Je ne reconnais pas forcément une cliente que j’ai conseillée dix minutes plus tôt. Ça peut paraître absurde, presque impoli vu de l’extérieur, mais dans ma tête ce n’est pas un “oubli”, c’est un vrai trou noir. Je l’ai vue, je lui ai parlé, j’ai été présent, efficace même… puis elle revient, ou je la recroise dans l’allée d’à côté, et mon cerveau ne “raccroche” pas son visage à la scène précédente. Comme si chaque rencontre redémarrait à zéro, sans étiquette.
Et le plus étrange, c’est quand je sais. Je sais que je connais la personne en face de moi. Je sens qu’il y a un lien, une histoire, un contexte. Mon cerveau allume un voyant “déjà-vu” très clair… mais derrière, rien ne suit. Impossible de sortir un nom. Impossible de dire d’où on se connaît. Je cherche frénétiquement dans ma mémoire comme on fouille un sac trop plein, et je ne trouve que du bruit: peut-être le boulot, peut-être une soirée, peut-être un client, peut-être un voisin. Je peux avoir l’air hésitant, distant, parfois même fuyant, alors qu’en réalité je suis en train de faire un effort énorme pour reconstruire l’information manquante.
Dans ces moments-là, je compense comme je peux. Je m’accroche à une voix, une façon de bouger, une posture, un détail vestimentaire, une coupe de cheveux, une paire de lunettes, un tatouage, une odeur, une façon de rire. Tout ce qui n’est pas le visage devient une bouée. Parfois ça marche. Parfois non. Et quand ça ne marche pas, je dois improviser socialement, comme si je jouais à un jeu dont tout le monde connaît les règles sauf moi.
Ce trouble crée des situations gênantes, surtout dans un cadre professionnel. Ne pas reconnaître une cliente, ça peut donner l’impression que je m’en fiche, que je fais semblant, que je manque d’attention. Alors que c’est l’inverse: je fais attention, j’écoute, je me souviens souvent très bien de ce qu’on s’est dit… mais le visage, lui, ne s’imprime pas comme il “devrait”. Et plus j’essaie de forcer, plus ça glisse.
Avec le temps, j’ai compris que le problème n’était pas mon intérêt pour les autres, ni ma mémoire “en général”. C’est une manière différente de reconnaître, de me repérer, de créer du lien. Et en en parlant, je vois à quel point je ne suis pas seul: beaucoup de gens se reconnaissent dans ce sentiment étrange de connaître quelqu’un… sans pouvoir dire qui.