Plus j’avance dans l’âge, plus je réalise un truc très simple: regarder un film seule est devenu un sport de combat.
Avant, je pouvais suivre “à peu près”. Maintenant, si je suis seule, je décroche vite. Pas parce que l’histoire est compliquée, pas parce que je suis fatiguée, mais parce que mon cerveau se met à buguer sur un truc que les autres font sans effort: savoir qui est qui.
Au bout de dix minutes, je me retrouve avec un scénario du genre: il y a “le mec brun”, “la femme au manteau”, “le type qui ressemble à l’autre type”, et “celle que je confonds avec la sœur, sauf que non, c’est la collègue”. Et dès que le film enchaîne des scènes rapides, change de lieu, change de lumière, coupe les cheveux d’un personnage, ou lui enlève sa veste… je perds le fil. Pas le fil de l’intrigue, le fil des identités. Et quand tu ne sais plus qui est qui, l’histoire devient un puzzle dont il manque la moitié des pièces.
Du coup, quand je regarde un film avec mon partenaire, je fais ce que je déteste faire: je demande. “Attends, c’est qui lui?” “C’est la même que tout à l’heure?” “C’est le frère ou le collègue?” Et je vois bien que c’est bizarre pour quelqu’un qui suit normalement. Moi, je suis en mode sous-titres… mais pour les visages.
Quand je suis seule, j’ai trouvé une autre stratégie, encore plus absurde: je vais sur internet. Je regarde le casting. Les noms. Les photos promo. J’essaie de me fabriquer une sorte de carte mentale avant ou pendant le film, comme si je révisais un contrôle. Parfois je mets sur pause pour vérifier. Pas par obsession, juste pour ne pas être complètement larguée.
Et ce n’est pas seulement au cinéma que ça se joue.
Dans la rue aussi, ça devient plus difficile. Je reconnais moins facilement. Je doute plus vite. Je peux croiser quelqu’un que je connais et ne pas le capter, ou au contraire croire reconnaître quelqu’un et me rendre compte que non. Il y a une fatigue, une vigilance constante, comme si mon cerveau devait recalculer en permanence à partir d’indices secondaires: la voix, la silhouette, la démarche, le style, le contexte. Mais le visage… le visage n’est pas fiable.
Ce qui est dur, ce n’est pas seulement de se tromper. C’est la sensation de perdre une compétence sociale que tout le monde considère comme acquise. Comme si le monde était rempli de gens “évidents” pour les autres, et de plus en plus flous pour moi. Alors je compense, je m’adapte, je fais avec. Mais parfois, franchement, j’aimerais juste pouvoir regarder un film tranquillement, sans avoir l’impression de mener une enquête parallèle sur l’identité de chaque personnage.