Prosopagnosie : pourquoi j’ai accepté de témoigner dans Le Parisien

par | 18 février 2026 | Actus, Quotidiens

Le 21 janvier 2026 à 11h00, Le Parisien a publié un article où je raconte un truc pas très glamour : je n’arrive pas à reconnaître les visages. L’article a été écrit par Ariel Guez, qui m’a interviewé avec assez de justesse pour mettre des mots sur un quotidien que beaucoup de gens vivent en silence.

Si j’ai accepté de témoigner dans ce journal, c’est parce que les témoignages dans la presse restent l’un des moyens les plus efficaces pour donner de la visibilité à la prosopagnosie. Dans la majorité des cas, on ne “découvre” pas ce trouble en lisant un manuel de neuropsychologie, mais en se prenant une claque en tombant sur un récit qui ressemble trop à sa vie. Pendant longtemps, moi aussi, j’ai caché ça, persuadé que ça me mettrait en défaut, que ça me fermerait des portes, que ça ferait “pas sérieux”.

Aujourd’hui, je pense l’inverse : on vit mieux quand on comprend ce qui se passe et quand on ose en parler. Alors voilà l’article, tel qu’il a été publié, pour que celles et ceux qui se reconnaissent puissent mettre un nom sur ce bazar et, surtout, arrêter de penser qu’ils sont “juste nuls avec les gens”.

Aller voir l’article sur le site du Parisien : Dans la tête de Yohann, prosopagnosique : « Je n’arrive pas à reconnaître les visages, même celui de mon enfant »

Je me permets de le reprendre ci-dessous.

L’impact de la prosopagnosiesur le quotidien


Dans la tête de Yohann, prosopagnosique : « Je n’arrive pas à reconnaître les visages, même celui de mon enfant »

Yohann s’est rendu compte qu’il avait un « problème » après la naissance de son fils, en 2008. Alors qu’il doit récupérer son enfant de deux mois à la crèche, il est tout simplement incapable de le reconnaître dans un groupe de trois nourrissons qui ont la même morphologie. « Ce que j’ai fait, c’est que je suis allé voir l’assistante maternelle et je lui ai posé des questions jusqu’à ce qu’elle en ait marre de moi », se rappelle le photographe auprès du Parisien.

La situation se répète quelques jours plus tard. C’en est trop pour Yohann, qui va chercher de l’aide sur Google et écrit : « Je n’arrive pas à reconnaître mon enfant ». Après être tombé sur la page de sa mairie pour entamer des démarches administratives et celle d’un forum Doctissimo racontant des péripéties familiales, il clique sur une publication de chercheurs. Il échange avec les auteurs qui lui font passer un test. À 27 ans, il met enfin un mot sur son trouble : la prosopagnosie, l’incapacité à reconnaître les visages.

Une personne prosopagnosique n’aura aucun problème à voir un visage. Mais en raison d’un dysfonctionnement dans une zone très précise du cerveau, elle ne sera pas capable de le reconnaître. Pour identifier quelqu’un, elle se concentrera sur d’autres paramètres : les habits, la coupe de cheveux, la localisation, l’expression faciale, le timbre de la voix… « On compense beaucoup », explique Yohann : « On est attentifs aux émotions, au langage corporel. Il faut scanner tous les traits qui ne sont pas le visage. C’est très fatigant ».

« Je ne sais pas qui est ce mec et je trouve cette sensation hyperdésagréable »

Jusqu’à la naissance de son enfant, Yohann n’avait jamais pris conscience de cette difficulté. « C’est comme quelqu’un qui est daltonien, lui ne sait pas qu’il l’est », jusqu’à ce que ses proches le remarquent. Lorsqu’il prévient sa famille, elle a d’abord du mal à le croire. Pour le tester, sa femme décide de se mettre, sans le prévenir, dans son champ de vision alors qu’il attend au niveau d’un passage piéton. L’objectif est simple : vérifier qu’il ne reconnaît que les gens qui se signalent à lui. Mais Yohann reste impassible : « Elle avait un nouveau manteau, impossible de la reconnaître », se rappelle-t-il.

