My Holo Love  : prosopagnosie, IA et l’amour en hologramme

par | 28 septembre 2025 | Actus, Billets d’humeur, Cinema

Je ne suis pas la cible idéale de ce genre de série. My Holo Love est typiquement une romance, avec ses codes, ses rebondissements, sa douceur acidulée. Et pourtant, j’ai enchaîner les trois premiers épisodes (disponibles sur Netflix). Il est rare que la prosopagnosie soit mise au centre d’un scénario.

L’héroïne, Han So-yeon, est une jeune femme, mais perdue dans le monde du travail à cause de son trouble. Elle cache sa prosopagnosie et accumule les impairs — ce qui, je suis sûr, fera écho à bien des lecteurs. Cela m’a rappelé mes premières années en open space, dans les tours de La Défense : je photocopiais le plan d’évacuation et j’annotais dessus les prénoms de mes collègues, histoire de m’y retrouver… (j’ignorais à l’époque ma prosopagnosie)

L’IA comme béquille

Notre héroïne se retrouve, par un concours de circonstances, équipée de lunettes holographiques. Ces lunettes lui donnent accès à Holo, un assistant virtuel qui voit tout, qui a accès à Internet, qui développe sa propre conscience. L’idéal pour souffler, discrètement : « Voilà qui est devant toi. Voilà ce qu’il faut savoir. » La béquille parfaite pour sa prosopagnosie.

Le réalisateur choisit de montrer son angoisse en caméra subjective : tous les visages deviennent flous, comme effacés. Sur le plan technique, ça marche. On ressent l’étrangeté, la panique. Mais ça véhicule aussi une fausse image : les prosopagnosiques voient très bien les visages ; ils ne sont ni flous ni pixelisés. Le problème n’est pas la vision, mais le lien entre le visage et l’identité (voir l’article sur ESLAN).

My Holo Love  : prosopagnosie, IA et l’amour en hologramme 3

Camera objective

My Holo Love  : prosopagnosie, IA et l’amour en hologramme 4

Camera subjective dans le regard de Han So-yeon

Black Mirror romantique ?

Si ce n’était pas une romance, My Holo Love pourrait ressembler à un scénario de Black Mirror : une IA qui sait tout de toi, t’analyse, t’assiste, te conseille. La série pose en filigrane une question philosophique : jusqu’où voulons-nous laisser la technologie pénétrer nos vies intimes ?

Difficile de ne pas penser à l’épisode “The Entire History of You” (Saison 1, Épisode 3), où chaque personne a sa vie filmée en permanence et peut faire défiler ses souvenirs comme un replay pour vérifier qui a fait quoi, qui a dit quoi. La mémoire devient un fichier, réversible et consultable à l’infini — vertigineux et inquiétant.

Car, fiction mise à part, les technos existent déjà :

  • La reconnaissance faciale sur nos téléphones,
  • Les lunettes connectées capables d’afficher des infos en temps réel,
  • Les assistants vocaux qui nous rappellent un nom, un rendez-vous, un souvenir.

On n’est pas encore à Holo… mais on y pense très fort. Ou plutôt, on le redoute très fort.

Quand la béquille technologique devient réelle

Ma partenaire a longtemps pesté contre ChatGPT, et nombre de mes amis sont de fervents défenseurs de la créativité humaine et dénoncent des IA “invasives”, qui font fondre la banquise et nous rendent feignants mentalement. Je suis d’ailleurs le premier à lever les yeux au ciel quand je vois des réponses recopiées mot pour mot de ChatGPT sur des forums, postées par des gens qui ne maîtrisent même pas le sujet.

Mais j’avoue dans mon quotidien : la reconnaissance faciale par IA m’aide parfois dans Lightroom, dans mon métier de photographe. Le logiciel identifie les visages et les regroupe. Ce que je n’arrive pas à faire l’IA le fait.

Et puis il y a ma dyslexie. Là encore, ChatGPT est devenu une béquille. Écrire, publier, partager n’est plus un chemin fastidieux où je m’épuise en relectures minutieuses — un cauchemar pour l’impatient que je suis. Longtemps, je me suis empêché de publier.

Les personnes prosopagnosiques refuseront-elles une béquille équivalente quand elle deviendra simple, ergonomique, discrète et accessible ?

Un assistant à l’oreillette capable de souffler les identités que les autres reconnaissent spontanément…
Mais surtout : qui proposera ce service ?
Quel GAFAM se lancera dans cette promesse ? Et à quel prix ?
Gratuit, bien sûr — mais en échange de quoi ?
De quelques fragments supplémentaires de notre vie privée ?
De publicités holographiques parfaitement ciblées, surgissant au moment exact où l’émotion se loge dans le cerveau ?

My Holo Love illustre ce paradoxe : une technologie qui peut enfermer — façon 1984 et surveillance généralisée — mais aussi une technologie qui peut libérer, en allégeant ces angoisses de socialisation que l’on cache d’ordinaire.


🎬 My Holo Love (나 홀로 그대)

  • Pays : Corée du Sud
  • Diffusion : sortie mondiale le 7 février 2020 sur Netflix (toujours disponible sur la plateforme).
  • Production : Studio Dragon & Netflix, réalisée par Lee Sang-yeob.
  • Scénario : Ryu Yong-jae, Kim Hwan-chae, Choi Sung-joon.

👩‍🦰 Actrice principale :

  • Ko Sung-hee dans le rôle de Han So-yeon, jeune femme atteinte de prosopagnosie.

👨‍🦱 Acteur principal :

  • Yoon Hyun-min, qui joue un double rôle :
    • Go Nan-do, le créateur de l’IA, génie reclus et blessé.
    • Holo, l’hologramme intelligent, bienveillant et charmeur.

📺 Synopsis rapide :

Han So-yeon, incapable de reconnaître les visages à cause de sa prosopagnosie, voit son quotidien bouleversé lorsqu’elle rencontre Holo, une intelligence artificielle en hologramme qui lui sert d’assistant… et de compagnon inattendu.

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