Je suis enseignante en collège, et les élèves s’en rendent compte : je les appelle très souvent par le mauvais prénom. Ce n’est pas de la désinvolture, ni un manque d’intérêt. C’est juste que, dans ma tête, le prénom et le visage refusent de se coller correctement.
Alors je mets en place des stratagèmes pour m’en sortir. En début d’année, j’attribue une place à chaque élève pour associer un prénom à une position. J’ai mon plan de classe, mon repère. Mais il me faut environ six mois avant de ne plus avoir besoin de le regarder. Et même quand je commence à être à l’aise, il suffit qu’un détail change pour que tout déraille : deux élèves échangent de place, et je peux me tromper aussitôt.
Alors souvent, je délègue la distribution des copies aux élèves. Officiellement, c’est pratique. En réalité, c’est une stratégie pour éviter la scène où je me trompe devant tout le monde.
Le pire, c’est hors contexte. Quand je croise des élèves dans les commerces ou en ville, je suis souvent incapable de savoir si je les ai cette année ou si je les ai eus les années passées. Et là, c’est gênant. Parce que pour eux, c’est simple : ils me reconnaissent. Moi, je dois improviser. J’ai mis en place des stratégies pour cacher ce malaise, avec plus ou moins de succès… mais la vérité, c’est que je suis en vigilance permanente, et c’est épuisant.
En y repensant, ça ne date pas d’hier. Enfant, je n’avais qu’une ou deux amies très proches, rarement plus. Les grands dîners, les mariages, les rassemblements… ce n’est pas mon terrain. Je suis beaucoup plus à l’aise en petit comité, là où les repères tiennent, là où les visages ne deviennent pas une loterie.
Et au cinéma, je reconnais souvent les acteurs surtout à leur voix. Je regarde donc les films en VO, parce que la voix devient mon fil d’Ariane quand les visages se confondent.
Même des choses plus intimes me questionnent. Je me demande parfois si mon incapacité à me maquiller ne vient pas de là : comme si mon cerveau n’arrivait pas à “lire” correctement cette zone, même sur moi. Il y a aussi quelque chose de désagréable à se voir dans un miroir… comme si, en permanence, une petite voix murmurait : « C’est à ça que tu ressembles… » alors que ça devrait être une évidence.