Lunettes connectées et prosopagnosie : aide précieuse ou cheval de Troie ?

par | 4 avril 2026 | Actus, Billets d’humeur, Quotidiens, Science


Il y a un sujet qui revient régulièrement dans ma boîte mail.

Sous des formes différentes, mais avec toujours la même promesse au fond.

Des chercheurs, des étudiant·es, des entrepreneur·ses m’écrivent pour me demander si des lunettes connectées pourraient aider les personnes prosopagnosiques. D’autres, directement concerné·es par le trouble, me demandent s’il existe déjà une solution. Est-ce qu’un outil pourrait enfin reconnaître les gens à notre place ? Est-ce qu’on va pouvoir être “réparés” par une caméra, une base de données et une petite voix dans l’oreille ?

Bref, il y a bien une rencontre en train de se faire. D’un côté, un besoin réel. De l’autre, une technologie qui devient possible. Et entre les deux, cette vieille fascination humaine pour les machines qui promettent de compenser ce que le corps, le cerveau ou la vie ne nous donnent pas facilement.

L’idée est séduisante. Forcément.

Je vais être honnête : en tant que technophile, l’idée m’excite un peu.

Des lunettes capables de capter un visage, de le comparer à une base, puis de souffler un nom dans un écouteur. Sur le papier, c’est presque élégant. Une petite prothèse cognitive. Une extension du cerveau. Un correctif discret posé sur un bug social.

Dans certaines situations, on voit tout de suite l’intérêt. Les rendez-vous professionnels. Les réunions. Les soirées bondées. Les moments de fatigue. Les contextes où tout le monde semble reconnaître tout le monde, sauf toi, qui dois bricoler à vue avec trois indices, une voix, une coupe de cheveux et l’orientation du corps.

  • Oui, dans certains cas, ce serait utile.
  • Oui, beaucoup de personnes prosopagnosiques en rêveraient.
  • Oui, la demande existe.

Mais justement. C’est là que les choses deviennent intéressantes. Et un peu moins propres.

Ce type de technologie rend déjà de vrais services dans d’autres champs du handicap. La société CECIAA, entreprise française basée à Maisons-Alfort, propose par exemple des lunettes connectées destinées aux personnes aveugles ou malvoyantes, capables de lire des textes, de reconnaître des visages ou d’aider à se repérer. Il n’y a pas vraiment d’obstacle technologique majeur. Le vrai frein, pour l’instant, c’est souvent le design : il faut quand même avoir envie de se promener avec un objet qui crie “prototype cybermédical” à trois rues de distance. Et de ce point de vue-là, des modèles comme les Ray-Ban Meta, déjà présentés par Meta comme utiles pour l’accessibilité des personnes aveugles ou malvoyantes, sont nettement plus proches d’un objet socialement acceptable.

Le vieux grognon en moi se méfie

En tant que personne prosopagnosique, je me rends compte que je suis plus hésitant que je ne l’aurais cru.

Peut-être parce que je suis un vieux grognon. Peut-être aussi parce qu’il m’a fallu du temps pour faire la paix avec mes stratégies de compensation.

Reconnaître à la voix. À la silhouette. À la démarche. À la posture. À la manière d’occuper l’espace. À une énergie. À un manteau. À un rire. À une façon de dire bonjour. À un contexte.

Tout ça, je ne l’ai pas choisi au départ. Je l’ai construit parce qu’il fallait survivre socialement. Parce qu’il fallait ruser. Parce que le cerveau, quand une porte reste fermée, commence souvent à fouiller les fenêtres.

Et avec le temps, j’ai fini par aimer ça.

J’ai fini par aimer cette attention au détail. Cette manière d’être obligé de regarder autrement. Pas mieux. Pas moralement supérieur. Juste autrement.

Dans un monde où une paire de lunettes aurait fait tout le travail à ma place dès le départ, je n’aurais peut-être jamais développé cette finesse-là. Je n’aurais peut-être jamais appris à lire les gens comme on lit un paysage, par fragments, par textures, par signes faibles.

Alors la question n’est pas seulement : est-ce que cette technologie peut aider ?

La question est aussi : qu’est-ce qu’elle empêche éventuellement de construire ?

La compensation n’est pas qu’un pis-aller

C’est un point qui me semble essentiel, surtout si l’on parle d’enfants ou d’ados prosopagnosiques.

Une aide technique peut soulager, rassurer, fluidifier. Très bien. Mais si elle arrive trop tôt, trop fort, trop naturellement, elle peut aussi devenir une béquille qui court-circuite d’autres apprentissages.

On peut imaginer un enfant qui, au lieu d’affiner peu à peu sa lecture de la voix, de la démarche, du contexte et de l’expression corporelle, délègue tout à l’outil. C’est confortable. Et c’est justement pour ça que la question mérite d’être posée.

Je ne dis pas qu’il faut refuser l’aide. Je dis qu’il faut penser ses effets secondaires.

Parce qu’on parle ici d’une technologie qui ne se contente pas d’assister. Elle modifie aussi notre manière d’entrer en relation avec le monde.

Pour aider quelques-uns, il faudra filmer tout le monde

Lunettes connectées et prosopagnosie : aide précieuse ou cheval de Troie ? 2

Et puis il y a le deuxième problème. Le gros. Celui qui dépasse largement la prosopagnosie.

