Enfant, on disait que j’avais “l’œil”.

Dans la voiture, depuis l’arrière, je jouais à deviner la vie des passants : la dame au parapluie à pois, le monsieur aux chaussures qui couinent, la voisine au chignon-catapulte. Les adultes s’étonnaient : “Quelle mémoire ! Quelle observation !” J’en étais fier·e. J’ai longtemps cru que j’étais juste distrait·e — ou que j’avais un petit problème de mémoire — parce qu’à l’école, je me trompais quand même de personne.

Avec le recul, je comprends : je n’observais pas “les visages”, j’archivais des indices hors du commun. Un chapeau, une démarche, une bague, un parfum de lessive… J’ai grandi en collant des étiquettes poétiques aux gens : Monsieur Écharpe à franges, Madame Sac à fleurs, Le papa au vélo bleu. Socialement, je m’en sortais : je retenais les histoires, les voix, les anecdotes — qui a un chien, qui part en Bretagne, qui déteste la cantine du jeudi. Mais si la personne changeait un détail (nouvelle coupe, lunettes enlevées) ou si elle arrivait en silence, je ne la reconnaissais plus.

Alors je compensais : je me plaçais là où j’entendais mieux, je laissais les autres parler d’abord, j’attendais la voix pour que la bonne “fiche” arrive. Et souvent, ça marchait : l’identité se recollait d’un coup, comme un puzzle qui trouve sa pièce.

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Prof au lycée : impossible de nommer les élèves

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