Je croyais que ma prosopagnosie avait commencé à l’adolescence

Pendant longtemps, j’ai pensé que mes difficultés à reconnaître les visages avaient commencé vers 14 ou 15 ans.

C’est à cet âge que les problèmes sont devenus évidents.

Je pouvais faire la bise à la mauvaise personne.

Ignorer quelqu’un que je connaissais.

Croiser un camarade de classe sans savoir qui il était.

Et forcément, les autres interprétaient mon comportement.

On m’a reproché de « faire la fière ».

De faire semblant de ne pas voir les gens.

D’être hautaine.

Alors que la réalité était beaucoup plus simple :

je ne savais pas qui j’avais devant moi.

Même mes proches peuvent devenir des inconnus

Cela peut m’arriver avec des personnes extrêmement proches.

Mes parents.

Mes enfants.

Mon mari.

Si je les croise dans un contexte où je ne m’attends pas à les voir, je peux les regarder sans les reconnaître.

Ce n’est pas une simple hésitation.

Pendant quelques instants, c’est comme si je voyais cette personne pour la première fois.

Je peux regarder son visage.

Elle peut me regarder.

Mais rien ne vient me dire :

« C’est ton mari. »

« C’est ton enfant. »

« C’est ta mère. »

Le contexte joue un rôle énorme dans ma façon de reconnaître les gens.

Et j’ai mis très longtemps à comprendre à quel point.

Pourquoi cette fille me regarde ?

Un jour, je suis entrée dans une boutique.

Face à moi, il y avait une fille qui me regardait.

Immédiatement, j’ai été mal à l’aise.

Encore quelqu’un qui devait me connaître.

Et encore une fois, moi, je ne la reconnaissais pas.

Alors j’ai fait ce que je fais souvent dans ce genre de situation.

J’ai évité son regard.

Je me demandais :

Mais qui est-elle ?

Pourquoi me regarde-t-elle comme ça ?

Est-ce que je suis censée lui dire bonjour ?

Puis j’ai compris.

Il n’y avait aucune fille devant moi.

C’était un miroir.

Et cette personne que je n’osais pas regarder parce que j’avais peur de ne pas la reconnaître…

c’était moi.

L’entraîneur existe dans le gymnase

Mon fils fait du sport.

Deux fois par semaine, toutes les semaines de l’année, je vois son entraîneur.

Dans le gymnase, aucun problème.

Je sais qui il est.

Je vais lui dire bonjour.

Je lui parle.

Mais si je croise ce même homme à la boulangerie ?

Il peut me dire bonjour et je ne saurai absolument pas qui il est.

Même visage.

Même personne.

Mais plus de gymnase.

Et sans le contexte, je peux perdre son identité.

Cela m’est arrivé avec un autre entraîneur de l’un de mes enfants.

Il a fini par me faire une remarque :

« Vous pourriez me dire bonjour et me parler quand on se croise à l’extérieur, pourtant vous m’avez bien regardé ! »

Et c’est justement toute la difficulté.

Oui, je l’avais regardé.

Mais regarder un visage ne signifie pas nécessairement le reconnaître.

Je vois dans leurs yeux que je devrais savoir

Avec le temps, j’ai appris à repérer un autre indice.

La réaction de la personne.

Je croise quelqu’un.

Je ne sais pas qui c’est.

Mais je vois soudain dans son attitude une petite surprise.

Pourquoi ne lui ai-je pas dit bonjour ?

Pourquoi est-ce que je la regarde comme une inconnue ?

Et là, je comprends :

Mince. Je connais cette personne.

Le problème, c’est que cette information ne suffit pas à retrouver son identité.

Je sais désormais que je devrais la reconnaître.

Mais impossible de la « remettre ».

Alors commence l’enquête.

Tatouage, barbe, lunettes : tout est bon à prendre

Je passe énormément de temps à observer les gens.

Pas forcément leur visage dans son ensemble.

Je cherche surtout ce qui pourra me servir la prochaine fois.

Un tatouage.

Une barbe.

Des lunettes.

Une morphologie.

Une coiffure.

Un style vestimentaire.

Une caractéristique suffisamment stable et distinctive pour devenir un point de repère.

Certaines personnes sont relativement faciles.