Pour que ces lunettes fonctionnent, il faut capter des visages, comparer des images, les associer à des identités, les stocker quelque part ou les faire circuler dans une infrastructure. En clair : pour aider une personne à reconnaître son entourage, il faut que cet entourage devienne lisible par une machine.

Autrement dit, il faut que tout le monde soit, d’une manière ou d’une autre, scannable.

Et là, on quitte très vite le champ du “petit outil utile” pour entrer dans un autre monde. Un monde où la reconnaissance faciale ne sert plus seulement à compenser un trouble, mais à organiser des usages sociaux, commerciaux, policiers ou sécuritaires.

C’est exactement ce que rappellent de nombreuses critiques de la surveillance biométrique : reconnaître une personne, ce n’est jamais juste reconnaître une personne. C’est installer une infrastructure de suivi, d’identification et de traitement des corps dans l’espace public. La Quadrature du Net alerte depuis des années sur le fait que la reconnaissance faciale et, plus largement, la surveillance biométrique ouvrent la voie à des usages massifs de contrôle. Elle rappelle aussi qu’en France ces technologies existent déjà dans des cadres policiers, notamment via le fichier TAJ. 

La facture cachée du progrès

Et ensuite vient la question que le marketing adore oublier : qui paie ?

  • Qui paie les serveurs ?
  • Qui paie la base de données ?
  • Qui paie l’entraînement des modèles ?
  • Qui paie la maintenance ?
  • Qui paie l’écouteur, l’interface, les mises à jour, le support, la sécurité ?
  • L’utilisateur avec un abonnement mensuel ?
  • Une assurance ?
  • L’État ?
  • Un acteur privé qui “offre” le service en échange des données ?

De la publicité contextuelle intégrée à ton champ visuel, parce qu’après tout, si tes lunettes savent déjà qui tu regardes, pourquoi ne sauraient-elles pas aussi quoi te vendre ?

C’est là que mon enthousiasme technophile commence à tousser.

Parce qu’on voit très bien le glissement possible. Une technologie développée au nom de l’accessibilité, puis ouverte à d’autres marchés plus rentables. Les prosopagnosiques comme justification morale de départ. Puis les commerciaux, les services de sécurité, l’événementiel, les recruteurs, les physionomistes de boîtes de nuit, la police, les journalistes, les managers, les marques.

Une aide légitime devient alors le cheval de Troie d’une société où chacun peut être identifié, enrichi, classé, rappelé, profilé.

Ce n’est pas de la science-fiction pure

Le fantasme n’est pas entièrement neuf. Des lunettes équipées de reconnaissance faciale ont déjà été expérimentées en Chine, notamment par la police, avec une logique de contrôle et d’identification dans l’espace public. Plus largement, la reconnaissance faciale est aujourd’hui utilisée à grande échelle dans plusieurs régimes autoritaires comme outil de surveillance et de répression

Donc non, le sujet n’est pas “futuriste” au sens rassurant du terme. La technologie existe déjà, au moins en partie. Ce qui reste ouvert, ce sont ses conditions d’usage, ses garde-fous, et le récit qu’on construit autour d’elle.

La vraie question n’est plus “est-ce que ça arrivera ?”

De toute façon, ce type de projet arrivera.

Peut-être pas demain sous une forme grand public parfaite. Peut-être pas d’abord pour nous. Mais il arrivera.

Les personnes prosopagnosiques seront peut-être l’un des prétextes les plus recevables pour l’introduire. Le cas le plus humain. Le plus défendable. Le plus émouvant aussi, ce qui aide toujours quand il faut faire passer une technologie intrusive avec un joli ruban accessibilité autour.

Mais il ne faut pas être naïf. Une fois que l’infrastructure existe, elle déborde toujours son cas d’usage initial.

La question importante n’est donc pas seulement de savoir si ces lunettes pourraient nous aider. Elles le pourraient, au moins dans certains contextes.

La vraie question, c’est : dans quel monde leur existence nous fait-elle entrer ?

Un monde où l’on compense un handicap sans détruire le droit à l’anonymat ?

Ou un monde où, sous prétexte d’aider quelques personnes, on habitue tout le monde à être lisible par des machines ?

Garder les yeux ouverts

Je ne suis pas en train de rejeter en bloc ces recherches. Ce serait trop simple. Et souvent trop confortable intellectuellement.

Je pense qu’il faut les regarder en face.

  • Oui, il y a un besoin.
  • Oui, la technologie peut répondre à quelque chose.
  • Oui, certaines personnes y trouveront un soulagement réel.

Mais il faut aussi garder en tête ce qu’on risque d’y perdre : des stratégies fines de compensation, une certaine attention au détail, une part d’autonomie relationnelle, et surtout un cadre collectif où tout le monde n’est pas en permanence transformé en donnée exploitable.

Le progrès adore arriver déguisé en solution. Et il adore encore plus qu’on oublie de lire les petites lignes.

J’aimerais beaucoup avoir l’avis de La Quadrature du Net sur ce sujet, parce qu’on est précisément à l’endroit où l’accessibilité rencontre la surveillance, où l’aide technique peut devenir une porte d’entrée politique. Et c’est rarement là que les débats sont les plus reposants. On aime inventer des outils merveilleux, puis faire semblant d’être surpris quand ils servent aussi à fliquer le voisin.


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