Je suis chauffeur poids lourd. Je croise des dizaines de collègues chaque semaine dans les cafétérias, sur les aires, dans les ports, sur les ferries.
Mais je ne me souviens jamais de leurs visages. Et eux, si. Eux, ils me reconnaissent.
Alors, je reste à l’écart.
Non pas par manque d’envie. Mais par peur du moment gênant où quelqu’un me lance un “Salut, ça va depuis la dernière fois ?” et que je ne sais plus du tout qui c’est.
Je préfère rester absorbé dans mon téléphone. Faire semblant d’être occupé plutôt que risquer de blesser quelqu’un par maladresse.
C’est pas de la froideur. C’est une stratégie d’évitement.
Une protection contre l’inconfort, contre l’embarras, contre l’incompréhension.
Et pourtant… je connais tout le monde, à ma manière.
Je sais exactement qui conduit quel camion. Je reconnais les modèles, les plaques, les remorques. Je repère les manières de garer, les petits autocollants sur les pare-brises, les postes de CB accrochés à l’ancienne.
Je retiens les voix dans la radio, les habitudes, les timings.
Mon monde est plein de détails que les autres ne voient pas.
Je suis prosopagnosique. Je ne reconnais pas ton visage.
Mais je sais qui tu es.