fois aux mêmes collègues.

Je pensais simplement saluer les personnes que je croisais.

Eux avaient déjà reçu mon bonjour.

Parfois plusieurs fois.

Cette remarque m’a mise mal à l’aise, parce qu’elle donne l’impression que je suis distraite, bizarre ou automatique. Comme si je n’étais pas vraiment présente.

Pourtant, je fais l’effort inverse : je suis attentive, je veux bien faire, je veux être polie.

Mais je ne sais pas toujours si la personne devant moi est quelqu’un que j’ai déjà salué, quelqu’un que je connais, ou simplement quelqu’un que je croise pour la première fois.

Alors, par sécurité, je dis bonjour.

Encore.

Dans la rue, reconnaître devient compliqué

Dans la rue, il m’arrive souvent que des personnes viennent me parler.

Elles semblent me connaître. Elles me sourient, m’abordent naturellement, attendent une réaction de ma part.

Et moi, je cherche.

Je regarde leur visage. J’essaie de comprendre. Est-ce une collègue ? Une cliente ? Une ancienne connaissance ? Une personne que j’ai vue récemment ? Quelqu’un de ma famille élargie ? Une amie d’amie ?

La réponse ne vient pas toujours.

C’est gênant, parce que la personne en face de moi sent parfois mon hésitation. Elle peut croire que je l’ai oubliée, que je ne veux pas lui parler ou que je fais semblant.

Alors que je suis juste en train d’essayer de retrouver qui elle est.

Le jour où je n’ai pas su décrire mon agresseur

Une fois, je me suis fait agresser.

Quand la police m’a demandé de décrire la personne, j’en ai été incapable.

Je savais pourtant que je l’avais vue. J’avais été face à elle. Mais au moment de donner une description, rien de fiable ne me venait.

Je pouvais dire une seule chose avec certitude : il portait un short rouge.

J’ai essayé de donner d’autres éléments, mais c’était flou, incertain, fragile.

La plainte n’a mené nulle part.

Cette situation m’a beaucoup marquée, parce qu’elle montre que cette difficulté ne se limite pas à des moments gênants ou à des maladresses sociales. Elle peut aussi avoir des conséquences très concrètes, très sérieuses.

Quand on ne peut pas reconnaître ou décrire un visage, on se retrouve démunie.

Même lorsqu’il faudrait pouvoir le faire.

Les films et les prénoms

Quand je regarde un film, j’ai aussi du mal à associer les personnages à leur prénom.

Je confonds les gens. Je ne sais plus toujours qui est qui, surtout si les personnages ont un style proche ou s’ils apparaissent dans des scènes différentes.

Pendant longtemps, j’ai pensé que j’avais simplement du mal à retenir les prénoms.

Aujourd’hui, je me demande si le problème n’est pas plutôt ailleurs.

Peut-être que je ne retiens pas mal les prénoms.

Peut-être que j’ai du mal à les accrocher aux bonnes personnes.

Un prénom seul, je peux parfois le retenir.

Mais l’associer à un visage, le retrouver au bon moment, reconnaître la personne à qui il appartient : c’est là que tout se complique.

La première fois que j’ai compris

La première fois que je me suis vraiment rendu compte que je reconnaissais mal les visages, j’avais 14 ans.

Une amie est venue me voir et m’a dit :

« Tout à l’heure, ma mère t’a dit bonjour. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression que tu ne l’avais pas reconnue. »

Et c’était vrai.

Je ne l’avais pas reconnue.

Pourtant, cette femme m’avait ramenée en voiture la veille. Nous avions passé environ une heure ensemble. Nous avions discuté.

Elle n’était pas une inconnue.

Mais le lendemain, son visage ne m’a pas suffi.

Cette scène m’est restée, parce qu’elle m’a fait comprendre que quelque chose ne fonctionnait pas comme chez les autres.

Je pouvais parler longuement avec une personne, passer du temps avec elle, partager un trajet, puis ne pas la reconnaître le lendemain.

Ce n’est pas que les personnes ne comptent pas.

Ce n’est pas que je ne les écoute pas.

C’est que mon cerveau ne garde pas leur visage comme un repère fiable.

Reconnaître autrement

Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi certains détails m’aident plus que d’autres.

Une béquille.
Un fauteuil.
Une odeur.
Un vêtement très visible.
Une voix.
Une manière de parler.
Un contexte.

Ce sont ces éléments qui me permettent parfois de reconnaître les gens.

Le visage, lui, reste souvent trop instable.

Je peux dire plusieurs fois bonjour à la même personne. Je peux ne pas reconnaître quelqu’un qui m’a parlé la veille. Je peux être incapable de décrire un visage dans une situation importante.

Ce n’est pas un manque de respect.

Ce n’est pas une absence d’attention.

C’est une autre manière de traverser le monde, en cherchant des indices là où les autres semblent reconnaître naturellement.

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