Artiste céramiste : je crée sans visages, et pourtant on se reconnaît

Ce souci est récurrent chez moi, mais j’ai appris à faire avec. Pendant longtemps, je me suis raconté une histoire simple : je suis étourdi, j’ai une mémoire pourrie, je plane. Ça passait bien, ça expliquait tout, et surtout ça évitait d’aller regarder de trop près ce qui se jouait vraiment.

Quand j’étais enfant, les adultes étaient parfois impressionnés par mon sens de l’observation. « Tu as vu ça ? » « Tu as remarqué lui ? » Moi, je pensais que j’étais juste attentif. Aujourd’hui, je comprends mieux : ce que je repérais, ce n’était pas “les gens”. C’était des signes distinctifs. Un détail un peu hors du commun qui me servait de crochet : une démarche particulière, une façon de se tenir, un manteau, une coiffure, une manière de tourner la tête, un truc qui dépasse. Je n’en avais pas conscience, mais je faisais déjà de la reconnaissance… sans visage.

Dans la vie sociale, je m’en sors plutôt bien. Même très bien, à première vue. Je retiens les histoires, les détails, les liens, les émotions. Je peux te ressortir une conversation, un contexte, une anecdote que tu m’as racontée il y a longtemps. Je peux te dire ce que tu fais dans la vie, ce qui t’inquiète, ce qui t’enthousiasme. Je me souviens de toi, sincèrement.

Mais il y a un piège : sans la voix, je ne te reconnais pas.

C’est ça qui est dingue. Je peux être capable de me souvenir de tout ce qui te concerne… et pourtant, te croiser dans la rue et ne pas te “voir”. Ou plutôt : te voir, mais ne pas t’identifier. À l’intérieur, ça fait un drôle de mélange : je sens une familiarité, une tension, une question qui tourne, et je n’ose pas demander. Alors je fais ce que je fais souvent : je souris, je reste vague, je cherche un indice qui me sauve. Et quand tu parles, quand j’entends ta voix, là, tout s’allume d’un coup. Comme si quelqu’un avait appuyé sur “play”.

Le cinéma, c’est le même problème, mais sans possibilité de tricher. Si le film a plusieurs personnages “du même style”, mêmes codes, mêmes coupes, mêmes silhouettes, je suis perdu. Je confonds. Je rate des bouts de l’intrigue parce que mon cerveau passe son temps à se demander qui est qui. Et parfois je me surprends à penser : « Mais… c’est le même acteur ou pas ? » alors que tout le monde autour trouve ça évident. 😱

Et il y a un truc encore plus intime, qui me fait sourire parce qu’il me ressemble.

Je suis artiste céramiste. Et une grande partie de ce que je crée, ce sont des petites sculptures sans visage, ou des tableaux aux visages flous. Je ne l’ai pas fait “pour” ça, je ne me suis pas dit : « Tiens, je vais traduire mon trouble. » Et pourtant, quand je regarde mon travail, je me dis que ce n’est pas un hasard non plus. Je fabrique des présences. Des corps. Des attitudes. Des émotions. Des identités… sans passer par le visage comme clé principale.

Et ce qui me fascine, c’est la réaction des gens.

Quand je fais une sculpture à partir d’une photo, ou d’une personne que je connais, ils se reconnaissent, même quand le visage n’est pas là. Parfois ils me disent : « C’est exactement mon père. » Et là, je me dis que c’est presque une preuve par l’absurde : l’identité ne tient pas qu’à un visage. Elle tient aussi à une énergie, une posture, une morphologie, une façon d’habiter son corps.

Parce que si je ne reconnais pas toujours les visages, je reconnais quand même les personnes. Juste… autrement.

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