Le parfum du rouge et la couleur du Z, par Laurent Cohen

par | 16 octobre 2025 | Actus, Livre, Science

Quand la neurologie éclaire nos zones d’ombre — et aide à apprivoiser la prosopagnosie


Comprendre le cerveau pour se comprendre soi

Il y a des livres qui changent notre regard sur les autres. Et puis il y a ceux qui changent notre regard sur… notre propre regard. Le parfum du rouge et la couleur du Z, de Laurent Cohen (éditions Odile Jacob, 2020), appartient à cette seconde catégorie.

Le neurologue, chercheur à la Pitié-Salpêtrière et spécialiste des neurosciences cognitives, y explore les mystères du cerveau à travers vingt histoires vraies de patient·es dont les perceptions, la mémoire ou le langage se sont déréglés.

Plutôt qu’un manuel technique, c’est une traversée sensible des failles humaines : celles d’un homme persuadé que sa femme a été remplacée par un sosie, d’une femme qui voit défiler des chevaliers médiévaux dans les rues de Paris, ou encore d’un patient incapable de lire mais toujours capable d’écrire.

Chaque récit est une porte d’entrée vers un mécanisme cérébral, raconté avec humour, clarté et tendresse pour ces cerveaux qui déraillent sans jamais cesser de chercher du sens.


Vulgariser sans simplifier

Laurent Cohen fait partie de ces neurologues qui savent parler à leur lecteur sans le prendre de haut. Il a le talent des bons conteurs : transformer la rigueur scientifique en récit.

Ses chapitres commencent comme des nouvelles — intrigantes, humaines — avant d’ouvrir sur des explications limpides sur la perception, la mémoire ou les illusions sensorielles.

Ce ton accessible est essentiel. Parce que comprendre les “bugs” du cerveau n’est pas seulement une curiosité intellectuelle : c’est une manière d’apprendre à vivre avec nos propres défaillances.


Quand le cerveau réinvente la réalité

Dès les premières pages, Cohen rappelle avec un humour désarmant que le cerveau, c’est de la viande. Et pourtant, cette “viande” pense, rêve, ressent.

Elle consomme à peine 20 watts, pèse un kilo et demi, et abrite 86 milliards de neurones, chacun relié à des milliers d’autres. C’est ce réseau, plus économe et plus élégant qu’aucune machine, qui fabrique nos émotions, nos souvenirs, nos perceptions — bref, notre monde intérieur.

Mais ce monde n’est pas la réalité : il est une reconstruction permanente. Nous ne voyons pas avec nos yeux, mais avec notre cerveau, qui interprète, complète, corrige.

Et quand une de ses zones cesse de faire son travail, le reste s’adapte.


Prosopagnosie : le bug invisible

Pour celles et ceux qui vivent avec une prosopagnosie — cette “cécité des visages” — les pages de Cohen font résonner une vérité intime : il n’existe pas un cerveau, mais des milliards de manières de percevoir le monde.

La prosopagnosie n’est pas un trou dans la vision, mais une déconnexion entre ce que l’œil capte et ce que le cerveau sait reconnaître.

Le Fusiform Face Area (FFA), zone spécialisée dans la reconnaissance des visages, peut être en panne, détruite, ou simplement moins performante. Résultat : chaque visage paraît neuf, même ceux des proches.

Pourtant, le cerveau ne s’effondre pas. Il compense, en s’appuyant sur d’autres indices : la voix, la démarche, la gestuelle, les vêtements, l’émotion. Reconnaître quelqu’un, alors, devient un travail d’enquête.

Une sorte de Sherlock Holmes neuronal : on devine l’autre par sa façon de sourire, de froncer les sourcils, de dire bonjour.

Et au fond, c’est aussi ce que montre Cohen : la résilience du cerveau. Sa capacité à bricoler du sens avec ce qui à a disposition.


Comprendre pour mieux vivre son trouble

Lire Le parfum du rouge et la couleur du Z quand on vit un trouble cognitif, c’est un peu comme visiter la salle des machines de soi-même.

On y découvre que nos dysfonctionnements individuels ne sont pas des anomalies isolées, mais des variantes possibles du cerveau humain.

On apprend que la plasticité cérébrale — cette capacité à réorganiser ses connexions — n’est pas une légende, mais une stratégie quotidienne.

Se comprendre, c’est mieux compenser.

Et c’est peut-être ce que ce livre offre de plus précieux : un regard sur la différence, et la conviction que dans la panne, il y a de la beauté.


Où le trouver

Le parfum du rouge et la couleur du Z — Le cerveau en 20 histoires vraies

Auteur : Laurent Cohen

Éditeur : Odile Jacob (février 2020)

ISBN : 978-2738148711

Disponible en librairie, sur le site odilejacob.fr dans de nombreuses bibliothèques et sur amazon .

Le parfum du rouge et la couleur du Z, par Laurent Cohen 2

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