Au travail, je reconnais mes collègues.
Enfin…
Je les reconnais surtout là où ils sont censés être.
Dans mon service, avec leurs vêtements habituels, dans le décor où j’ai l’habitude de les croiser, tout va plutôt bien.
Mais il suffit de déplacer une personne de quelques dizaines de mètres pour que les choses deviennent beaucoup moins évidentes.
Je peux croiser un collègue dans un autre service et hésiter.
Pour le personnel soignant, c’est encore plus flagrant : une personne que je connais en blouse peut devenir beaucoup plus difficile à identifier lorsqu’elle est habillée en civil.
Même si elle se trouve exactement dans le service où je la croise habituellement.
Comme si mon cerveau avait enregistré :
Visage + blouse + endroit = cette personne.
Retirez la blouse et l’équation ne fonctionne plus.
Une coiffure peut faire disparaître quelqu’un
Les changements importants de coiffure me posent également problème.
Une personne peut m’être très familière, mais si elle lisse soudainement ses cheveux ou change radicalement de couleur, je peux ne plus la reconnaître.
En revanche, elle peut changer de lunettes…
Et je ne remarquerai probablement rien.
Apparemment, mon cerveau a établi sa propre hiérarchie des informations importantes et n’a jugé utile de prévenir personne.
Le plus étrange, c’est que cela ne concerne pas seulement les autres.
Un jour, je me suis fait faire des mèches blondes pour la première fois.
Je suis passée devant un miroir.
Et pendant un instant…
je ne me suis pas reconnue.
La personne dans le miroir était évidemment moi.
Je le savais rationnellement.
Mais l’image que je voyais ne correspondait plus immédiatement à celle que j’attendais.
Mes voisins existent surtout dans ma résidence
Même chose avec mes voisins.
Dans ma résidence, je peux savoir qui ils sont.
Mais croisés ailleurs, ils deviennent beaucoup plus difficiles à identifier.
Parce qu’un voisin dans ma résidence possède tout un contexte autour de lui.
Un bâtiment.
Un étage.
Une porte.
Un endroit où j’ai l’habitude de le voir.
Un voisin dans une rue à plusieurs kilomètres de chez moi devient simplement…
une personne.
Et parfois une personne vaguement familière.
La femme du RER
Un jour, dans le RER, j’ai aperçu une femme.
Cette fois, j’étais certaine de moi.
Une amie du lycée.
Je suis donc allée vers elle.
Je lui ai parlé avec la familiarité parfaitement normale de quelqu’un qui retrouve une ancienne connaissance.
Sauf qu’elle ne réagissait pas comme prévu.
J’ai insisté.
Parce que lorsqu’on est persuadée d’avoir reconnu quelqu’un, la conclusion logique n’est évidemment pas immédiatement :
« Je me suis trompée de personne. »
On pense plutôt :
« Elle ne me reconnaît pas. »
Alors j’ai continué.
Jusqu’à ce qu’elle finisse par me dire clairement qu’elle n’était pas du tout la personne que je croyais.
Grand moment de solitude.
Cette histoire pourrait être simplement amusante.
Mais elle a eu une conséquence beaucoup moins drôle.
Depuis, lorsque je crois reconnaître quelqu’un dans la rue, je ne vais plus vers cette personne.
Même lorsque j’ai une forte impression de familiarité.
Je préfère risquer de ne pas saluer quelqu’un que je connais plutôt que de revivre cette situation.
Je connais parfaitement mes parents, mais ne me demandez pas de les décrire
Il y a pourtant quelque chose qui me trouble dans toutes ces histoires.
Je reconnais mes parents.
Je reconnais mes proches.
Je les reconnais également sur les photographies.
Je me reconnais moi-même sur les photos.
Mais si vous me demandez de fabriquer un portrait-robot de l’un d’eux…
Impossible.
Quelle est précisément la forme du nez de mon père ?
Les yeux de ma mère ?
La forme exacte de leur visage ?
Je ne sais pas.
Et je serais tout aussi incapable de réaliser mon propre portrait-robot.
Je connais mon visage.
Je sais évidemment à quoi je ressemble.
Mais essayer de reconstruire mentalement ses différentes caractéristiques est une autre histoire.
Alors, peut-être que je ne suis simplement pas physionomiste ?
C’est la question que je me pose encore.
Peut-être que je suis simplement très mauvaise avec les visages.
Après tout, je reconnais mes proches. Je reconnais les photographies. Je ne suis pas systématiquement perdue devant les personnes que je connais.
Mais je remarque aussi à quel point le contexte participe à ma reconnaissance.
La blouse du soignant.
Le service dans lequel travaille mon collègue.
La résidence où habite mon voisin.
La coiffure d’une personne.
Et lorsque ces repères changent, la reconnaissance devient beaucoup plus fragile.
Je ne sais pas encore exactement où placer la frontière entre être « peu physionomiste » et être prosopagnosique.
Mais je sais une chose.
Depuis cette femme dans le RER, lorsque je crois reconnaître quelqu’un dans la rue, je garde généralement mon intuition pour moi.
Au pire, j’aurai ignoré une connaissance.
Au mieux, j’évite d’expliquer pendant cinq minutes à une parfaite inconnue pourquoi nous étions soi-disant ensemble au lycée.