Pendant longtemps, j’ai vécu avec la conviction que cette difficulté venait de moi. Je l’interprétais comme un défaut d’attention, un manque de concentration, une sorte de “paresse du regard”. Je m’en faisais le reproche, comme on se reproche une maladresse: si je faisais davantage d’efforts, je reconnaîtrais mieux.
Je rangeais cela dans la même catégorie que d’autres fragilités perçues très tôt: un sens de l’observation peu assuré dès la petite enfance, et une absence presque proverbiale de sens de l’orientation. Avec les années, j’avais fini par me construire une explication simple, presque apaisante: c’était, pensai-je, le revers de la médaille.
Car, par ailleurs, j’ai longtemps disposé d’une grande capacité de concentration. Je pouvais me fermer aux sollicitations extérieures et rester entièrement absorbée par une tâche, au point que le monde autour semblait s’effacer. J’attribuais mon efficacité à cette faculté de filtrer. Dans mon esprit, tout se tenait: je filtre beaucoup, donc je laisse échapper certaines choses. Les visages, les détails, la géographie… tout cela me paraissait être le prix à payer.
Puis le temps a passé.
Je suis aujourd’hui une femme âgée, et cette puissance de concentration s’est émoussée. Je suis moins capable qu’autrefois de me couper du monde, plus perméable à la fatigue, moins solide dans l’effort soutenu.
Or, malgré cela… je n’arrive toujours pas à reconnaître les visages.
Cette persistance a créé en moi une forme de vide. Si ce n’était pas seulement l’attention, alors de quoi s’agissait-il? Si, en perdant ma capacité à filtrer, je conservais la même difficulté, c’est que le problème n’était pas une simple affaire de volonté. Ce n’était pas un défaut que l’on corrige en se forçant. C’était autre chose: quelque chose de plus profond, de plus stable. Une incapacité, et non une distraction.
Et puis, un jour, il y eut une sorte d’éclaircie.
Je lisais Oliver Sacks et, au fil des pages, j’ai eu l’impression d’être décrite avec une précision troublante. Tout ce que je prenais pour un défaut d’attention trouvait soudain un nom, un cadre, une réalité reconnue: la prosopagnosie.
Je crois que c’est à la fois ce qu’il y a de plus difficile et de plus libérateur: comprendre que l’on ne “choisit” pas cela. Que l’on n’est pas fautive. Qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter un poids moral à la difficulté elle-même. J’ai ressenti, à cet instant, un véritable vertige: non pas un simple “je comprends”, mais la prise de conscience que je n’avais pas été “incapable” pendant des décennies. J’avais vécu avec un trouble sans le savoir. Et mettre un mot dessus, même tard, ne répare pas les visages… mais répare un peu la manière dont on se juge.