Il y a un truc épuisant avec la prosopagnosie, c’est que tu peux te retrouver à jouer une scène entière… sans savoir qui est en face de toi.
Ça m’arrive de parler de longues minutes avec des gens qui, visiblement, me connaissent très bien. Ils me demandent des nouvelles de ma famille, ils parlent comme si on avait une histoire commune, comme si tout était évident. Et moi, je suis là, souriant, poli, à faire semblant de suivre… sans oser poser la question la plus simple du monde: “Pardon, on se connaît d’où?” Parce que je sais à quel point ça peut vexer. Alors je nage. Je réponds vaguement. Je cherche des indices dans la conversation, dans leur manière de parler, dans le contexte. Je fais du décryptage en direct.
Et ce trouble ne s’arrête pas aux “autres”. Même avec mes proches, il peut surgir là où on ne l’attend pas.
J’ai du mal à reconnaître mes propres enfants sur certaines photos. Pas toujours, mais assez pour que ça me secoue. Une photo, un angle, une lumière, une coupe de cheveux, et d’un coup je doute. Je déteste ce doute-là, parce qu’il attaque un endroit intime: le lien. Comme si on devait “vérifier” quelque chose qui, pour la plupart des parents, ne se vérifie jamais.
Et puis il y a les moments franchement gênants.
Un jour, un monsieur avec qui j’avais passé une longue soirée (restaurant, puis fin de soirée) vient plus tard à notre table, alors que je suis avec mon fils. Je sens qu’il me connaît. Je sens qu’il attend une reconnaissance. Moi, je ne sais pas qui c’est. Alors je tente une sortie… et je me plante.
Je lui demande: “Ah… vous êtes une connaissance de mon fils?”
Silence intérieur. Cringe immédiat. Gênant, oui. Parce que ce n’était pas une connaissance de mon fils. C’était la mienne. Et je venais de le classer au mauvais endroit, devant témoin.
C’est ça, le quotidien: des scènes où tu compenses, tu improvises, tu protèges les émotions des autres… et parfois tu te rates quand même. Pas par manque d’attention. Par manque d’accès à l’information la plus basique: qui est cette personne?