J’ai 79 ans.
Et depuis aussi loin que remontent mes souvenirs, je me bagarre avec la même chose: retenir les visages, retenir les noms. J’ai essayé. J’ai travaillé. Je me suis forcée. Et malgré tous mes efforts, ça ne venait pas. Alors j’ai culpabilisé. Longtemps. Parce que quand on n’a pas de mot pour expliquer, on finit toujours par conclure que le problème, c’est soi.
Je n’en ai jamais parlé à personne. D’abord quand j’étais enfant, parce que je ne voulais pas me faire gronder. Ensuite, parce que j’avais honte. Une honte sourde, très tenace, celle qui te fait sourire quand tu doutes, et te taire quand tu paniques. Celle qui t’oblige à te débrouiller seule.
Et évidemment, ça a lourdement impacté ma vie sociale et professionnelle. Les réunions, les rencontres, les collègues, les voisins, les relations qui se construisent normalement avec une continuité… pour moi c’était un terrain miné. Je vivais avec cette peur de vexer, cette peur d’être prise pour quelqu’un de froid, d’arrogant, ou de désinvolte. Alors que j’essayais juste de survivre à un monde où reconnaître les gens semble être un réflexe universel.
Puis internet est arrivé. Tard, forcément, pour une personne de mon âge. Mais quand c’est arrivé, ça a été comme ouvrir une porte que je n’avais jamais vue. D’un coup, j’ai trouvé des témoignages, des explications, un nom. Et surtout une idée qui m’a bouleversée: mes efforts n’étaient pas “insuffisants”. Ils étaient parfois contre-productifs. Ce n’était pas une question de volonté. Il y avait un mécanisme, un fonctionnement.
À la retraite, avec de nouvelles relations, j’ai fini par oser le dire autour de moi. Pas entièrement, pas tout d’un coup. Je n’ose toujours pas exposer l’ampleur du trouble, parce que c’est tellement énorme que parfois, même moi, j’ai du mal à me croire. Mais le simple fait de le nommer a changé ma vie: moins de stress, moins de tension, moins de théâtre social.
Pourtant, je n’ai toujours pas osé en parler à mes amies d’avant internet. Celles qui me connaissent depuis longtemps. Comme si je portais encore l’ancienne version de moi avec elles, celle qui devait “tenir”, coûte que coûte, sans explication.
J’ai aussi découvert une chose frustrante: pour être entendue, je dois souvent citer des situations extrêmes que j’ai subies. Parce que sinon, on me répond que “avec un effort ça se corrige”. Comme si c’était une mauvaise habitude. Comme si c’était juste de l’inattention. Alors que non. Et ce décalage-là fatigue presque autant que le trouble lui-même.
Avec le temps, j’ai fini par regarder mon histoire familiale autrement. Je crois que ma mère avait le même handicap. Et je me dis que ça a peut-être joué un rôle dans certaines choses. Dans son comportement, dans sa dureté parfois. Peut-être que ce que j’ai vécu comme de la méchanceté était aussi, au moins en partie, une manière de lutter contre un sentiment d’impuissance permanent. Peut-être que ça a compté dans le fait qu’étant femme, elle ait lâché deux très bons emplois, dont un à la manufacture d’armes, qui l’aurait nourrie sa vie durant. Et qu’elle ait ensuite galéré à l’extrême, mois après mois, pour nourrir ses filles.
Je ne dis pas que ça explique tout. Je ne dis pas que ça excuse tout. Mais je me dis que ça a peut-être pesé. Qu’elle aussi vivait dans un monde qui lui demandait une évidence qu’elle n’avait pas, et qu’elle a fait comme elle a pu. Et moi, aujourd’hui, à 79 ans, je me dis que mettre des mots sur ça, même tard, ce n’est pas “trop tard”. C’est juste… enfin respirer.