Je peux reconnaître quelqu’un à cent mètres.
Je vois une silhouette au loin et, sans vraiment savoir pourquoi, je suis certaine de savoir qui c’est.
Puis la personne se rapproche.
Son visage devient visible.
Et là… je ne la reconnais plus.
Je me dis que je me suis trompée.
Parfois, la personne parle et sa voix confirme immédiatement ma première intuition. D’autres fois, je vérifie plus tard si elle se trouvait bien à cet endroit ce jour-là.
J’avais raison.
Je suis donc capable de reconnaître certaines personnes grâce à leur silhouette, leur démarche ou quelque chose que je serais bien incapable de décrire consciemment.
Mais quand leur visage entre dans l’équation, tout peut se compliquer.
La phrase qui me caractérise probablement le mieux est finalement très simple :
J’ai le son, mais pas l’image.
Cinq minutes pour oublier un visage
Les entretiens d’embauche ont souvent été de grands moments de solitude.
Je peux passer un entretien entier avec quelqu’un, être recrutée, puis arriver le premier jour de travail et ne pas reconnaître la personne qui m’a embauchée.
Pas simplement hésiter sur son identité.
Ne même pas avoir le sentiment de l’avoir déjà vue quelque part.
J’ai pourtant essayé consciemment de mémoriser les visages pendant les entretiens. Mais j’ai l’impression que l’effort de concentration nécessaire pour répondre aux questions, réfléchir et gérer le stress m’empêche justement d’enregistrer la personne qui se trouve devant moi.
Une fois, après un entretien, mon futur responsable m’a fait visiter les bureaux.
Il m’a présenté mes futurs collègues. J’ai serré des mains, dit bonjour, essayé d’enregistrer tout ce petit monde.
Puis nous sommes partis visiter l’usine.
Quelques minutes plus tard, nous avons croisé un jeune homme.
Son visage m’a semblé vaguement familier.
Je lui ai donc dit :
« Bonjour ! Tiens, il me semble qu’on se connaît, mais je ne me souviens plus du contexte… »
Il m’a regardée.
« Oui, bien sûr. On s’est rencontrés au bureau il y a cinq minutes. »
Cinq minutes.
Sous le regard de mon futur chef.
Voilà.
Cet homme est ensuite devenu un excellent collègue pendant plusieurs années.
Mais nos cinq premières minutes ensemble avaient déjà disparu.
Heureusement, il existe les trombinoscopes
J’ai découvert quelque chose qui m’aide énormément : les photographies.
Un visage vivant bouge sans cesse.
Il sourit, parle, tourne la tête, change d’expression. J’ai l’impression de recevoir trop de versions différentes et de ne savoir laquelle mémoriser.
Une photographie, elle, ne bouge pas.
Je peux l’observer et enregistrer une image stable.
Ensuite, lorsque je rencontre réellement la personne, son visage vivant finit parfois par passer fugitivement par cette image mémorisée.
Et là :
C’est elle !
Le trombinoscope est donc devenu un outil précieux.
Je me suis progressivement enfermée dans mon bureau
Pendant quelques années, j’ai travaillé dans l’entreprise de mon mari sur des tâches administratives.
Au début, j’adorais accueillir les clients.
Les renseigner, discuter avec eux, essayer de résoudre leurs problèmes : j’y prenais vraiment plaisir.
Puis les difficultés se sont accumulées.
Des personnes revenaient et je ne les reconnaissais pas.
Certaines avaient déjà longuement discuté avec moi. D’autres étaient devenues des amis de mon mari.
Elles arrivaient avec la familiarité naturelle de quelqu’un qui vous connaît.
Moi, je n’avais aucune idée de qui elles étaient.
Petit à petit, j’ai cessé d’aller vers les clients.
Je me suis installée dans mon bureau et j’ai limité les interactions.
Pas parce que je n’aimais plus accueillir les gens.
Parce que j’étais trop mal à l’aise.
L’enquête photographique clandestine
Lorsque j’étais seule dans l’entreprise, impossible évidemment de me cacher dans mon bureau.
Il fallait accueillir les clients.
Avec certains, je pouvais simplement demander :
« Vous pouvez me rappeler votre nom ? »
Mais il y avait une catégorie beaucoup plus compliquée.
La personne qui entre…
…et vient vous faire la bise.
Là, demander « Vous êtes qui ? » devient socialement légèrement plus délicat.
Alors je jouais la comédie.
Je souriais.
Je discutais.
Je cherchais désespérément des indices dans la conversation.
Et lorsque la personne repartait, j’attendais qu’elle remonte dans sa voiture…
…et je prenais discrètement une photo.
Puis j’envoyais la photo à mon mari :
« C’est qui ? »
Une technologie de pointe au service de la reconnaissance faciale humaine.
Trois semaines de vacances, six mois d’absence
Même avec toutes les stratégies que j’ai développées, il m’arrive encore de dire bonjour deux fois à la même personne.
Ou de saluer familièrement quelqu’un que je ne connais absolument pas.
Ou de ne plus reconnaître une personne que je n’ai pas vue depuis quelque temps.
Les retours de vacances sont particulièrement difficiles.
Trois semaines sans voir quelqu’un peuvent donner à mon cerveau l’impression que six mois se sont écoulés.
Les soirées, les débuts dans une nouvelle entreprise ou les grands rassemblements demandent donc énormément d’énergie.
Parce qu’il faut constamment chercher.
Observer.
Déduire.
Éviter les erreurs.
Et faire tout cela pendant que les autres discutent tranquillement.
Mon cerveau connaissait le plan des bureaux
Je viens justement de commencer dans une nouvelle entreprise.
Beaucoup de salariés sont en télétravail et, lorsqu’ils viennent sur place, ils n’ont pas de bureau attitré.
