Prof au lycée : impossible de nommer les élèves

Ancien professeur en lycée, la prosopagnosie a été ma plus grande difficulté pédagogique. Pas la préparation des cours. Pas la correction des copies. Pas la gestion du programme. Non. Le vrai mur, c’était la classe elle-même.

Parce que la discipline, ça se joue souvent en une phrase. Une phrase simple, efficace, qui remet tout le monde à sa place:

« Vanessa, arrête de déranger Sébastien ! »

Sauf que quand tu ne peux pas associer un prénom à un visage, cette phrase devient impossible. Tu te retrouves à dire “toi” et “là-bas”, à pointer du doigt, à hésiter. Et les élèves, eux, le sentent. Ils comprennent vite que le prof n’a pas la clé la plus basique de l’autorité: nommer.

Pendant longtemps, j’ai cru que c’était un défaut d’attention. Une fatigue. Un manque d’effort. J’ai essayé de compenser comme on me l’aurait conseillé: je me suis plongé dans le trombinoscope, j’ai répété, j’ai travaillé. Mais ça ne tenait pas. Les visages glissaient.

Le déclic est venu d’un article lu dans Pour la Science. Là, je me suis reconnu. Pas “un peu”. Complètement. Et ça m’a fait un bien fou, parce que ça a enfin déplacé la faute: ce n’était pas de la négligence. Ce n’était pas “moi qui faisais mal”. C’était un fonctionnement.

Je me souviens d’une scène précise, qui résume tout.

Une élève de seconde vient à la réunion de mi-année avec sa mère. Je sais qu’elle est en seconde. Je sais que je l’ai en cours. Je sais même que je devrais pouvoir parler de ses résultats. Mais son visage… ne me donne rien. Aucun prénom. Aucun accès.

Alors je fais ce que j’ai appris à faire: je reste dans des commentaires vagues. “Dans l’ensemble, c’est plutôt…”, “il y a du potentiel…”, “il faut continuer à…”. Je tourne autour, parce que tant que je n’ai pas son prénom, je ne peux pas ouvrir le bon dossier mental. Et puis sa mère finit par dire le prénom. Ouf. D’un coup, je peux passer au concret. Notes, attitude, progression, tout revient. Comme si le prénom était la clé, et que le visage n’était qu’une porte sans poignée.

À la maison, c’est un contraste total. Ma compagne est très physionomiste. Elle, elle reconnaît. Elle retient. Elle “voit” les gens. Ça lui est arrivé de se sentir vexée de ne pas être reconnue par certains… jusqu’à ce que je lui explique ce phénomène qu’elle n’avait jamais envisagé. Et là, j’ai senti à quel point ce trouble est invisible: tant que tu ne le connais pas, tu interprètes. Tu crois que c’est personnel. Tu crois que c’est du mépris.

Et puis, dans notre couple, il y a une forme d’équilibre ironique: elle est très handicapée en localisation, alors que pour moi, me repérer est une évidence. Là où elle se perd, je trace. Et j’ai dû apprendre à tenir compte de son handicap, comme elle a appris à tenir compte du mien. On a chacun notre point aveugle. Juste pas au même endroit.

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