Chez moi, la difficulté à reconnaître les visages touche quelque chose de très intime.
Elle touche mes relations affectives.
Je l’ai compris très jeune.
Adolescente, j’avais un petit copain qui habitait loin de chez moi. Nous ne pouvions donc pas nous voir régulièrement.
Quand il venait me rendre visite, je savais évidemment qui il était.
Je savais que c’était mon petit copain.
Je connaissais sa voix, notre histoire, notre relation.
Mais son visage, lui, ne m’était plus immédiatement familier.
C’était comme si le compteur avait été remis à zéro.
Il me fallait plusieurs jours auprès de lui pour retrouver mes repères.
Petit à petit, son visage redevenait le sien.
Puis nous nous séparions à nouveau.
Et la fois suivante, il fallait recommencer.
Le visage de référence
J’ai aujourd’hui 63 ans et cette sensation ne m’a jamais vraiment quittée.
Avec mon mari, j’ai compris que je fonctionne avec ce que j’appellerais un visage de référence.
Une certaine apparence de lui.
Ses cheveux.
Ses lunettes.
Sa barbe.
Un ensemble de caractéristiques auxquelles je suis habituée et qui, lorsqu’elles sont réunies, me procurent quelque chose de très important :
la sensation immédiate que c’est lui.
Lorsque son apparence s’éloigne trop de cette référence, ce n’est pas seulement une difficulté de reconnaissance.
Cela peut provoquer chez moi une véritable angoisse.
Alors, je choisis ses lunettes avec lui
Quand mon mari doit changer de lunettes, je demande à l’accompagner chez l’opticien.
Pas parce que je tiens absolument à décider de son style.
Je veux voir les nouvelles lunettes.
Je veux participer au changement.
Je veux pouvoir intégrer progressivement cette nouvelle version de son visage.
Parce que j’ai peur qu’il rentre un jour avec une nouvelle monture et que quelque chose ne corresponde plus.
Il y a aussi sa barbe.
Il en avait une lorsque je l’ai connu.
Elle fait donc partie de mes repères.
Et je ne veux pas qu’il la coupe.
Là encore, ce n’est pas vraiment une question esthétique.
J’ai peur de ne plus le reconnaître.
Ses cheveux peuvent produire le même effet.
Lorsqu’ils deviennent trop longs, il arrive un moment où son visage s’éloigne suffisamment de mon image de référence pour que je commence à le perdre.
C’est difficile à expliquer parce que je sais parfaitement que mon mari reste mon mari.
Mes sentiments n’ont évidemment pas changé.
Mais l’évidence visuelle, elle, peut disparaître.
Et avec elle vient une forme d’insécurité affective.
Quelques mètres peuvent suffire pour perdre une cliente
Ces difficultés ne concernent pourtant pas uniquement mes proches.
J’ai longtemps travaillé dans un magasin d’encadrement.
Une cliente arrivait avec quelque chose à faire encadrer.
Nous pouvions discuter assez longuement.
Je regardais son document, nous choisissions ensemble le cadre, les couleurs, les matériaux.
Puis je partais dans l’atelier effectuer le travail.
Quelques mètres.
Quelques minutes.
Je revenais dans le magasin avec le cadre terminé.
Et là…
À qui dois-je le donner ?
Je pouvais ne plus reconnaître la cliente avec laquelle je venais pourtant de discuter.
Il fallait chercher.
Observer les réactions.
Attendre qu’elle se manifeste.
Et essayer de ne pas montrer que, dans ma tête, son visage avait déjà disparu.
De grands moments de solitude.
Et puis il y a l’aquagym
Je pratique également l’aquagym.
L’activité possède malheureusement un accessoire particulièrement efficace pour supprimer l’un de mes principaux repères :
le bonnet de bain.
Dans la piscine, toutes les femmes ont les cheveux cachés.
Et soudain, beaucoup se ressemblent.
Il me faut énormément de temps pour apprendre à les différencier.
Là où d’autres voient immédiatement plusieurs personnes familières, je dois reconstruire d’autres indices.
Une voix.
Une silhouette.
Une façon de bouger.
Une manière de parler.
J’ai longtemps cherché une explication ailleurs
Pendant longtemps, je n’avais pas vraiment compris ce qui m’arrivait.
J’ai cherché des explications dans mon histoire personnelle et mon enfance. Au cours de différentes thérapies, notamment l’EMDR et l’hypnose, j’ai essayé de comprendre d’où pouvait venir cette difficulté.
Sans trouver de réponse.
Lorsque j’ai découvert les témoignages sur la prosopagnosie, j’ai surtout rencontré beaucoup de récits sur les difficultés sociales.
Ne pas reconnaître un collègue.
Un voisin.
Une connaissance dans la rue.
Je m’y retrouvais.
Mais il me manquait quelque chose.
Je lisais beaucoup moins de témoignages parlant de ce que je vivais dans mes relations affectives.
De cette sensation étrange de connaître profondément quelqu’un et de pouvoir malgré tout perdre temporairement la familiarité de son visage.
Je sais que c’est lui
Aujourd’hui, je comprends mieux mes propres repères.
Et surtout, j’ai cessé de confondre deux choses.
Reconnaître un visage et reconnaître une personne.
Mon mari ne se résume évidemment pas à sa barbe, ses lunettes ou la longueur de ses cheveux.
Je le connais autrement.
Par sa voix.
Sa présence.
Sa façon de parler.
Tout ce que nous avons vécu ensemble.
Mais son apparence habituelle reste pour moi un repère extrêmement puissant.
Ce « visage de référence » fait partie de ce qui me permet de ressentir immédiatement, sans avoir besoin de réfléchir :
C’est lui.
Et lorsque ce visage change trop, mon cerveau peut avoir besoin de temps pour reconstruire cette évidence.
Mes sentiments, eux, n’ont pas besoin de ce délai.