Après l’accident, les visages ont disparu


Chez moi, ce n’est pas “comme ça depuis toujours”. Ça a commencé après un accident de la route. Avant, je reconnaissais les gens normalement. Après, c’est comme si une fonction s’était éteinte, sans bruit, sans alarme. Les visages sont devenus… instables. Parfois familiers, parfois interchangeables, souvent impossibles à accrocher.

Depuis, quand je rencontre de nouvelles personnes, il faut du temps. Pas “un peu de temps”. Plusieurs contacts, plusieurs échanges, parfois plusieurs contextes, pour que mon cerveau arrive enfin à créer une reconnaissance. Sur le moment, je peux être parfaitement dans la discussion, attentive, impliquée… puis quelques heures ou quelques jours après, je recroise la personne, et je repars à zéro. Comme si la première rencontre n’avait pas laissé de trace utilisable.

Le plus dur, c’est quand ça se passe dans un cadre où c’est censé être évident. Le travail, par exemple.

Un jour, un collègue vient me parler comme si on se connaissait déjà très bien. Lui, il était sûr de lui: on s’était déjà vus, on avait déjà échangé. Moi, je n’avais aucun souvenir. Ni de son visage, ni de la scène, ni même d’un détail qui pourrait me sauver.

Je pensais qu’il confondait.

Il a insisté, gentiment. Puis, pour me “prouver” sans me ridiculiser (spoiler: ça ne marche jamais), il m’a montré une photo: mon chien. Une photo prise chez moi, dans mon garage, pendant une fête. Avec lui dans le décor. À l’intérieur de ma maison. Dans un moment censé être mémorable.

Et là… malaise total

Pas parce que j’avais oublié une anecdote. Parce que ça révélait quelque chose de plus profond: ce n’est pas juste une distraction, pas juste un manque d’attention. C’est un décalage réel entre ce que les autres considèrent comme évident et ce que moi je peux encoder. Ce collègue avait une place dans mon histoire, il avait été littéralement dans mon quotidien, et pourtant mon cerveau n’avait pas gardé l’accès au “qui”.

Depuis, je compose. J’explique quand je peux, je compense quand je dois, et je m’accroche aux détails que mon cerveau sait enregistrer: des voix, des contextes, des habitudes, des anecdotes. Parce que les visages, eux, ne sont plus des repères fiables. Et vivre avec ça, c’est apprendre à naviguer dans un monde où tout le monde semble avoir une carte… sauf toi.

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