Prosopagnosie : l’angoisse sociale derrière le trouble de la mémorisation des visages.

par | 26 janvier 2026 | Actus, Billets d’humeur, Science

La prosopagnosie, ce n’est pas seulement “ne pas reconnaître un visage”. C’est aussi, très souvent, le stress qui va avec : peur de se tromper, peur de vexer, peur de passer pour impoli, peur d’être “décalé”… et donc, parfois, l’envie d’éviter des situations sociales.

Nos données (membres de l’association) : un signal très clair

On a posé une question simple au membres de l’Association Prosopagnosie de Langue Française APLF :

“La prosopagnosie est pour moi source d’angoisse ou de stress social.”

Résultat :

  • Jamais : 1,5%
  • Parfois : 38,8%
  • Souvent : 35,8%
  • Très souvent : 23,9%

Deux phrases pour comprendre :

  • Près de 6 sur 10 (59,7%) ressentent ce stress souvent ou très souvent.
  • Quasiment tout le monde (98,5%) le ressent au moins parfois.

Donc non, ce n’est pas “dans ta tête”. Enfin si, c’est littéralement dans ton cerveau, mais tu vois l’idée.


Ce que dit la recherche : le mémoire de Trishia Nigrou

Pour mettre nos chiffres en perspective, on peut s’appuyer sur le mémoire de Trishia Nigrou :

« Étude des liens entre les déficits de reconnaissance des visages et l’anxiété sociale et la dépression » 

L’objectif de son travail : vérifier si les difficultés de reconnaissance des visages (dont la prosopagnosie développementale) sont associées à :

  • l’anxiété sociale (stress dans les interactions, peur du jugement),
  • la dépression,
  • et plus largement au vécu psychosocial

Comment elle s’y prend (vulgarisé)

Elle utilise deux types d’outils :

  1. Mesurer la difficulté liée aux visages
  • Un questionnaire d’auto-évaluation (PI20), qui mesure à quel point la personne se reconnaît en difficulté.
  • Un test de performance (CFMT), qui mesure la capacité à reconnaître des visages dans une tâche standardisée. 
  1. Mesurer l’anxiété et la dépression
  • Des échelles de référence pour l’anxiété sociale, l’anxiété générale et la dépression. 

Puis elle fait une seconde phase plus qualitative, centrée sur le vécu : stratégies, conséquences, fatigue, évitement. 


Résultats : ce n’est pas “juste un score”, c’est un vécu

1) Auto-perception et performance ne racontent pas exactement la même histoire

Le mémoire montre une relation logique : plus une personne rapporte de difficultés (PI20), plus elle a tendance à moins bien performer au test de reconnaissance (CFMT). 

Mais surtout, il pointe un truc crucial : les liens avec l’anxiété sociale apparaissent plus facilement du côté du vécu (ce que les gens déclarent, ce qu’ils vivent), que du côté de la “performance brute” à un test. 

En clair : tu peux “tenir” à peu près au test, et quand même vivre la reconnaissance des gens comme une épreuve sociale au quotidien.

2) Le cœur du problème : la compensation sociale

Dans la phase centrée sur les personnes concernées, le mémoire décrit des constantes :

  • la peur de vexer/blesser (ultra fréquente),
  • des stratégies de survie sociale (contexte, voix, cheveux, vêtements, posture, discussion en cours…),
  • le fait de faire semblant ou de camoufler,
  • et surtout : la fatigue

Ça colle pile avec ce que nos données montrent : le stress social est massif, régulier, et rarement “exceptionnel”.

3) Pourquoi ça angoisse autant

Parce que socialement, “ne pas reconnaître quelqu’un” est interprété comme :

  • du mépris,
  • de l’indifférence,
  • une posture de supériorité,
  • ou un manque d’attention.

Alors que toi, tu es juste en train d’essayer de recoller les morceaux avec des indices secondaires, en temps réel, dans une conversation, avec des lumières pas terribles et des gens qui changent de coupe de cheveux comme de saison.


Ce qu’on peut en tirer : une lecture simple et utile

Nos chiffres + le mémoire convergent vers la même idée :

Le handicap principal n’est pas uniquement perceptif. Il est social.

Et ce coût social a une forme très concrète :

  • charge mentale,
  • hypervigilance,
  • évitement,
  • culpabilité,
  • fatigue,
  • parfois isolement.

Le mémoire suggère aussi que lorsque les conséquences psychosociales montent, certains indicateurs d’humeur dépressive peuvent monter aussi. 

Ce n’est pas une fatalité, mais c’est un vrai signal : le vécu compte, et il mérite d’être pris au sérieux.


Pistes concrètes qui aident

  • Prévenir simplement (quand c’est possible) : “J’ai un trouble de reconnaissance des visages, aide-moi en me faisant signe / en me disant ton prénom.”
  • Ritualiser l’identification : “Rappelle-moi le contexte où on s’est vus.”
  • Se créer des repères : voix, manière de bouger, accessoires, lunettes, style, tatouages, etc.
  • S’autoriser à demander : ce n’est pas “impoli”, c’est un aménagement.
  • Gérer l’énergie : la compensation épuise. Prévoir des pauses, éviter l’auto-culpabilisation.

Conclusion

Quand 59,7% des membres de l’APLF disent vivre ce stress souvent ou très souvent, on n’est pas sur une anecdote. On est sur un phénomène structurant.

Et ce que le mémoire de Trishia Nigrou met en évidence, c’est exactement ça : la prosopagnosie, ce n’est pas seulement un “déficit”. C’est une expérience sociale qui pousse à compenser, à anticiper, à s’adapter… parfois jusqu’à l’épuisement.

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