Pour moi, c’est extrêmement compliqué.
Je ne peux plus utiliser l’un de mes principaux systèmes de reconnaissance : la géographie.
Dans mes anciens emplois, je savais inconsciemment que telle personne se trouvait à tel endroit.
Le bureau faisait partie de son identité.
En découvrant ce nouvel environnement, j’ai compris quelque chose d’assez drôle : je connaissais autrefois les plans des bureaux par cœur.
Je ne mémorisais pas seulement mes collègues.
Je mémorisais mes collègues dans l’espace.
Déplacez tout le monde et mon annuaire interne perd une partie de son classement.
Plusieurs visages pour une seule personne
Il m’arrive aussi quelque chose de très étrange lorsque je parle longtemps en tête à tête avec une personne que je connais sans qu’elle me soit très proche.
Un collègue, par exemple. Ou un psychologue.
Pendant la conversation, j’ai parfois l’impression que son visage change.
Je vois presque plusieurs versions de la même personne.
Et surtout plusieurs âges.
Elle peut me sembler avoir dix ou vingt ans de plus, puis de moins, sans que je puisse réellement lui attribuer un âge.
Curieusement, cela s’atténue énormément lorsque je connais son âge exact.
Comme si cette information venait stabiliser quelque chose.
À quoi ressemblait mon collègue aujourd’hui ?
En fin de journée, je peux avoir travaillé plusieurs heures avec quelqu’un et être incapable de dire comment cette personne était habillée.
Robe ou pantalon ?
Aucune idée.
Cravate ?
Mystère.
Lunettes ?
Peut-être.
Cheveux courts ou longs ? Raides ou bouclés ? Blonds, bruns ou gris ?
Je ne sais pas.
La personne est-elle chauve ? Barbue ? Moustachue ?
Toutes ces informations qui semblent évidentes aux autres ne sont pas nécessairement enregistrées chez moi.
Il peut même m’arriver de ne pas intégrer immédiatement le genre apparent de la personne.
Un jour, dans un magasin, un vendeur commence à me conseiller puis s’éloigne.
Quelques instants plus tard, je vois un vendeur près de moi et je poursuis naturellement la conversation exactement là où nous l’avions laissée.
Sauf que ce n’était pas la même personne.
Il y avait un vendeur.
Et une vendeuse.
Oups.
Je serais un témoin absolument catastrophique
Cette difficulté ne concerne d’ailleurs peut-être pas uniquement les visages.
J’ai un jour été témoin d’un accident suivi d’un délit de fuite.
La police m’a demandé de décrire la voiture.
Sa couleur ?
Je ne savais pas.
Sa marque ?
Non plus.
Son modèle ?
Encore moins.
Sa taille ?
Toujours pas.
Une voiture venait de passer devant moi dans des circonstances suffisamment importantes pour nécessiter l’intervention de la police et mon cerveau avait apparemment décidé que ses caractéristiques physiques étaient des informations facultatives.
Comme témoin, on a connu plus utile.
Le cinéma, cette réunion géante de gens que je ne connais pas
Regarder un film peut également devenir compliqué.
Il me faut parfois plus de la moitié du film pour comprendre qui sont les personnages.
Avec des flash-backs, cela devient carrément sportif.
Il m’arrive donc de regarder un film deux fois : une première pour comprendre qui est qui, une seconde pour profiter réellement de l’histoire.
J’ai maintenant trouvé une stratégie.
Avant certains films, je demande à ChatGPT de me présenter les personnages : leur rôle, les éléments permettant de les différencier et les âges auxquels ils apparaissent dans l’histoire.
Avec cette petite préparation, je peux enfin profiter du film dès le premier visionnage.
Je reconnais également très rarement un acteur d’un film à l’autre.
Et lorsqu’une personnalité apparaît à la télévision, je peux demander à mes proches :
« C’est bien lui ? »
Même lorsqu’il s’agit du président de la République.
Ma mère ne m’a pas reconnue le jour de mon mariage
Et puis il y a cette histoire qui me fait particulièrement sourire parce que, pour une fois, je me suis retrouvée de l’autre côté.
Le jour de mon mariage, ma mère s’est approchée de moi.
J’étais coiffée et maquillée différemment.
Je ne portais pas une robe blanche traditionnelle.
Elle est venue très gentiment me proposer son aide, parce que le terrain était accidenté et que je portais des talons.
Et elle m’a vouvoyée.
Ma propre mère.
Le jour de mon mariage.
Elle ne m’avait absolument pas reconnue.
Lorsque je lui ai parlé, j’ai vu son visage se décomposer. Pendant quelques secondes, elle a semblé perdue, presque effrayée.
Mon mari, lui, a trouvé la situation très drôle.
Moi, beaucoup moins.
Pas parce que j’étais vexée.
Parce qu’une pensée m’a immédiatement traversé l’esprit :
Ça pourrait tellement m’arriver.
Je savais exactement ce qu’elle venait de ressentir.
J’ai le son, mais pas l’image
Pendant longtemps, ma meilleure compensation a été la voix.
Je reconnaissais les gens grâce à leur timbre, leur façon de parler, leurs expressions et leurs tics de langage.
Ces dernières années, ma capacité à reconnaître les voix a diminué.
Et je mesure maintenant à quel point elle compensait mes difficultés avec les visages.
Heureusement, il me reste encore le langage.
Une expression typique.
Une tournure de phrase.
Une manière bien particulière de raconter quelque chose.
Une silhouette aperçue au loin.
Une place habituelle dans un bureau.
Une photo mémorisée.
Je reconnais les personnes avec tout ce que je peux récupérer autour de leur visage.
Parce qu’au fond, la meilleure façon de résumer ma prosopagnosie tient toujours dans cette petite phrase :
J’ai le son, mais pas l’image.