Entretien avec un psychologue spécialisé dans la prosopagnosie
Chaque jour, nous croisons de nombreux visages autour de nous. Mais saviez-vous que certaines personnes ne parviennent pas à les reconnaître tous ?
Ce phénomène porte un nom : la prosopagnosie. Il toucherait environ 2,5 % de la population, soit une personne sur quarante.
Comment ces personnes vivent-elles leur quotidien ? Quelles stratégies mettent-elles en place pour s’adapter à cette incapacité à reconnaître les visages ?
Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé un psychologue spécialisé dans la prosopagnosie afin de mieux comprendre les mécanismes et les répercussions de ce trouble encore peu connu. Un trouble qui interroge notre rapport aux autres et à l’identité.
La prosopagnosie : une difficulté majeure à reconnaître les visages
En quoi consiste la prosopagnosie, et comment l’expliquer simplement à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?
La prosopagnosie se définit comme une difficulté significative, voire une impossibilité absolue, à reconnaître les visages. Il ne s’agit pas d’un problème de vue : les personnes concernées perçoivent les traits du visage sans difficulté.
Ce qui pose problème, c’est l’identification de la personne à partir de ces traits. Autrement dit, le visage est bien vu, mais il n’est pas reconnu comme appartenant à quelqu’un de familier. C’est un exemple typique de trouble de la reconnaissance des visages.
Ce trouble peut passer inaperçu pendant longtemps.
Un problème d’intégration plutôt qu’une blessure du cerveau
A-t-on aujourd’hui des pistes pour comprendre comment s’explique ce trouble ?
Contrairement à certains troubles neurologiques liés à une lésion cérébrale, la prosopagnosie n’est pas nécessairement causée par une blessure des tissus du cerveau. L’origine se situe plutôt au niveau de l’intégration des perceptions.
On distingue généralement deux formes de prosopagnosie :
- La prosopagnosie développementale : présente dès l’enfance, sans lésion cérébrale identifiable.
- La prosopagnosie acquise : plus rare, pouvant apparaître après un AVC ou un traumatisme crânien.
Toutes les parties du visage — les yeux, le nez, la bouche — sont bien perçues individuellement sans difficulté. Ce qui fait défaut, c’est la capacité à assembler ces éléments en une représentation globale et reconnaissable. C’est cette image intégrée qui permet habituellement d’identifier une personne.

La prosopagnosie serait liée à une difficulté d’intégration des informations faciales plutôt qu’à un problème de vision.
Les mécanismes cérébraux de la reconnaissance normale des visages font l’objet de nombreuses recherches en neurosciences. Au CNRS, le projet HumanFace, dirigé par Bruno Rossion, explore notamment la manière dont le cerveau humain parvient à identifier les personnes à partir de leurs traits faciaux. Ces travaux contribuent à mieux comprendre l’origine de difficultés comme la prosopagnosie.
Des stratégies pour s’adapter au quotidien
Comment cette difficulté à reconnaître les visages se manifeste-t-elle dans la vie quotidienne ?
Il est important de s’intéresser au vécu subjectif des personnes concernées. Les difficultés apparaissent souvent dans des situations où il faut reconnaître quelqu’un rencontré peu de fois auparavant.
Par exemple, un collègue croisé en dehors du cadre professionnel ou une connaissance vue dans un contexte inhabituel. Ces situations peuvent être sources de confusion, voire de malaise.
Face à ces difficultés, les personnes concernées développent souvent des stratégies pour s’adapter.
Quelles stratégies les personnes concernées développent-elles pour compenser cette difficulté ?
Pour faire face à ces situations, les personnes atteintes de prosopagnosie s’appuient souvent sur d’autres sources perceptives qui ne sont pas altérées. Il peut s’agir de la coiffure, de la couleur des yeux ou de certaines particularités du visage.
D’autres indices plus généraux sont également mobilisés, comme la silhouette, la voix ou le style vestimentaire. Ces stratégies permettent généralement de s’adapter au quotidien, même si elles demandent une attention constante.
Comprendre pour éviter les malentendus
Quel impact émotionnel ou psychologique cela peut-il avoir au fil du temps ?
La prosopagnosie n’est probablement pas exempte de stigmatisation. Par crainte d’être jugées ou mal comprises, certaines personnes peuvent choisir de cacher leur agnosie visuelle.
Cela peut avoir un impact sur les relations sociales. En revanche, il n’y a pas de raison de penser que cette difficulté empêche les relations proches, intimes ou affectives.
Que peut faire l’entourage pour mieux comprendre et accompagner une personne concernée ?
La première chose est sans doute de ne pas interpréter cette difficulté comme un manque d’intérêt ou d’affection. Si votre partenaire ne vous reconnaît pas immédiatement après un changement de coiffure, ce n’est pas nécessairement un signe de désintérêt.
Comprendre que la prosopagnosie est une difficulté réelle, indépendante de la volonté, permet déjà d’éviter de nombreux malentendus.

La prosopagnosie empêche d’identifier un visage familier, même lorsqu’il est clairement visible.
À retenir
- La prosopagnosie est un trouble de la reconnaissance des visages, sans lien avec un problème de vue.
- Les personnes concernées voient les visages, mais peinent à les identifier comme familiers.
- Cette difficulté est liée à un problème d’intégration des informations, et non à une blessure du cerveau.
- Pour s’adapter, les personnes avec prosopagnosie utilisent d’autres indices comme la voix, la silhouette ou la coiffure.
- Mieux connaître la prosopagnosie permet de réduire les malentendus et de favoriser l’empathie.
En conclusion
La prosopagnosie est un trouble invisible qui gagne à être mieux connu. Mettre des mots sur cette difficulté permet de réduire les incompréhensions, de favoriser l’empathie et de rappeler que nos manières de percevoir le monde ne sont pas universelles.
Si vous vous reconnaissez dans certaines situations décrites ou que vous avez des doutes sur votre capacité à reconnaître les visages, il est possible de réaliser des tests d’auto-évaluation validés pour mieux comprendre vos expériences. Ces tests peuvent aider à identifier une possible prosopagnosie, sans toutefois remplacer l’avis d’un professionnel de santé : ils constituent avant tout un outil de réflexion personnelle.



















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