Yohann a développé des techniques d’association pour mettre un nom sur les gens qu’il croise. Par exemple si quelqu’un lui sourit, le Parisien sait qu’il connaît très probablement cette personne. En engageant la discussion, il va reconnaître sa voix, se souvenir du contexte dans lequel il l’a déjà entendu. Mais « quelqu’un avec qui je faisais la fête hier, si je le rencontre au boulot en tant que fournisseur, je peux ne pas le reconnaître ».

La logique fonctionne aussi pour les photos. Sur un cliché de sa famille, Yohann pourra se reconnaître, ainsi que ses parents parce que « je sais qu’il faut trouver mon père, mes sœurs. Je sais que je porte des lunettes rondes et que je souris de telle manière ».

Mais « si je me mets face à un miroir, que je cache ma barbe et que je retire mes lunettes, mon cerveau tourne en boucle et se dit : Je ne sais pas qui est ce mec et je trouve cette sensation hyperdésagréable », ajoute Yohann, qui raconte s’être « toujours brossé les dents dos au miroir ».

« Je suis devenu photographe parce que je suis prosopagnosique »

Avant de devenir photographe, Yohann était ingénieur et travaillait à La Défense. Ses collègues étaient des hommes de la même tranche d’âge, tous cheveux courts et en costard cravate. Presque interchangeables. À l’époque, « j’avais un plan sur lequel je notais les prénoms pour m’y retrouver », explique Yohann, qui précise : « On nous demandait d’arriver à 9h30 au plus tard chaque matin mais j’arrivais toujours à 9h40. J’avais la réputation d’être en retard, mais au moins, tout le monde était à sa place ».

La difficulté sociale était quotidienne : « Dans une salle de pause, je ne savais pas avec qui commencer quelle conversation… Ça complique la vie ». Et son travail ne le satisfaisait pas totalement.

Mais sur certains de ses week-ends, il faisait des photographies de mariage. Une activité qui lui a beaucoup plu. « Je sais que la mariée est habillée en blanc et que le marié est celui qui lui fait des bisous. Le reste des visages, je n’ai pas besoin de les reconnaître. C’est le meilleur endroit au monde pour un prosopagnosique », plaisante-t-il.

Désormais, Yohann est photographe à temps plein. « J’ai fait ce choix de métier parce que je suis prosopagnosique (…) Mon travail, c’est de raconter des histoires en images figées, c’est de s’intéresser à ce que le corps raconte ». Depuis toujours, d’autres métiers lui sont inaccessibles. Impossible, par exemple, de devenir serveur : « J’ai essayé quand j’étais étudiant. Je suis resté pendant deux jours et je suis parti avant qu’on me vire ».

« Je n’ai pas le loisir de me comporter comme un connard »

Comme Yohann, 2,5 % de la population serait prosopagnosique. Plusieurs célébrités, comme Brad Pitt, ont révélé être atteintes par ce trouble, pourtant encore méconnu. Il y a quelques mois, le photographe a créé l’Association prosopagnosie de langue française, qui vise à informer sur cette condition.

« Il y a une honte d’être prosopagnosique donc les personnes concernées n’en parlent pas (…) On est pas très bon pour reconnaître les gens donc on a l’impression d’être quelqu’un inadapté socialement », explique Yohann. Mais ceux qui sont concernés par ce trouble sans le savoir ne sont donc pas informés « et continuent à angoisser », déplore-t-il.

Pour le photographe, la solution a « été d’arrêter de s’en vouloir et de se dire : moi, je fonctionne sans les visages ». Yohann a donc décidé de « parler à tout le monde comme si c’était mon meilleur pote que je n’ai pas vu depuis longtemps. Parce que dans le doute, peut-être, il me connaît ».

« J’ai tendance à dire que ma prosopagnosie a fait de moi quelqu’un d’hypersocial, parce que je n’ai pas le choix. Je ne reconnais pas les gens, je n’ai pas le loisir de me comporter comme un connard », résume Yohann. « Parce que si tu te comportes comme un connard avec un inconnu, alors que c’est ton meilleur pote, il te fait la gueule. »

Par Ariel Guez

© Le Parisien publié le Le 21 janvier 2026 à 11h00

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