Et puis il y a ceux que j’appellerais les « Monsieur et Madame Tout-le-Monde ».

Ceux pour lesquels je ne trouve aucun indice suffisamment distinctif.

Avec eux, c’est catastrophique.

Maintenant, je dis bonjour à des inconnus

Pendant longtemps, j’ai eu peur de saluer quelqu’un par erreur.

Aujourd’hui, j’ai adopté la stratégie inverse.

Dans le doute, je dis bonjour.

Parfois, la personne ne me connaît absolument pas.

Elle me regarde avec un air surpris.

Tant pis.

Je préfère désormais dire bonjour à un inconnu plutôt que de passer une nouvelle fois pour quelqu’un qui méprise une connaissance.

Parce que les gens peuvent prendre très mal le fait de ne pas être reconnus.

Et cela m’a déjà porté préjudice.

Alors j’ai commencé à éviter les gens

Les fêtes de village me stressent.

Les réunions scolaires de mes enfants me stressent.

Les foules me stressent.

Pas parce que je n’aime pas les gens.

Parce qu’une foule est remplie de personnes que je pourrais être censée connaître.

Alors, quand je marche, il m’arrive de garder la tête baissée.

Si je ne croise pas les regards, je réduis le risque.

Pas de regard.

Pas de personne qui me sourit.

Pas de connaissance que je devrais reconnaître.

Pas de malentendu.

Évidemment, socialement, cette stratégie n’est pas vraiment idéale.

Elle peut même produire exactement l’image que j’essaie d’éviter : celle d’une personne distante qui refuse de regarder les autres.

« Mais lui, c’est lequel ? »

Et puis il y a les films.

Quand plusieurs acteurs ont des apparences proches, je passe une partie de l’histoire à demander à mes proches :

« Attends… mais lui, c’est lequel ? »

« C’est celui de tout à l’heure ? »

« Mais c’était pas l’autre ? »

Pendant que les autres suivent tranquillement l’intrigue, moi, je dois d’abord résoudre le casting.

Heureusement, mes proches connaissent maintenant très bien mes difficultés.

Mon fils a mis un mot dessus

J’ai aujourd’hui 43 ans.

C’est mon fils, qui fait des études dans le domaine médical, qui m’a parlé de la prosopagnosie.

En découvrant ce terme, beaucoup de choses ont commencé à prendre sens.

Je n’ai pas reçu de diagnostic formel et je reste donc prudente sur ce point.

Mais cette difficulté n’a rien à voir, pour moi, avec le simple fait d’être distraite.

Je peux regarder quelqu’un attentivement.

Le problème n’est pas que je n’ai pas regardé son visage.

Le problème, c’est que son visage ne me permet pas de savoir qui il est.

Et puis je me suis souvenue de ma mère

Après avoir raconté mon histoire, quelque chose m’a pourtant travaillée.

Pourquoi étais-je si certaine que tout avait commencé à l’adolescence ?

En réfléchissant à mon enfance, un souvenir très ancien m’est revenu.

J’étais en maternelle.

Un jour, ma mère est venue me chercher à l’école.

Elle avait changé de coiffure.

Et je ne l’ai pas reconnue.

Ce sont les autres enfants qui m’ont prévenue :

« Il y a ta maman ! »

Je me souviens encore de mon incompréhension.

Comment avaient-ils fait ?

Comment ces enfants avaient-ils reconnu ma propre mère alors que moi, sa fille, je n’y arrivais pas ?

J’étais déboussolée.

Et surtout, j’avais ressenti de la peine et de la culpabilité.

C’était ma maman.

J’aurais dû la reconnaître.

Peut-être que rien n’a commencé à l’adolescence

Alors aujourd’hui, je vois mon histoire différemment.

Peut-être que mes difficultés n’ont pas commencé à 14 ou 15 ans.

Peut-être qu’avant cet âge, mon monde était simplement beaucoup plus petit.

La maison.

L’école.

Une salle de classe.

Ma famille.

Toujours les mêmes personnes dans les mêmes endroits.

Puis l’adolescence est arrivée.

Je suis sortie davantage seule.

Mon univers social s’est agrandi.

Les contextes se sont multipliés.

Et mes stratégies ont commencé à ne plus suffire.

Le problème n’était peut-être pas nouveau.

