Je tenais la billetterie d’un loto à l’école. Un truc simple, joyeux, avec du bruit, des gens qui passent, des tickets, des sourires. Je suis dans mon rôle, concentrée, je salue, je fais comme il faut.
Et là, ma fille de 17 ans arrive avec son petit copain de l’époque.
Sauf qu’elle n’avait pas du tout sa “tête habituelle”. Elle était très bien habillée, avec un manteau long que je lui avais offert mais qu’elle portait rarement. Coiffée différemment. Bien maquillée. Une allure plus adulte, plus “soirée” que “quotidien”. Et d’un coup, mon cerveau n’a pas suivi.
Je n’ai reconnu ni son copain… ni elle.
Je l’ai regardée comme on regarde une inconnue. Pire: je l’ai prise pour une jeune femme plus âgée. Alors, très poliment, très naturellement, je lui ai dit :
« Bonjour madame ! »
Et là, elle a éclaté de rire. Et moi, j’ai eu un vrai choc quand elle m’a répondu :
« Enfin maman… c’est moi ! »
Ce genre de moment te tombe dessus comme une claque. Parce que ce n’est pas seulement “je me suis trompée”. C’est comment est-ce possible de ne pas reconnaître son propre enfant ? Même quand on connaît le trouble, même quand on a des stratégies, ça te laisse avec un mélange d’embarras, de tristesse, et de vertige. Et évidemment, pour les autres, c’est drôle. Pour moi, c’est surtout très révélateur.
Dans un autre registre, ça m’a aussi mis en difficulté dans ma vie associative.
J’étais très active comme déléguée dans une association et j’assistais à de nombreuses réunions. Il y avait souvent des chargées de mission de différentes structures, souvent du même âge, avec des profils assez proches. Pour moi, elles se ressemblaient toutes. Mais je les rencontrais en général séparément, et toujours dans leur cadre de travail: une réunion ici, un bureau là, un contexte précis qui m’aidait à raccrocher.
Puis après les vacances d’été, lors d’un colloque, elles étaient toutes présentes en même temps, dans la même salle.
Et là, j’ai coulé.
Impossible de mettre un nom sur chacune. Impossible même de les rattacher rapidement à leur structure. Comme si on avait rassemblé tous mes repères au même endroit et que, d’un coup, tout se mélangeait. J’ai dû employer des astuces: écouter attentivement leurs discours pour capter un indice, poser des questions indirectes, attendre qu’un autre prononce un nom, repérer une fonction, une mission, un mot-clé… Bref, faire une enquête en temps réel pour reconstituer qui était qui.
C’est ça, au fond, la prosopagnosie dans la vraie vie: pas seulement “oublier un visage”. C’est devoir fabriquer de la reconnaissance autrement, à la volée, en espérant que personne ne prenne ton hésitation pour du mépris ou de l’indifférence.