J’ai entendu votre interview sur RTL grâce à un ami qui a pensé à moi, et votre témoignage m’a fait un bien fou. Vraiment. Parce que jusque-là, je ne mettais pas ça sur un trouble. Je pensais juste avoir une mémoire de poisson rouge.
Je finis par reconnaître les visages, mais seulement après une longue série de répétitions. Et surtout: si le contexte change, je doute. À moins que la personne ait un physique très particulier, ça ne “rentre” pas. Donc la famille, globalement, ça va, je gère.
Mais dans la vie sociale de tous les jours… c’est une autre histoire.
Je passe mon temps à utiliser des stratagèmes pour m’y retrouver: les habits, les lunettes, la coupe de cheveux, la voix… tout ce qui n’est pas le visage devient un repère. C’est efficace, mais ça demande une vigilance constante, comme si je devais être en mode enquête en permanence.
Au travail, par exemple, j’ai une règle: je ne salue jamais une nouvelle collègue par son prénom le matin. Trop risqué. Un lapsus, et c’est la gêne immédiate. C’est un cauchemar tous les ans avec l’arrivée des nouveaux alternants: tu veux être sympa, accueillante, “normalement sociale”… et ton cerveau, lui, te met des peaux de banane.
À la maison, c’est devenu une blague à moitié sérieuse: le jour où mon mari (qui n’a plus de cheveux) met une perruque et porte une barbe, je sais que je passerai à côté de lui sans le reconnaître. Et lui le sait aussi. On en rit, mais c’est très concret: changer quelques éléments, et tout l’ancrage saute.
Et bien sûr, il y a les gaffes.
Un jour, on prend l’apéro avec un couple de voisins. Moment normal, sympa, discussion tranquille. Le dimanche suivant, je recroise le monsieur… et je ne le reconnais pas. Alors que je reconnais la dame. Lui était chauve. Ça a suffi à brouiller complètement le repère, et je me suis retrouvée dans ce malaise où tu hésites entre dire bonjour trop chaleureusement à un inconnu, ou ignorer quelqu’un que tu connais.
Depuis, j’ai pris l’habitude de prévenir: je dis aux gens que je ne les reconnaîtrai pas forcément si je les croise dans la rue, et que ce n’est pas un manque de politesse. C’est juste… mon fonctionnement. Et rien que de pouvoir le dire, ça soulage. Parce que ça transforme un défaut honteux en quelque chose de compréhensible, gérable, humain.