Je reconnais sans difficulté mes proches. Avec eux, aucun problème: leur visage est “stable”, évident, ancré. Mais dès qu’on sort de ce cercle, tout devient plus flou. Les personnes que je connais peu, ou pas du tout, je peux les identifier sur le moment… puis, quelques minutes après les avoir quittées, leur visage se dissout. Comme si mon cerveau n’avait pas gardé l’image.
Ça m’arrive souvent de discuter avec quelqu’un, de partir, et de me rendre compte ensuite que je serais incapable de la reconnaître si je la recroise dans la foulée. Et dans un groupe, c’est encore pire: je peux chercher quelqu’un que je viens de voir, tout en ayant la sensation absurde de ne pas savoir “à quoi il ou elle ressemble”. Le visage ne suffit pas. Il manque quelque chose pour accrocher.
Du coup, j’ai développé une stratégie un peu artisanale: avant de quitter la personne, je fais un effort conscient de mémorisation. Je repère un détail: un vêtement, une couleur, un accessoire, une paire de lunettes, une coupe de cheveux, un sac. Je me fabrique une “étiquette” qui n’est pas le visage. Comme si je savais d’avance que ma mémoire faciale allait lâcher, et que je devais laisser un caillou sur le chemin pour retrouver la personne ensuite.
Ce n’est pas systématique, mais c’est assez fréquent pour que je m’en rende compte et que ça me gêne. Et forcément, ça fait naître la question: est-ce que c’est une forme légère de prosopagnosie, ou simplement un problème d’attention, de fatigue, de charge mentale, de stress? Je n’ai pas la réponse. Je sais juste que ce n’est pas un simple “je suis tête en l’air”. Sur le moment, je suis là, je parle, j’écoute. C’est après que ça décroche, quand il faudrait reconnaître, retrouver, identifier. Et cette petite faille invisible peut vite devenir un grand moment de solitude sociale.