À 50 ans, je comprends enfin pourquoi je me trompe de visage

J’ai 70 ans. Et quand je repense à tout ça, je réalise que ce trouble m’accompagne depuis si longtemps que j’ai fini par le prendre pour une variante normale de la vie.

Vers 12 ans, je me suis rendu compte que j’avais une difficulté à reconnaître les visages. Pas juste “je confonds parfois”. Plutôt une gêne récurrente, une sensation de flottement quand les autres semblaient reconnaître les gens sans effort. Et malgré ça, je me disais: bon… c’est comme ça. Je n’avais pas de mot, pas de cadre, pas de diagnostic. Alors j’ai rangé ça dans la case “défaut personnel”, comme on le fait souvent quand on est enfant: on croit que tout ce qu’on vit est universel.

Puis, il y a une vingtaine d’années, je suis tombée sur un article de magazine. Un article qui décrivait exactement ce que je vivais depuis des décennies. Là, j’ai eu ce moment très étrange: un mélange de soulagement et de vertige. Soulagement, parce que tout à coup, je n’étais pas “bizarre”. Vertige, parce que je réalisais que ce n’était pas juste un trait de caractère, mais un fonctionnement.

Au quotidien, ça crée des situations franchement absurdes.

Il m’arrive d’être très chaleureuse avec quelqu’un que je ne connais pas, juste parce que son visage me donne une impression de familiarité. Et à l’inverse, je peux ne pas oser dire bonjour à quelqu’un que je connais, par peur de me tromper et de refaire un impair. Résultat: je peux paraître étrange, inconstante, parfois même impolie… alors que je suis simplement en train d’essayer de limiter les dégâts.

Les films, c’est un autre terrain miné. Il m’arrive d’arrêter de regarder un film parce que je n’arrive plus à reconnaître les personnages. Surtout quand il y a plusieurs hommes barbus, ou plusieurs femmes avec la même coupe de cheveux. À un moment, l’intrigue devient incompréhensible, non pas parce qu’elle est complexe, mais parce que je ne sais plus qui est qui. Et quand tu ne sais plus qui est qui, tu ne peux plus suivre. Tu regardes un récit sans les étiquettes. Ça devient juste une suite de scènes.

Alors, comme beaucoup, j’ai compensé. Mais pas toujours avec les mêmes outils que les autres.

Moi, j’ai développé quelque chose de très fort: l’odorat. Je peux associer une personne à son parfum, à son odeur corporelle, à une signature olfactive. C’est un repère étonnamment fiable. Là où le visage me lâche, l’odeur, elle, reste. Et parfois, c’est même ce qui me permet de reconnaître avant que la personne parle.

Évidemment, ça me met régulièrement dans des situations gênantes. Mais j’ai appris à vivre avec. À prendre ça avec humour, et avec bonne humeur. Parce qu’à 70 ans, on finit par comprendre une chose simple: si on ne peut pas changer le fonctionnement, on peut au moins choisir la manière de le porter. Et moi, je préfère le porter en souriant plutôt qu’en m’excusant en permanence.

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