Je fais parler les gens pour comprendre qui ils sont

Je reconnais les membres de ma famille proche : mes parents, mon frère et ma sœur. Peu importe le lieu ou le contexte, je sais qui ils sont.

Enfin, il faut dire qu’ils vivent à trois heures de route. J’ai donc assez peu de risques de tomber sur eux par hasard entre deux rayons d’un supermarché ou au détour d’une rue. Le hasard, dans mon cas, est souvent le véritable problème.

Au travail, tout va plutôt bien tant que chacun reste à sa place.

Mes collègues ont des tailles, des silhouettes et des particularités différentes. Ils sont généralement assis à leur bureau lorsque j’arrive. Je sais donc qui est qui.

Mais si je croise l’un d’eux dans la rue, dans un magasin ou dans un autre contexte, tout devient moins évident.

Je regarde la personne. Je sens qu’elle m’est familière. Quelque chose dans son visage ou son attitude me dit que je la connais, mais son identité ne vient pas.

Alors je lance mentalement une sorte de vérification générale.

  • Travail ?
  • Famille ?
  • École ?
  • Amis ?
  • Ancien voisinage ?
  • Personne croisée lors d’une soirée ?

Je passe en revue tous mes cercles sociaux jusqu’à ce qu’un élément s’emboîte enfin avec les autres.

En général, cela fonctionne.

Mais cela peut prendre quelques secondes. Parfois davantage.

Quand les anciens collègues disparaissent

Je me souviens mal des noms de mes anciens collègues. Leur visage s’efface aussi très rapidement, surtout lorsque je n’étais pas proche d’eux ou que nous n’avons travaillé ensemble que quelques mois.

Je peux donc retrouver une personne avec laquelle j’ai partagé un bureau, des réunions ou des pauses déjeuner et ne plus savoir qui elle est.

Je sais parfois que je l’ai déjà vue.

Je sais même qu’elle a probablement compté dans une période de ma vie.

Mais je ne sais plus où la ranger.

Ces situations sont délicates, car la personne en face de moi, elle, sait parfaitement qui je suis.

Elle se souvient de notre travail commun, de conversations ou d’anecdotes partagées. Moi, j’essaie de reconstruire notre histoire en urgence, tout en donnant l’impression que la conversation est parfaitement normale.

Sur le papier, je sais qui sont les clients

Dans mon travail, ma collègue et moi organisons régulièrement des soirées pour réunir les clients de l’entreprise.

Sur le papier, je sais qui ils sont.

Je connais leur métier, leur entreprise, les projets sur lesquels nous avons travaillé ensemble et parfois même une partie de leur histoire personnelle.

Mais lorsqu’ils sont devant moi, je mélange tout.

Je confonds les visages, les prénoms et les parcours. J’oublie parfois l’existence de certaines personnes jusqu’au moment où elles viennent me saluer comme si notre dernière conversation datait de la veille.

Ces soirées sont donc une épreuve.

J’essaie de limiter les interactions, non pas parce que les gens ne m’intéressent pas, mais parce que chaque conversation comporte le risque de révéler que je ne sais pas du tout qui se trouve devant moi.

Faire parler pour retrouver le bon dossier

Lorsque je croise une amie ou une connaissance par hasard, il me faut parfois quelques secondes, voire quelques minutes, pour la resituer.

J’ai donc développé une technique.

Je fais parler la personne.

Je pose des questions assez générales pour recueillir des indices sans montrer que je suis complètement perdue :

  • « Comment ça va au travail ? »
  • « Comment vont tes proches ? »
  • « Qu’est-ce que tu fais de beau par ici ? »
  • « Ça fait plaisir de te voir. »

Cette dernière phrase est particulièrement utile. Elle invite parfois la personne à évoquer spontanément notre dernière rencontre.

« Oui, moi aussi ! Depuis le mariage de Julie, ça faisait longtemps ! »

Et voilà. Le dossier vient de se rouvrir.

J’utilise cette technique avec presque toutes les personnes que je croise par hasard et qui semblent me connaître.

Je mène une petite enquête tout en souriant.

Le flash dans les yeux

Dans la rue ou dans un lieu public, j’observe beaucoup les réactions des gens.

Je repère le petit signe de reconnaissance.

