Je fais des études pour devenir prof dans le second degré, et il y a une peur qui me suit comme une ombre: ne pas réussir à associer un prénom à un visage.
Parce qu’en classe, tout change tout le temps. Les élèves ne sont jamais habillés pareil, jamais coiffés pareil. Un jour capuche, un jour cheveux lâchés, un jour lunettes, un jour sans. Et chez moi, ces variations suffisent à casser le lien. Je peux reconnaître “un élève”, une posture, une manière de bouger, une voix parfois… mais mettre le bon prénom sur le bon visage devient une lutte permanente. Et quand tu veux être prof, ce détail n’en est pas un: appeler un élève par son prénom, c’est du respect, c’est du lien, c’est la base. Alors chaque fois que je doute, j’ai l’impression d’être en train de rater quelque chose d’essentiel.
Au quotidien, ça déborde aussi ailleurs. À la télé, je confonds souvent les célébrités. Et à chaque fois, on se moque. Pas forcément méchamment, mais ce rire-là pique quand même, parce qu’il te renvoie une idée simple: “Ce que tu vis n’a pas l’air réel pour les autres.” On te dit “c’est pas possible”, comme si tu inventais, comme si tu exagérais, comme si c’était juste de la distraction. Et toi, tu souris pour ne pas faire d’histoire, mais à l’intérieur tu te sens un peu ridicule, un peu seul, un peu “défectueux”.
Et il y a un souvenir qui me revient souvent, comme un condensé de tout ça.
En master, on avait fait un jeu de prénoms en classe. On était en avril. Je connaissais ces personnes depuis septembre. On était en cercle, et chacun devait répéter, un à un, les prénoms de toute la classe. J’ai choisi de passer en dernier. Pas par flemme. Par stratégie. Comme ça, j’avais le temps d’entendre tout le monde avant moi, de “réviser” mentalement, de me raccrocher aux indices.
Quand mon tour est arrivé, j’ai senti la panique monter.
J’ai essayé. Vraiment. Mais ça ne venait pas. Les visages ne se reliaient pas aux prénoms. J’avais l’impression d’avoir une liste de mots d’un côté, des personnes de l’autre, et aucun pont entre les deux. Mon cerveau était vide au mauvais endroit. Et plus je sentais les regards sur moi, plus ça se bloquait.
Je n’ai pas réussi.
Et là, le silence, puis la sidération. Tout le monde était choqué. Comme si je venais de révéler une incapacité impensable. Et moi, j’avais juste envie de disparaître. Pas parce que j’avais “oublié un truc”, mais parce que je venais de vivre en direct ce que je redoute le plus: être exposé, mis à nu, incompris. Cette honte-là, elle colle. Elle te fait douter de ta légitimité. Elle te fait te demander comment tu vas faire dans un métier où tu es censé reconnaître, nommer, créer du lien avec trente visages par heure.
C’est ça, le pire: ce n’est pas seulement une difficulté. C’est l’angoisse de passer pour incompétent, ou pire, pour indifférent… alors que tu fais juste face à un fonctionnement qui t’échappe.