Ça fait 40 ans que je connais ma meilleure amie. Quarante ans. On a partagé assez de vies pour que son visage soit censé être une évidence, un réflexe, un truc gravé dans le cerveau comme un code PIN.
Et pourtant, l’autre jour, devant un resto, mon cerveau a décidé de faire… grève.
Je la vois dehors. La stature colle. Les vêtements aussi. Sauf qu’elle est en train de taper un message sur son téléphone. Donc pas de regard, pas de sourire, pas d’expression. Et là, d’un coup, je me retrouve avec une pensée ridicule mais bien réelle: “Ok… ça ressemble à elle… mais est-ce que c’est elle?”
Le problème, c’est les cheveux. Un détail qui devrait être secondaire. Sauf que ce soir-là, ils avaient l’air d’une autre couleur. Et quand un détail “change”, chez moi, tout le reste devient suspect. Je reste plantée là, à quelques mètres, à faire semblant d’être naturelle, alors que j’ai une mini-enquête en cours dans la tête.
J’ai donc enclenché le protocole de survie sociale.
D’abord, je vérifie discrètement à l’intérieur du resto qu’il n’y ait pas une autre personne “similaire” (oui, on en est là). Ensuite, je reviens dehors, et je tente une approche qui a tout du film d’espionnage mais sans le glamour: je passe derrière elle et je la salue de dos.
L’idée est simple: si c’est elle, elle va se retourner en entendant ma voix. Si ce n’est pas elle… eh bien j’aurai juste salué une inconnue par derrière, et je pourrai m’enterrer dans un pot de basilic.
Bingo. Elle se retourne, c’était bien elle.
La grande explication? La lumière du réverbère. Elle avait juste changé la couleur apparente de ses cheveux. Voilà. Un éclairage différent, et mon cerveau avait classé ma meilleure amie dans la catégorie “possibles sosies”.
Pfff.
Ce genre de scène est à la fois drôle et épuisant. Drôle, parce que raconté après coup, ça ressemble à une comédie. Épuisant, parce que sur le moment, tu dois gérer l’angoisse, le doute, la peur de vexer, et cette gymnastique sociale permanente pour ne pas te trahir.