La photo de classe était ma mémoire des visages

Quand j’étais enfant, j’avais l’impression qu’il y avait dix mille élèves dans ma classe. Pas au sens “c’était bruyant”, mais au sens où les visages ne se fixaient pas. Tout se mélangeait. Tout se ressemblait. Et je me sentais un peu perdue dans cette foule, même quand on n’était que vingt-cinq.

Je me souviens d’un moment précis, un petit bonheur très simple: la photo de classe. Je l’adorais. Pour les autres, c’était un souvenir. Pour moi, c’était un outil. Un vrai. Quelque chose de stable, de figé, de lisible. Quand je pense à un visage, j’arrive à me figurer une photo parce qu’elle “chosifie” le visage. C’est immobile, cadré, accessible. Ça ne bouge pas, ça ne change pas, ça ne m’échappe pas. C’est presque rassurant.

Et puis j’ai grandi, et j’ai rencontré plein de situations où j’ai compris que je n’étais pas “dans la norme”.

Il y a ce moment où je croise la nounou de mon fils en dehors de chez elle. Je la regarde, je sens que je devrais savoir… mais rien. Et c’est sa voix qui me sauve. Sa voix, et d’un coup, tout revient. C’est elle. Mais il faut ce déclencheur, sinon je reste dans le flou.

Il y a aussi ma fille de 10 ans. Sans qu’on ait eu une grande discussion solennelle, elle a compris. Elle me prévient quand on croise quelqu’un que je suis “censée” connaître. Une maman de l’école, par exemple. Elle vient vers moi en toute confiance, avec ce sourire qui dit “on se connaît”, parce que pour elle c’est évident que je vais la reconnaître. Et moi, je n’ai aucun souvenir d’avoir échangé avec elle. Rien. Je vois juste une personne… qui attend que je sois la version de moi qui reconnaît les gens. Et ma fille devient ma petite balise. C’est à la fois touchant et triste: elle m’aide, naturellement, comme si c’était normal. Et moi je mesure le décalage.

Mon chéri, lui, reste souvent surpris. Encore et toujours. Parce que pour lui, si j’ai passé une soirée entière à “voir” quelqu’un, je devrais le reconnaître. Sauf que chez moi, voir n’est pas suffisant. Si je n’ai pas eu une interaction émotionnellement marquante, si rien n’a “accroché” fort, la personne peut disparaître de ma mémoire. Ce n’est pas un manque de respect. Ce n’est pas de l’indifférence. C’est juste comme ça que mon cerveau enregistre: le visage seul ne crée pas la trace.

Et puis il y a un souvenir du lycée, plus intime, plus douloureux.

Un jour, j’ai osé dire à une copine que quand je voyais mon reflet dans une vitre en allant en cours, ma première pensée était souvent une surprise, du genre: “Ah oui, tiens, je ressemble à ça.” Comme si mon cerveau ne s’attendait à rien de particulier, accueillait l’info, et la redécouvrait. Comme si je pouvais changer trop vite pour avoir eu le temps de me familiariser. Je l’ai dit simplement, presque comme une curiosité.

Je me suis sentie jugée… très fort. Et d’un coup, le sujet est devenu tabou. J’ai appris à me taire. À ne pas parler de ces bizarreries-là. À faire comme si tout allait bien.

Alors je suis partie sur une explication facile: je ne m’intéresse pas aux gens. C’était plus simple. Plus acceptable. Ça donnait l’impression que c’était un choix.

Mais aujourd’hui je me pose la vraie question, celle qui fait un peu mal: est-ce que je les oublie parce que je ne m’intéresse pas à eux… ou est-ce que, parce que je sais que je vais oublier, je me protège en ne m’attachant pas trop vite? Est-ce que je me suis construite une distance, pas par froideur, mais par économie? Pour ne pas souffrir, pour ne pas me ridiculiser, pour ne pas revivre cette sensation d’être “anormale”.

Et rien que de pouvoir formuler cette question, franchement, c’est déjà un pas.

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