Enfant, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir de problème pour reconnaître les gens.
Je vivais dans un cercle assez restreint. Ma famille, mes proches, les mêmes personnes autour de moi. Tout ce petit monde avait sa place, son contexte, ses habitudes.
Puis j’ai rencontré mon mari.
Et j’ai changé de région pour le rejoindre.
Avec lui est arrivé un village entier de nouveaux visages.
Il me présentait les gens.
« Lui, c’est untel. »
« Elle, c’est machin. »
Je les rencontrais une fois.
Puis deux.
Puis dix.
Et malgré tout, la fois suivante, je me demandais encore :
Mais c’est qui ?
Cela fait maintenant cinquante-deux ans.
Et pour certaines personnes du village, je ne sais toujours pas vraiment « qui est qui ».
Mon dentiste n’existe apparemment que chez le dentiste
J’ai longtemps fonctionné sans comprendre ce qui se passait.
Dans la rue, il m’arrivait de saluer chaleureusement de parfaits inconnus parce que j’étais persuadée de les connaître.
Et, à l’inverse, de passer devant des personnes que je connaissais sans leur dire bonjour.
Mon dentiste, par exemple.
Je sais parfaitement qui est mon dentiste.
Dans son cabinet.
Avec sa blouse, dans son environnement, là où je m’attends à le voir.
Croisé dans la rue avec d’autres vêtements ?
Beaucoup moins évident.
Même chose avec mon médecin.
Sortez certaines personnes de leur décor habituel et une partie de mes repères disparaît avec le décor.
En revanche, si elles parlent avant que je les voie, tout peut changer.
La voix arrive et, soudain :
Mais oui, bien sûr !
Je ne reconnais donc pas seulement une personne avec son visage. Je la reconnais avec tout ce qu’il y a autour : sa voix, ses vêtements, ses lunettes, ses bijoux, ses particularités et surtout le contexte dans lequel je m’attends à la rencontrer.
Bienvenue au musée, rappelez-moi qui vous êtes
Je travaille à l’accueil d’un musée.
Autant dire que des visages, j’en vois passer.
Beaucoup.
J’ai donc développé mes propres stratégies.
Je mémorise un vêtement.
Des lunettes.
Un bijou.
Un signe particulier.
Tout ce qui peut devenir une petite balise et me permettre de retrouver la personne.
Mais ces indices ne suffisent pas toujours.
Alors j’ai développé une autre technique, beaucoup plus simple : je préviens les gens.
Si je sais qu’une personne va revenir un peu plus tard, je lui explique que j’ai des difficultés à reconnaître les visages.
Et je lui demande :
« Quand vous revenez, rappelez-moi simplement de quoi nous avons parlé. »
Il suffit généralement d’un mot.
Une exposition.
Un billet.
Un renseignement.
Une réservation.
Et tout revient.
Je n’ai pas forcément besoin de reconnaître le visage.
J’ai besoin de retrouver le contexte.
J’ai cru que j’avais peut-être Alzheimer
Vers 40 ans, pourtant, cette difficulté a commencé à m’inquiéter sérieusement.
Je suis allée voir mon médecin.
Je lui ai demandé s’il existait une méthode, un exercice, quelque chose qui permettrait d’apprendre à mémoriser les visages.
Ce qui m’intriguait, c’est que ma mémoire fonctionnait très bien par ailleurs.
Je pouvais retenir des chiffres.
Des codes.
Toutes sortes d’informations.
Pourquoi les visages, eux, refusaient-ils de rester ?
J’ai commencé à avoir peur.
Et si c’était un problème de mémoire ?
Et si c’était le début d’une maladie d’Alzheimer ?
Je n’avais aucune explication.
Alors, forcément, j’en fabriquais de beaucoup plus inquiétantes.
Puis un jour, j’ai entendu un mot à la télévision
C’est finalement une émission de télévision qui m’a apporté la réponse.
J’y ai entendu un mot que je ne connaissais pas :
prosopagnosie.
On décrivait des personnes qui avaient des difficultés spécifiques à reconnaître les visages.
Et je me suis reconnue.
Mes erreurs.
Mes hésitations.
Les personnes que je reconnaissais dans un contexte mais plus dans un autre.
La voix qui fonctionnait mieux que le visage.
Toutes ces années à me demander pourquoi je pouvais retenir un code sans parvenir à mémoriser correctement quelqu’un que j’avais déjà rencontré plusieurs fois.
Tout cela avait enfin une cohérence.
Et surtout, ce n’était pas Alzheimer.
Ce soulagement-là a été immense.
« Tu ne fais aucun effort »
Pendant longtemps, mon mari pensait que je ne faisais simplement pas assez d’efforts.
Il pouvait s’agacer.
Après tout, il m’avait présenté cette personne plusieurs fois.
Comment pouvais-je encore ne pas savoir qui elle était ?
Le problème, c’est que j’en faisais justement, des efforts.
Beaucoup.
J’essayais de retenir.
J’observais.
Je cherchais des caractéristiques.
Je culpabilisais lorsque cela ne fonctionnait pas.
Depuis que nous avons compris qu’il s’agissait de prosopagnosie, son regard a changé.
Aujourd’hui, il comprend.
Mieux encore : il lui arrive de prévenir lui-même les personnes que nous rencontrons.
Il est devenu, en quelque sorte, une partie de mon système de compensation.
Enfin reconnue
Plus tard, j’ai découvert l’Association Prosopagnosie de Langue Française.
Et quelque chose d’important s’est encore déplacé.
Je n’étais plus seulement celle qui « ne fait pas attention ».
Je n’étais pas « tête en l’air ».
Je n’étais pas malade.
Je pouvais enfin me reconnaître dans les expériences d’autres personnes qui vivaient les mêmes situations.
Et surtout, j’ai fini par arrêter de me battre contre quelque chose qui ne fonctionnait tout simplement pas de cette manière chez moi.
Pendant des années, j’avais essayé de retenir les visages.
Aujourd’hui, je ne me prends plus la tête.
Je sais que je reconnais autrement.
Je cherche une voix.
Un vêtement.
Des lunettes.
Un bijou.
Un contexte.
Un mot qui me permettra de raccrocher les wagons.
Et lorsque je ne reconnais vraiment pas quelqu’un, je l’explique.
Avec humour, généralement.
Parce qu’un détail a finalement changé beaucoup de choses dans ma vie :
avant, je ne reconnaissais pas les gens et j’avais honte.
Aujourd’hui, il m’arrive toujours de ne pas les reconnaître.
Mais au moins, je sais pourquoi.