Quand le regard devient un labyrinthe : comprendre où se pose l’attention
Le contact visuel est souvent perçu comme un symbole de respect, d’écoute ou d’intérêt. Pourtant, beaucoup de personnes prosopagnosiques adoptent spontanément une stratégie différente : elles regardent la bouche, les cheveux, un bijou, une mèche, un tatouage, ou même l’extérieur du visage… bref, presque tout sauf les yeux.
Et cette tendance n’est ni un manque d’attention, ni de la timidité, ni un trait de personnalité.
C’est une stratégie cognitive.
C’est aussi une conséquence directe du fonctionnement particulier du cerveau prosopagnosique.
Dans mon enfance, mon père me reprochait de ne « jamais le regarder dans les yeux » quand il me parlait. À l’époque, personne ne savait que j’étais prosopagnosique. Aujourd’hui, je vois exactement la même chose chez mon fils, lui aussi prosopagnosique : son regard se pose spontanément sur la bouche ou sur un détail visuel, presque jamais sur les yeux.
Ce que la science observe correspond parfaitement à ces expériences familières.
Ce que montrent les études : un regard attiré par la bouche et la partie basse du visage
Dans la population générale, les yeux sont la zone clé pour reconnaître un visage.
Chez les prosopagnosiques, ce n’est pas le cas.
Plusieurs études d’eye-tracking (suivi du regard) ont mis en évidence un schéma récurrent :
- moins de fixation sur les yeux,
- plus de fixation sur la bouche,
- recherche accrue de détails périphériques.
Parmi les travaux les plus cités, l’équipe de Bate et ses collaborateurs a montré que les personnes prosopagnosiques se concentrent davantage sur la région inférieure du visage, notamment la bouche, plutôt que sur le regard, contrairement aux « super-reconnaisseurs » qui fixent davantage la zone centrale du visage. 1
Une autre étude importante (DeGutis et al.) montre que la bouche est souvent mieux traitée de façon holistique que les yeux chez les prosopagnosiques développementaux. 2
Enfin, plusieurs travaux en neurosciences confirment aussi cette préférence visuelle inhabituelle. 3
Pourquoi éviter les yeux ? Une explication neurocognitive
Fixer les yeux active fortement la zone du cerveau spécialisée dans la reconnaissance des visages :
le Fusiform Face Area (FFA).
Pour quelqu’un dont le FFA fonctionne atypiquement :
- regarder les yeux n’apporte pas d’information fiable,
- parfois cela augmente la confusion,
- ou génère une boucle de “je devrais reconnaître cette personne… mais je n’y arrive pas”,
- ce qui peut créer un inconfort cognitif, voire un moment de stress interne.
Autrement dit :
regarder les yeux ne produit pas le résultat attendu, et finit parfois par devenir contre-productif.
À la place, le cerveau prosopagnosique va chercher d’autres éléments plus stables :
un tatouage, une coiffure, une cadence de voix, une boucle d’oreille…
Ces détails deviennent des repères identitaires alternatifs.
Et quand prosopagnosie et Trouble autistique se croisent
Une partie des prosopagnosiques présente aussi des traits autistiques.
Dans le TSA, l’évitement du regard est déjà bien documenté : pour certaines personnes, fixer les yeux peut être sensoriellement envahissant ou socialement trop intense 4
Il existe donc deux phénomènes différents, mais qui peuvent s’additionner :
- Prosopagnosie → le regard dans les yeux n’aide pas à reconnaître, parfois au contraire.
- TSA ou traits autistiques → le contact visuel peut être inconfortable ou trop chargé émotionnellement.
Les deux réunis peuvent aboutir à un comportement très cohérent :
regarder ailleurs… pour fonctionner au mieux.
Ce que cela change dans la vie sociale
Ne pas regarder les yeux peut parfois être interprété comme :
- de la gêne,
- du désintérêt,
- un manque de confiance,
- ou un signe d’impolitesse.
En réalité :
c’est simplement une manière différente de traiter un visage et d’éviter la surcharge cognitive.
Dans les familles où plusieurs personnes sont prosopagnosiques (comme la mienne), on finit par reconnaître ce mouvement du regard :
il glisse vers la bouche, puis sur un détail, puis revient un peu au centre, puis repart.
Mais une fois qu’on comprend ce mécanisme, les malentendus disparaissent.
Conclusion : le contact visuel n’est pas un test de politesse
Pour une partie des prosopagnosiques, fixer les yeux n’est ni intuitif, ni utile, ni confortable.
Ce n’est pas un refus du lien.
C’est une autre façon de naviguer dans la relation, de se repérer, de reconnaître et de comprendre.



















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