C’est souvent la voix qui me permet d’associer un nom à une personne, surtout quand je la rencontre hors de son cadre habituel. Le visage seul ne suffit pas. La voix, elle, déclenche quelque chose. Alors je m’y accroche.
Et pour limiter les dégâts, j’ai développé une autre stratégie très simple (et franchement épuisante): je dis bonjour à tout le monde, tout le temps. Comme ça, au cas où je ne reconnaîtrais pas quelqu’un que je connais, je ne passe pas pour impolie. Ça ressemble à de la convivialité, mais c’est surtout de la prévention.
Depuis que mes enfants sont en âge de parler, ils sont devenus mes petites balises. Ils me soufflent parfois des identités sans même s’en rendre compte. Je m’appuie sur eux pour reconnaître les personnes qu’on croise, et ça m’évite des scènes gênantes.
Parce que ce trouble me complique le quotidien, particulièrement dans deux situations: à la sortie de l’école, et au travail, quand quelqu’un arrive sans rendez-vous. Dans ces moments-là, il faut aller vite, être sûre, gérer socialement. Et moi, je peux être en décalage.
Le regard des autres, lui, ne pardonne pas. Beaucoup me trouvent hautaine ou difficile à cerner, parce qu’il m’arrive de passer près d’eux sans savoir que je les connais, même si je les ai rencontrés quelques jours avant. Ça m’est arrivé avec une opticienne avec qui j’avais échangé la veille: je la recroise, hors contexte, et je passe à côté. Pour elle, ça peut ressembler à du mépris. Pour moi, c’est juste… un bug.
Et c’est fatiguant. Ça demande une énergie énorme: analyser, douter, vérifier, compenser, improviser, sourire. J’aime avoir des moments de solitude, parce que j’en ai besoin pour récupérer de cette vigilance permanente.
Mais ce qui est le plus difficile, c’est quand on me demande de décrire une personne. Là, je suis souvent démunie.
Je me souviens, par exemple, d’un appel à la gendarmerie parce qu’une personne titubait la nuit sur une route. On me demande de la décrire… et je réalise que je n’ai presque rien de fiable à donner. Pareil lors d’une rencontre imprévue où quelqu’un me dit “passe le bonjour à untel”: je suis incapable de savoir qui c’est si je n’ai pas la voix ou le contexte. Ou encore lors d’une panne automobile: une personne m’a aidée, a su me ramener chez moi, sans que j’aie besoin de lui indiquer la route… et je suis incapable ensuite de la décrire correctement.
Dans ces moments-là, je comprends à quel point ce trouble n’est pas juste une “petite difficulté à reconnaître les gens”. C’est un décalage qui touche l’identité, les liens, la confiance, et même parfois la sécurité. Et malgré tout, je continue à avancer, avec mes astuces, ma vigilance… et l’espoir que ce soit un jour mieux compris.