Ce qui est “drôle” pour les autres est souvent beaucoup moins drôle pour moi.
Par exemple, je peux être incapable de reconnaître un ami d’enfance que je n’ai pas vu depuis trois ou quatre ans. Pas “j’hésite un peu”. Vraiment incapable. Et ensuite, évidemment, tu dois gérer le malaise: la personne, elle, te reconnaît. Elle s’attend à un sourire, un souvenir partagé, une continuité. Et toi, tu te retrouves à improviser, à chercher un indice en vitesse, à faire semblant d’être sûr de toi.
À l’école, c’était pareil, mais version “mini-humiliation quotidienne”. Je reconnaissais mes profs à leur façon de faire cours, à leur voix, à l’intitulé de la matière, à leur manière d’expliquer. En classe, aucun problème. Mais croisés dans les couloirs? Là, ça devient la loterie. Si deux profs se ressemblent un peu, je ne sais plus qui est qui. Et tu te retrouves à choisir entre dire bonjour au mauvais, ne dire bonjour à personne, ou sourire à tout le monde comme un NPC.
Une des phrases que je dis le plus à ma mère, c’est : “Suis-je censé connaître cette personne ?”
Ça résume tout. Cette sensation de familiarité floue, ce doute permanent, et le besoin de quelqu’un qui confirme le contexte, qui te donne le mode d’emploi social que les autres ont automatiquement.
Et ce n’est pas que l’école. Les voisins aussi, c’est un piège. Dans le quartier, je les reconnais à peu près. Mais si je les croise ailleurs, dans un autre lieu, ils peuvent redevenir des inconnus. Et ça marche pareil pour un groupe d’étude: à l’université, ça va, hors de l’université… je perds une partie du groupe. Pas tout le monde, mais une grande partie. Comme si le décor était une béquille, et qu’en le retirant, l’identité se débranche.
Au final, ce qui fatigue, c’est moins “ne pas reconnaître” que le reste: la vigilance, l’improvisation, les micro-stratégies, et le fait de passer pour quelqu’un qui s’en fiche… alors que tu essaies juste de ne pas te planter.