Dire bonjour, c’est devenu un pari

J’ai travaillé plus de dix ans avec un collègue. Dix ans, ce n’est pas “une connaissance vague”, c’est une présence régulière, un visage qui devrait être gravé dans le marbre.

Et pourtant.

Trois ou quatre ans après avoir changé d’entreprise, je croise un homme, je m’avance, je le salue… persuadé que c’est lui. Même assurance, même automatisme, même réflexe social: “bonjour!” Sauf que ce n’était pas mon ancien collègue. Pas du tout. Juste un inconnu. Un inconnu qui avait un détail en commun: des cheveux blancs, comme mon ancien collègue.

Le genre de scène où tu sens le sol se dérober en une seconde. Parce qu’il n’y a pas de rattrapage élégant. Tu vois le regard de l’autre, tu réalises, et ton cerveau cherche une sortie de secours qui n’existe pas.

Depuis, saluer les gens est devenu un moment de tension. Pas une formalité sympathique. Un test permanent. Je suis très mal à l’aise parce que je ne suis jamais certain de m’adresser à la bonne personne. Est-ce qu’on se connaît vraiment? Est-ce qu’on s’est déjà croisés? Est-ce que je vais créer un malaise inutile? Dans le doute, je surcompense: je souris, je reste vague, j’attends que l’autre donne un indice. Et parfois, je n’ose même pas aller vers la personne.

Il y a aussi un autre effet, plus sournois, qui me suit partout: j’ai l’impression que tout le monde ressemble à quelqu’un de connu. Comme si le monde était rempli de “presque” visages. Des copies approximatives. Des gens qui déclenchent une fausse alerte de familiarité, alors que ce n’est pas eux. Et à force, ça fatigue. Ça te met en vigilance constante. Et ça te fait douter de toi pour des choses que les autres trouvent évidentes.

Le résultat, c’est un paradoxe social: je peux avoir l’air distant ou froid, alors qu’en réalité je suis juste en train d’éviter la situation où je dis bonjour à la mauvaise personne. Encore.

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