Il était simplement devenu impossible à cacher.

Aujourd’hui, je préviens les gens

Depuis peu, j’ai changé de stratégie.

Je parle de mes difficultés.

Lorsque je rencontre quelqu’un que je risque de revoir, je peux lui expliquer :

« Si la prochaine fois que l’on se croise je ne vous dis pas bonjour, ce n’est pas volontaire. J’ai des difficultés importantes à reconnaître les visages. Alors n’hésitez pas à venir me parler. »

Et quelque chose change immédiatement.

La personne sait.

Elle ne prendra peut-être pas mon absence de réaction pour du mépris.

Elle ne pensera pas forcément que je « fais la fière ».

Et moi, je n’ai plus besoin de consacrer autant d’énergie à faire semblant.

Souvent, j’ajoute un peu d’humour.

Parce que certaines situations sont objectivement assez drôles.

Ne pas reconnaître l’entraîneur à la boulangerie.

Dire bonjour à un parfait inconnu.

Ou entrer dans une boutique et se demander pendant quelques secondes qui est cette femme étrangement familière qui vous fixe.

On peut en rire.

Mais derrière ces anecdotes, l’impact social, lui, est bien réel.

Pendant des années, les autres ont parfois cru que je choisissais de ne pas les reconnaître.

Aujourd’hui, je commence enfin à pouvoir leur expliquer quelque chose de beaucoup plus simple :

je ne vous ignore pas. Je ne vous ai simplement pas reconnu.

Elle connaissait mon prénom. Moi, je ne savais même pas si on se faisait la bise

La semaine dernière, je suis allée manger dans un fast-food situé dans un quartier où je ne vais pratiquement jamais. Une femme à peu près de mon âge me regarde. Elle me dévisage. Puis elle sourit....

Pendant des semaines, j’ai cru que mes deux collègues étaient la même personne

J’ai découvert le mot « prosopagnosie » en regardant l’émission Ça commence aujourd’hui. C’est assez ironique parce que je me souviens très bien des témoignages… mais absolument pas des visages des...

Les autres mémorisent vraiment les visages ?

C’est une petite phrase de ma grand-mère qui m’a mis la puce à l’oreille. Un jour, elle m’a dit : « Si je me fais agresser dans la rue, je serai bien embêtée : je serais incapable de faire un...

Quand le visage de mon mari change, je ne me sens plus en sécurité

Chez moi, la difficulté à reconnaître les visages touche quelque chose de très intime. Elle touche mes relations affectives. Je l’ai compris très jeune. Adolescente, j’avais un petit copain qui...

Je savais que je la connaissais. Mais il fallait maintenant écrire son prénom

Récemment, j’étais en dédicace dans une librairie. Les personnes venaient me voir, nous échangions quelques mots, puis je signais leur livre. Tout se passait bien. Jusqu’à ce qu’une femme arrive...

J’ai peur de ne pas reconnaître ma propre mère

Il y a des personnes que je ne vois pas souvent. Et avec le temps qui passe entre deux rencontres, une peur peut apparaître : Et si je ne la reconnaissais pas ? Cette peur existe même avec ma propre...

Elle était heureuse de me revoir. Je n’ai jamais su qui elle était

J’étais étudiante. Ce soir-là, dans un couloir de l’université, je regardais la feuille sur laquelle étaient affichés les résultats d’un examen. Je cherchais mon nom. Je l’ai trouvé. J’étais reçue....

Il y a des personnes que je vois depuis vingt ans et que je ne reconnais toujours pas

De mon côté, ma difficulté à reconnaître les visages me semble presque sélective. Ce n’est pas que tous les visages me soient étrangers. Certains, je les reconnais parfaitement. D’autres, jamais. Et...

J’attends que les autres me reconnaissent avant de leur dire bonjour

À l’université, nous étions une cinquantaine dans ma classe. Un groupe stable. Les mêmes étudiantes, semaine après semaine, mois après mois. Au bout d’un an et demi, je devrais normalement avoir su...

J’ai suivi certains clients pendant dix ans sans réussir à les reconnaître

Pendant longtemps, j’ai travaillé comme commerciale. Mon métier consistait donc à rencontrer des clients, créer une relation avec eux, les suivre pendant des années et, détail apparemment utile dans...