Je viens tout juste de découvrir ma prosopagnosie. Et d’un coup, plein de morceaux éparpillés de ma vie se sont remis en ordre.
Ça explique pourquoi, devant une série, je préfère souvent écouter plutôt que regarder. Si je fais autre chose en même temps, ce n’est pas très grave. De toute façon, les visages, pour moi, ça a toujours été un terrain glissant. Si deux actrices ont la même voix française, je suis capable de passer tout le film à croire que c’est la même personne. Ou l’inverse. Pendant longtemps, je pensais juste que j’étais distraite, ou mauvaise à ce jeu-là.
Ça explique aussi pourquoi j’ai vexé autant de gens sans le vouloir. Ces moments gênants où quelqu’un me parle avec évidence, comme si on se connaissait très bien, pendant que moi je rame intérieurement pour comprendre qui j’ai en face de moi. Je souris, je brode, je cherche un indice. Une voix, une démarche, une phrase, un contexte. N’importe quoi qui pourrait me raccrocher à la bonne personne.
Petite, c’était déjà là. Dans les magasins, il m’est arrivé plus d’une fois de suivre la mauvaise mère dans les rayons pendant que la mienne me cherchait partout. Sur le moment, ça devait surtout faire rire les autres. Moi, je ne comprenais pas vraiment comment on était censé reconnaître “évidemment” quelqu’un quand, pour moi, les visages n’étaient pas ce repère si évident.
Même aujourd’hui, quand on me confie un enfant, je demande aux parents de lui mettre le vêtement le plus criard qu’ils ont. Un pull fluo, une veste avec des motifs improbables, n’importe quoi qui saute aux yeux. Sinon, au parc, je suis capable de perdre la bonne silhouette dans la masse. Et franchement, rendre le bon enfant le soir, c’est quand même la base du service.
En ce moment, je travaille dans un tabac, et le printemps me ruine la vie. Il y a encore un mois, tout allait bien. Les clients arrivaient avec leurs manteaux habituels, leurs allures connues, leurs petits repères fidèles. Monsieur Marlboro Craft, Monsieur 2 Philip Morris… je les voyais entrer, ils n’avaient même pas atteint la caisse que j’avais déjà leurs paquets en main.
Mais maintenant, ils ont tous retiré leur uniforme d’hiver. Ils se changent. Ils se ressemblent plus. Mes repères ont sauté d’un coup. Alors ils arrivent, me regardent, attendent que je fasse comme d’habitude. Et moi, je les regarde aussi, sans savoir ce qu’ils veulent. On reste là comme deux ronds de flan, dans un malaise muet, jusqu’à ce qu’enfin ils parlent. Et là, soulagement: je reconnais la voix. Les voix, ça va. Les voix me sauvent souvent.
Pendant longtemps, je savais bien qu’il y avait un truc. Un décalage. Une difficulté que les autres n’avaient pas l’air d’avoir. Mais je ne savais pas que ça portait un nom. Je ne savais pas qu’il existait une explication. Découvrir la prosopagnosie, ça n’a pas “réglé” le problème. Mais ça a changé quelque chose d’important: je comprends enfin que ce n’est pas juste moi qui suis nulle, distraite ou malpolie.
C’est juste que je ne suis pas équipée comme les autres pour reconnaître les visages.
Et, mine de rien, mettre un mot là-dessus, ça soulage.