Je crois avoir une prosopagnosie légère. Rien de spectaculaire, pas de “je ne reconnais personne jamais”. Plutôt un truc sournois, qui s’invite dans les interactions sociales comme un grain de sable dans une chaussure: pas mortel, mais impossible à ignorer.
Après une dizaine de rencontres, en général, ça va. Mon cerveau finit par accrocher. Les gens deviennent reconnaissables, un peu comme si le fichier mettait longtemps à se télécharger mais finissait par s’ouvrir. Le problème, c’est avant. Après seulement deux ou trois rencontres, même si on a déjà parlé, même si la discussion était sympa, même si la personne est parfaitement normale (donc pas un ninja), je ne la reconnais quasiment jamais.
Le moment le plus étrange, c’est quand je vois bien que l’autre me reconnaît. Il ou elle arrive avec un sourire, une familiarité, parfois même une continuité évidente, et moi je suis là, en train de lancer un scan mental désespéré: “On s’est vus où? C’était quand? C’est qui déjà?” Alors je compense. Je parle quand même, parce que socialement c’est ce qu’on fait, et aussi parce que je n’ai pas envie de blesser. Souvent ce sont des conversations de surface, un peu automatiques, le temps que je récupère des indices.
Et même là, ce n’est pas juste “je ne sais pas”. Parfois je hésite entre deux ou trois personnes. Je me dis que c’est peut-être untel… ou peut-être l’autre… ou alors quelqu’un d’un autre contexte. Je peux faire semblant d’être sûr de moi, mais intérieurement je suis en train de jongler avec des hypothèses, comme un mauvais détective privé.
Je ne sais pas si c’est exactement ça, la prosopagnosie légère, ou un mélange avec de l’attention, de la fatigue, du stress. Ce que je sais, c’est que ça ressemble à un décalage constant: je suis dans l’échange, mais je n’ai pas la même “base” que les autres. Eux reconnaissent, moi je reconstruis. Et quand tu reconstruis en permanence, tu finis par te demander si tu n’es pas juste en train de jouer au social en mode manuel.