  • Un flash dans les yeux.
  • Un sourire.
  • Un visage qui s’illumine.
  • Une personne qui ralentit en me regardant.

Dès que je perçois l’un de ces signaux, mon cerveau part à la recherche d’une identité possible.

Le problème, c’est que ces signes ne signifient pas toujours que la personne me connaît.

Un jour, j’étais assise à une table avec une amie lorsqu’un serveur s’est approché de nous.

Il avait un grand sourire et un regard chaleureux.

J’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je lui ai donc parlé avec beaucoup de familiarité, comme si nous nous retrouvions après des mois d’absence.

Le serveur semblait perturbé.

Mon amie aussi.

Il voulait simplement savoir s’il pouvait prendre la chaise vide à notre table pour la déplacer devant une autre.

Il est reparti avec sa chaise.

J’ai alors expliqué à mon amie que je n’avais aucune idée de qui il était. J’avais seulement cru que nous nous connaissions parce qu’il était arrivé en souriant.

Elle a eu quelques secondes de silence.

Le temps, sans doute, de reconsidérer toute la scène.

Toujours prévenir que je ne suis pas douée avec les visages

Je répète régulièrement aux personnes qui m’entourent que je ne suis pas douée avec les visages et les prénoms.

C’est devenu une sorte de message préventif.

Ma collègue, avec laquelle je partage mes tâches quotidiennes, a pris l’habitude de me faire un récapitulatif avant chaque rendez-vous.

Elle me rappelle qui nous allons rencontrer, ce que cette personne fait, pourquoi elle fait appel à nos services et dans quel contexte nous la connaissons.

Elle m’explique aussi parfois de qui parlent les autres collègues, lorsque je suis censée connaître la personne évoquée mais que son nom ne m’évoque plus rien.

Cette aide change beaucoup de choses.

Elle m’évite de commencer chaque rencontre avec plusieurs minutes de retard mental, occupée à comprendre qui se trouve devant moi pendant que la conversation, elle, a déjà commencé.

Accueillir chaleureusement tout le monde

De nouvelles personnes viennent régulièrement travailler dans les bureaux de mon entreprise.

Mes employeurs mettent une partie de l’open space à la disposition d’indépendants ou de salariés de leur deuxième société.

Je ne sais jamais qui je suis censée connaître.

Alors, par précaution, je suis toujours chaleureuse et accueillante.

  • Je souris.
  • Je salue.
  • Je fais comme si tout allait parfaitement bien.

C’est une stratégie plutôt efficace.

Sauf lorsque la personne en face de moi n’a absolument rien à faire dans les bureaux.

À force de ne pas vouloir vexer quelqu’un que je pourrais être censée reconnaître, je risque parfois d’accueillir avec enthousiasme un parfait inconnu.

La peur de la rencontre imprévue

L’idée de croiser une personne que je suis censée reconnaître peut devenir très oppressante.

Une fête, un rassemblement professionnel ou une simple sortie sont remplis de questions silencieuses.

  • Est-ce que je connais cette personne ?
  • Est-ce qu’elle vient vers moi ?
  • Est-ce qu’elle attend que je l’appelle par son prénom ?
  • Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrées plusieurs fois ?
  • Est-ce que je vais la vexer ?

Cette tension peut devenir si forte qu’il m’arrive de demander à travailler depuis chez moi ou d’éviter certains rassemblements sociaux.

Le télétravail ne supprime pas seulement les trajets.

Il supprime aussi le risque de croiser dans un couloir quelqu’un que je devrais reconnaître.

Un être humain pas tout à fait lambda

Pendant longtemps, j’ai eu l’impression d’être différente sans savoir précisément pourquoi.

  • Je compensais.
  • J’enquêtais.
  • Je souriais.
  • Je faisais parler les gens.
  • J’essayais de reproduire les réactions attendues, comme si tout le monde avait reçu un mode d’emploi auquel je n’avais pas eu accès.

Depuis que j’ai découvert le site de l’Association Prosopagnosie de Langue Française, je me sens moins seule.

Je me sens un peu moins comme une extraterrestre qui essaierait de se faire passer pour un être humain ordinaire.

Je suis simplement un être humain qui ne fonctionne pas tout à fait comme les autres.

Un être humain pas lambda.

Et, finalement, c’est déjà beaucoup moins étrange à accepter.

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